vignette|René Guénon (1886-1951), principal théoricien de l'idée de Tradition Primordiale et fondateur de l'Ecole de la Tradition. La Tradition Primordiale est l'idée propre au pérennialisme qu'une unique vérité métaphysique relie intrinsèquement l'ensemble des traditions sacrées à une révélation originaire, dont la cause est non-humaine (divine). Cette vérité intrinsèque aux traditions constitue l'unique « Tradition universelle et unanime », qui se laisse découvrir à travers les multiples correspondances symboliques, mythiques et rituelles qu'ont en commun les différentes traditions sacrées de l'humanité.

Développant le concept de Perennis Philosophia, le concept de Tradition Primordiale est diversement théorisé et problématisé à l'époque contemporaine par « l'École de la Tradition ». Cette école est constituée d'écrivains, philosophes, anthropologues, historiens et essayistes des diverses confessions religieuses et dont le fondateur et principal représentant est le métaphysicien René Guénon. Pour lui, la Tradition Primordiale désigne la plus ancienne tradition de l'humanité, d'origine méta-historique, qui est « commune à l'ensemble des traditions authentiques et "orthodoxes”, dont les traces et signes apparaissent très lisiblement dans les symboles, rites et mythes » des différentes « formes traditionnelles » ou religions observables.

La Tradition Primordiale est un concept qui se réfère aux mythes fondateurs des différentes traditions sacrées de l'humanité, par exemple au paradis terrestre de la Bible, à l'âge d'or de la mythologie gréco-romaine ou encore au krita yuga hindouPatrick Ringgenberg, De la Tradition primordiale à la sophia perennis .. Intimement liée à la connaissance intuitive et intellectuelle du « Principe ultime », la Tradition Primordiale désigne ainsi un état d'être spirituel que l'homme a perdu lors de la chute et qu'il s'agit de retrouverPatrick Ringgenberg, De la Tradition primordiale à la sophia perennis . au moyen de la connaissance métaphysique tant spéculative (enseignement oral voire écrit) qu'opérative (initiation rituelle).

Tradition et traditionalisme Les membres de l'École de la Tradition sont qualifiés par Jean-Paul Lippi de « traditionnistes » afin de les distinguer d'un autre courant de pensée, le « Catholicisme traditionaliste ». Les traditionnistes sont aussi appelés « pérennialistes » en référence à leur courant de doctrine.

En effet, René Guénon et les autres membres de l'École de la Tradition s'entendent autour d'un concept commun. Il s'agit de la Tradition Primordiale, qui constitue au moins le point de départ de leur pensée et les écarte d'une réduction de la tradition à la coutume, comme d'une réduction de la tradition au seul aspect d'une religion particulière ou même de la religion en général, considérée par René Guénon comme restreinte aux traditions abrahamiques (juive, chrétienne et islamique), en ce qu'elles sont composées d'une morale, d'un dogme et d'un rite. Plus largement, les traditionnistes mobilisent le concept de Tradition dans une critique commune du « monde moderne » : la modernité occidentale qui s'est développée depuis le XIVe siècle, et de façon accrue depuis la fin du XVIIIe siècle, serait une période de décadence intellectuelle profonde signalée par une rébellion contre l'autorité spirituelle, l'abandon de la métaphysique et l'inversion des rapports hiérarchiques du monde indo-européen traditionnel.

La conception « traditionniste » de la Tradition est donc d'abord métaphysique avant que d'être historique : elle ne se réfère pas tant à une époque (révolue ou non) ou une forme particulière d'existence, qu'à un Principe transcendant et à une structure générique et sacrale de communion de l'homme avec le Divin, que l'homme peut retrouver hic et nunc au moyen de la connaissance métaphysique et de l'initiation.

Les traditionnistes emploient également le concept de Tradition Primordiale sous le diminutif de Tradition, avec un t majuscule.

La Méthode Traditionnelle

La recherche de l'Unité perdue Dans la perspective judéo-chrétienne de la chute résultant du péché originel comme celle de la doctrine des cycles d'Hésiode ou encore de l'hindouisme, la vision du monde des traditionnistes est structurée par la sensation d'une perte, la perte de l'âge d'or. À ce sentiment négatif correspond la volonté positive d'un retour aux sources de toutes les expressions du sacré et de l'être humain : l'Unité principielle, "Dieu" selon le vocabulaire occidental, que les humains connaissaient pleinement et directement dans l'âge d'or supposé par la notion de Tradition Primordiale.

L'imaginaire traditionniste se veut ainsi attentif à ce que dit chaque tradition orthodoxe observable et tire de leur commun récit d'un âge d'or la conclusion d'une "Révélation, ou illumination primitive de la pensée humaine". Le postulat est donc qu'à l'unité du Principe de la réalité, Dieu, correspond l'unité d'une révélation primordiale qui s'exprime et se révèle dans les différentes traditions sacrées de l'humanité. Le traditionniste accorde donc un crédit égal aux récits des différentes "religions" qu'il considère comme différents témoignages légitimes d'une même expérience originaire de type métaphysique. La "Méthode Traditionnelle" s'emploie ainsi à "découvrir une unité ou équivalence essentielle de symboles de formes, de mythes, de dogmes, de disciplines au-delà des expressions variées que peuvent avoir les contenus dans les différentes traditions historiques", dans le but de "faire ressortir le caractère universel d'un symbole ou d'un enseignement en le rapprochant d'autres symboles correspondants appartenant à d'autres traditions, afin d'établir la présence de quelque chose de supérieur et d'antérieur à chacune de ces formulations, différentes entre elles, mais pourtant équivalentes".

