vignette|Fête de l'Être suprême, 1794 (Paris, musée Carnavalet). vignette|Inscription rappelant le culte de l'Être suprême, sur le portail de la collégiale ruinée Saint-Thomas à Crépy-en-Valois (Oise). vignette|Criteuil-la-Magdeleine.

Le culte de l'Être suprême est un culte religieux et civique organisé en France au début des années 1790 et notamment à l'occasion de fêtes en 1794. Ce culte, à l'origine philosophique, ne se voulait pas une religion. Comme le mentionne le décret du , le culte de l'Être suprême est un ensemble de fêtes destinées, à la demande du peuple, à lui faire prendre conscience qu'il est souverain dans son pays.. Le théophilanthropisme est une émanation du culte de l'Être suprême apparu le et interdit en 1803.

Si le culte de l'Être suprême a disparu au , il demeure inscrit dans le préambule de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui dispose que « l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen »René Vœltzel « L'Être suprême pendant la Révolution française (1789-1794) » in Revue d'Histoire et de Philosophie religieuses Année 1958 38-3 pp. 250-272 numérisé sur le portail Persée .

Origines philosophiques Le concept d'Être suprême existe en philosophie depuis l'Antiquité grecque. Dans la Métaphysique, Aristote assimile le Premier moteur à un être suprême, premier en tout. Il faut toutefois attendre l’ère des Lumières pour que l'Être suprême prenne son sens. Cet Être est lié au concept de religion naturelle. Il aurait été nourri par celui de Grand Architecte de l'Univers soutenu par la Franc-maçonnerie.

Le voit, en philosophie, une augmentation de l'utilisation de termes tels que ou pour désigner celui que l'on appelait auparavant . D'Alembert utilise ces termes, ainsi que celui d'Être suprême, dès 1758Traité de dynamique, nouvelle édition, Paris, David, 1758. Ouvrage numérisé. Voir Philippe Sagnac, « Les Conflits de la science et de la religion au XVIIIe siècle », La Révolution française, 1925, . Numérisé sur gallica.. L'expression d'Être suprême apparaît, décalque de l'anglais , dans l'Essai sur le mérite et la vertu sur Wikisource.. Il s'agit d'une traduction faite par Diderot de de Shaftesbury, édition définitive en 1733.

Le culte de l'Être suprême procède du déisme de Voltaire et encore plus du théisme chrétien de RousseauEncyclopédie de l'Agora, « La religion de Rousseau »: « Mais il avait la conviction qu'il y avait place dans sa religion pour l'essence véritable du christianisme. Il écrit à l'archevêque de Paris (Lettre à M. de Beaumont): «Monseigneur, je suis chrétien, et sincèrement chrétien, selon la doctrine de l'Évangile. Je suis chrétien, non comme un disciple des Prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. » , qui inspire ensuite Robespierre. Rousseau écrit ainsi, dans Émile ou De l'éducation, que .. Robespierre était un rousseauiste convaincu depuis son adolescence et avait rencontré l'auteur de l'Émile en 1778 peu avant sa mort. Le Culte de l'Être suprême peut être décrit comme une tentative de mettre en application les idées religieuses de Rousseau : déisme beaucoup plus proche du christianisme que celui de Voltaire, une religion épurée n'ayant que deux dogmes, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, centrée sur l'enseignement d'une morale « naturelle » et la conscience, exaltation de celle-ci et de la vertu, mais aussi une curieuse contradiction entre la proclamation de la tolérance pour tous les cultes et l'obligation d'adhérer à celui prescrit par l'État - apparemment Rousseau semble avoir cru possible d'unir tous les croyants durant des fêtes publiques pour garantir l'unité nationale, renforcer l'État et enseigner à tous la même morale.

Selon l'abbé de La Chambre, cité par l'abbé Mallet dans l’article « déistes » de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, il existe deux sortes de déistes : ceux d'origine unitarienne ; ceux qui s'inscrivent dans la tradition de Malebranche et de Leibniz.

upright=1.5|thumb|Être suprême. Peuple souverain. République française, estampe anonyme célébrant l'Être suprême, 1794. Voltaire est représenté à côté d'un buste de Lucius Junius Brutus, fondateur légendaire de la République romaine, et de divers symboles (enfants, ruche, trophée d'armes). Paris, BnF, département des estampes et de la photographie.

Contexte Ce culte a été imposé dans le climat d'insécurité qui était celui de la Terreur. Il marque une rupture avec la déchristianisation qui a accompagné la Révolution française et la tentative des Hébertistes d'imposer le Culte de la Raison. Robespierre, déiste, veut mettre fin à l'athéisme militant des révolutionnaires et unifier les Français autour d'un culte commun, tout en renforçant la mainmise de l’État sur la religion..

Ce culte se voulait une traduction du projet de religion civile porté par certains philosophes des Lumières : volonté de trouver une forme de vie apaisée entre croyants de différents cultes (protestants et catholiques notamment) et volonté de mettre les religions au service de l’État.

Origines et objectifs politiques On peut rapprocher ce culte d'un jacobinisme radical. Hannah Arendt, dans le chapitre V de son Essai sur la révolution, rapproche ce culte d'une recherche d'un absolu légitimant la Loi. Elle le nomme « Grand Législateur Universel ». En effet, à la suite de l'échec de l'instauration d'une constitution remplissant le même rôle que la Déclaration des droits (de 1689), il fallait trouver un absolu qui soit une . Il s'agit donc pour elle d'un héritage de l'absolutisme français.

vignette|redresse=1.5|Cathédrale de Clermont-Ferrand : « Le peuple français reconnoit l'Etre Suprême et l'immortalité de l'âme » (marquage à la peinture mis au jour lors d'une restauration). redresse=1.5|vignette|Le peuple français reconnaît l'être suprême et l'immortalité de l'âme, estampe anonyme, 1794, Paris, BnF, département des estampes et de la photographie.

La Convention a deux objectifs principaux : unifier les Français, après la guerre civile et la déchristianisation, et assurer la mainmise de l’État sur le culte. Un décret du 18 floréal an II (), adopté par la Convention montagnarde sur un rapport de Robespierre (Comité de salut public), institue un calendrier de fêtes républicaines marquant les valeurs dont se réclame la République et se substituant aux fêtes catholiques : à l’Être suprême et à la nature ; au genre humain ; au peuple français ; aux bienfaiteurs de l’humanité ; aux martyrs de la liberté ; à la liberté et à l’égalité ; à la République ; à la liberté du monde ; à l’amour de la patrie ; à la haine des tyrans et des traîtres ; à la vérité ; à la justice ; à la pudeur ; à la gloire et à l’immortalité ; à l’amitié ; à la frugalité ; au courage ; à la bonne foi ; à l’héroïsme ; au désintéressement ; au stoïcisme ; à l’amour ; à la foi conjugale ; à l’amour paternel ; à la tendresse maternelle ; à la piété filiale ; à l’enfance ; à la jeunesse ; à l’âge viril ; à la vieillesse ; au malheur ; à l’agriculture ; à l’industrie ; à nos aïeux ; à la postérité ; au bonheur. En outre, elle établit le culte à l'Être suprême, qui se juxtapose au culte de la Raison. Enfin, Robespierre fait décréter que « le peuple français reconnaît l'existence de l’Être suprême et de l'immortalité de l'âme ».

Robespierre, déiste, attaque vivement les tendances athées et la politique de déchristianisation des ultra-révolutionnaires (hébertistes), qui ont institué le culte de la Raison fin 1793 (d'ailleurs en réaction à la déchristianisation et aux fêtes de la Raison, Robespierre est à l'origine d'un décret instituant la liberté des cultes, le ). À ses convictions spirituelles ou religieuses, se mêlent des objectifs politiques.