Une approche ésotérique La Méthode Traditionnelle relève ainsi d'une perspective "ésotérique" selon René Guénon, qui considère les divergences voire les oppositions entre les différentes traditions sacrées comme secondes et superflues, c'est-à-dire "exotériques", puisque leur intention première réside dans le fait de faire connaître la vérité divine unique. Cette vérité constitue leur unité doctrinale cachée, d'origine divine, qui les anime de l'intérieur et sans laquelle elles perdent par conséquent toute légitimité. En examinant le contenu signifiant des différentes "religions", la Méthode Traditionnelle entend dépasser les exclusions dogmatiques réciproques dans un mouvement "métadogmatique" de coïncidence des opposés. Ainsi, pour Julius Evola, autre grand nom du traditionnisme, "l'introduction de l'idée de Tradition permet de briser l'isolement de toute tradition particulière, en ramenant le principe créateur et les contenus fondamentaux de cette tradition à un cadre plus vaste, par le moyen d'une intégration effective. Elle ne peut faire de tort qu'à d'éventuelles prétentions à un exclusivisme sectaire."

L'École de la Tradition déploie une approche qui ne se veut donc pas limitée au domaine religieux mais pénétrer ce qu'elle considère être son aspect intérieur, la métaphysique. Dans cette perspective, la "synthèse" qu'elle entend faire des différentes expressions doctrinales n'est pas un "syncrétisme" car elle n'entend pas mélanger ni les rites, ni les symboles ni les mythes, mais dresser entre eux des comparaisons. En effet, « Le syncrétisme consiste à rassembler du dehors des éléments plus ou moins disparates et qui, vus de cette façon, ne peuvent jamais être vraiment unifiés ; ce n’est en somme qu’une sorte d’éclectisme, avec tout ce que celui-ci comporte toujours de fragmentaire et d’incohérent. C’est là quelque chose de purement extérieur et superficiel ; les éléments pris de tous côtés et réunis ainsi artificiellement n’ont jamais que le caractère d’emprunts, incapables de s’intégrer effectivement dans une doctrine digne de ce nom. La synthèse, au contraire, s’effectue essentiellement du dedans ; nous voulons dire par là qu’elle consiste proprement à envisager les choses dans l’unité de leur principe même, à voir comment elles dérivent et dépendent de ce principe, et les unir ainsi, ou plutôt à prendre conscience de leur union réelle, en vertu d’un lien tout intérieur, inhérent à ce qu’il y a de plus profond dans leur nature.»Pour René Guénon, la pratique religieuse en général ne concerne que l'aspect exotérique, car essentiellement social et moral, de la Tradition Primordiale. Sa connaissance entend donc dépasser, sans le nier mais en l'assumant dans son intégralité, le point de vue religieux. Épistémologiquement parlant, la connaissance métaphysique pour les traditionnistes ne relève pas simplement de la raison, mais de l'intuition intellectuelle, qui est supra-rationnelle. La connaissance de cette vérité cachée a donc pour but la "réalisation métaphysique" au moyen de rites initiatiques traditionnels distincts des simples rites religieux et inaccessibles au plus grand nombre. Le christianisme fait néanmoins exception pour Frithjof Schuon et Jean Borella, pour qui les sacrements chrétiens sont bien initiatiques. Quoi qu'il en soit, la Méthode Traditionnelle est à plusieurs égards une "méthode qui est le contraire d'une méthode puisqu'elle maintient les secrets, les épreuves".

La méthode des concordances La Méthode Traditionnelle se donne pour but d'accéder à un niveau de connaissance plus profond que celui visé par les approches reposant sur des axiomes rationalistes, en accordant a priori du crédit aux propositions doctrinales des différentes formes traditionnelles et religieuses et en les comparant sur cette base. Il ne s'agit donc pas a priori de dénier aux différentes religions le caractère sacré qu'elles revendiquent à propos de leur contenu doctrinal, mais au contraire de l'accepter selon une approche à la fois comparative et métaphysique, de type intellectualiste (par opposition au rationalisme).

La Méthode Traditionnelle ne relève donc pas, à proprement parler, de "la science comparée des religions universelles, laquelle s'en tient aux deux dimensions de la surface et possède donc un caractère empirique, non métaphysique". Selon cette Méthode, il s'agit de s'élever à l'Idée métaphysique dont les matériaux symboliques, mythiques et rituels des différentes religions sont des véhicules et des manifestations. De ces trois matériaux que sont "le symbole, le mythe et le rite", Mircea Eliade, anthropologue relevant de l'École de la Tradition, dit qu'ils "expriment sur des plans différents et avec les moyens qui leur sont propres, un système complexe d'affirmations cohérentes sur la réalité ultime des choses, système qu'on peut considérer comme constituant une métaphysique".

La Méthode Traditionnelle cherche ainsi essentiellement à dépasser la "méthode des influences (ou méthode historico-critique)" en élaborant une "méthode des concordances" qui se caractérise, en règle générale, "par deux principes : ontologiquement et objectivement, par le principe de correspondance, qui assure une corrélation fonctionnelle essentielle entre des éléments analogues, en les présentant comme de simples formes homologues d'apparition d'une signification centrale unitaire ; épistémologiquement et subjectivement, par l'emploi généralisé du principe d'induction, entendu ici comme approximation discursive d'une intuition spirituelle, où se produisent l'intégration et l'unification des divers éléments comparés dans une signification unique et dans un principe unique." Origines historiques : de la philosophia perennis à la Tradition Primordiale

Pendant l'Antiquité

Le concordatisme doctrinal à l'école néoplatonicienne d'Athènes vignette|Saint Augustin d'Hippone (354-430).