Il leur oppose une religion naturelle — reconnaissance de l'existence de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âmeMichel Vovelle, Serge Bonin, 1793 : la révolution contre l'Église : de la raison à l'être suprême, éd. Complexe, 1988, 45, 274. — et un culte rationnel (institution des fêtes consacrées aux vertus civiques) dont le but est, selon lui, « de développer le civisme et la morale républicaine ».

Le « culte de l'Être suprême » est une cérémonie déiste, influencé par la pensée des philosophes des Lumières et consistant en une « religion » qui n’interagissait pas avec le monde et n’intervenait pas dans la destinée des hommes. Il ne s'agit pas d'un culte, au sens fort du terme, mais plutôt une sorte de religion civile à la RousseauHervé Leuwers, Robespierre, Fayard, 2014, ..

Le culte de l'Être suprême se traduit par une série de fêtes civiques destinées à réunir périodiquement les citoyens et à « refonder » la Cité autour de l’idée divine, mais surtout à promouvoir des valeurs sociales et abstraites comme l’Amitié, la Fraternité, le Genre humain, l’Enfance, la Jeunesse ou le Bonheur. La fraternité et le genre humain n'ont sur un point au moins rien d'abstrait : l'abolition de l'esclavage des Noirs en par la Convention et qui se traduit dans les semaines et les mois qui suivent (jusqu'en thermidor an II) par l'envoi d'adresses de félicitations, d'annonce de fêtes civiques et l'arrestation de colons blancs intriguant contre le décret émancipateur. À Paris, c'est le cas si l'on en croit le témoignage, la plainte, le 20 prairial an II d'un colon esclavagiste de Saint-Domingue emprisonné à la prison de la Santé, Thomas Millet, contre le député de Saint-Domingue, Dufay, qui contribue au vote de la loi du 16 pluviôse an II.

À terme, si la liberté de culte est officiellement réaffirmée, la mainmise de l’État sur la religion se renforce : les catholiques sont toujours suspectés d'être des contre-révolutionnaires, et les partisans de l'Être suprême n'ont pas le droit d'organiser le culte librement..

La fête de l'Être suprême La fête de l'Être suprême, célébrée le 20 prairial an II (), est, pour quelques heures, la manifestation de cette unanimité mystique, morale et civique que Maximilien de Robespierre envisage pour l'avenir comme condition de la paix et du bonheur. La fête de l'Être suprême connut un grand succès à travers la France et fut celle dont on a conservé des traces visibles le plus longtemps. Les régions les plus concernées ont été le bassin parisien, la Normandie, le Nord, la région lyonnaise, le Languedoc, la Provence, l'Aquitaine et la Bourgogne. Les régions les moins concernées furent le Haut-Rhin, et l'Ouest, dans une certaine mesure. Les fêtes civiques sont restées concentrées dans le bassin parisien et en Normandie, en région lyonnaise et dans le couloir rhodanien. Il y en eut une à Brest, organisée par le représentant en mission Prieur de la Marne, membre du Comité de salut public et montagnard robespierriste. Le numéro du Journal de la Montagne du 22 messidor an II – reproduit le discours de Prieur, prononcé à cette occasion. Le député y intègre la liberté des Noirs, confirmant le témoignage de Thomas Millet relatif à Paris indiqué ci-devant.

La fête de l’Être suprême est souvent perçue comme un signe d’apaisement politique voire comme une reconnaissance du catholicisme, ce qui suscite en retour l'hostilité des sans-culottes..

Déroulement de la fête à Paris thumb|Fête de l'Être suprême - Vue du Champ-de-Mars, toile de Pierre-Antoine Demachy (musée Carnavalet). Ce jour-là, les participants se rassemblent autour du bassin rond à l'extrémité est du jardin des Tuileries.. Sur ce bassin, une pyramide représente un monstre, l'Athéisme entouré de l'Ambition, l'Égoïsme et la fausse Simplicité.

La fête connaît un immense succès, puisque sur 600.000 habitants à Paris, environ 300.000 à 400.000 personnes se rassemblèrent afin d'y assister.