Jehane Patenaude, dite Jehane Benoît (née le à Montréal - décédée le à Sutton, Québec à l'âge de 83 ans) est une gastronome, cuisinière, écrivaine, chroniqueuse à la radio et à la télévision québécoise. Célèbre pour son Encyclopédie de la cuisine canadienne (1963), vendue à environ deux millions d'exemplairesCe chiffre comprend les versions françaises et anglaises., elle est la « grande dame » de la cuisine québécoise. Dans les années 1980, elle publie une Encyclopédie de la cuisine micro-ondes en sept volumes. Toute sa vie, Jehane Benoît a mis en valeur les différentes influences culturelles de la cuisine québécoise, simplifié la transmission des recettes ancestrales, ouvert la cuisine sur l'ailleurs et l'a adapté avec l'utilisation des plus récentes innovations techniques.
Biographie Jehane (son prénom à la naissance est Marie-Jeanne-Cécile) est la fille d'Alfred Wilfrid Patenaude (1877-1954), un homme d'affaires, et de Marie-Louise Cardinal. Troisième enfant du couple, elle a deux frères (Gérard et Marcel) et une sœur (Jacqueline)« Décès du frère de M. Esiof Patenaude », Le Soleil, 18 mai 1954, p. 10..
Elle grandit dans un milieu favorisé à Westmount. Son père a fondé une compagnie de cours par correspondance et inventé une méthode d'enseignement de l'anglais, dont l'usage est devenu obligatoire dans l'ensemble des écoles catholiques de MontréalRaphaël Ouimet éd., Biographies canadiennes françaises, treizième édition, Montréal, 1937, p. 89; Philippe Cousineau, « Dans les sillons des cours de langue », À Rayons ouverts, hiver 2015, no 97, p. 29. . Commissaire d'écoles pour le district Nord de Montréal (1917 à 1927) puis au Bureau central des écoles catholiques de la métropole, il fait paraître Conversation anglaise aux éditions Patenaude. Cette méthode fait l'objet de plusieurs rééditions et a assuré une prospérité financière à la famille PatenaudePhilippe Cousineau, « Dans les sillons des cours de langue », op. cit., p. 29.. La jeune Jehane Patenaude se familiarise vraisemblablement très tôt avec l'anglais dans ce contexte.. De plus, son oncle Ésioff-Léon Patenaude se démarque en politique. D'abord député fédéral, ministre du Revenu puis des Mines, il est élu député à l'Assemblée législative en 1923. Il est lieutenant-gouverneur de la province de Québec de 1934 à 1939« Ésioff-Léon Patenaude », Assemblée nationale du Québec, https://www.assnat.qc.ca/fr/deputes/patenaude-esioff-leon-4785/biographie.html..
C'est dans ce milieu privilégié qu'évolue Jehane. Elle est pensionnaire, puis étudie au Couvent du Sacré-Cœur de la congrégation des Dames du Sacré-Coeur, à Montréal.
Formée en France en chimie alimentaire Cette fille de la bourgeoisie francophone montréalaise a le loisir de pouvoir choisir sa destinée. Dans les années 1920, Jehane est admise dans un prestigieux pensionnat à Paris : le Cordon bleu. De retour à Montréal, le nom de la demoiselle apparaît fréquemment dans la chronique mondaine « La vie sociale » de La Presse où ses élégantes toilettes sont décrites en détails. On la voit évoluer dans les lieux et activités propres à la grande bourgeoisie montréalaise de l'époque. Elle assiste ainsi à des réceptions en l'honneur d'autres jeunes filles à l'hôtel Windsor ou au Ritz-Carlton, reçoit pour une partie de bridge, œuvre pour une levée de fonds au profit de l'hôpital Sainte-Justine ou encore fait son entrée dans la vie publique comme débutantePeggy Roquigny, « Loisirs dansants de la bourgeoisie anglo-montréalaise. Transformation et persistance des lieux de pratique, 1870-1940 », Urban History Review/Revue d'histoire urbaine, volume 40, numéro 1, fall 2011, p. 17-29; « La vie sociale », La Presse, 20 décembre 1923, p. 2; 2 mai 1924, p. 2; 8 mai 1925, p. 2..
Elle retourne faire ensuite un peu de théâtre « pour son plaisir » à Paris chez Charles Dullin, mais finit par renoncer à ce domaine. Souhaitant rapidement retourner en France, elle a l'idée de poursuivre ses études en chimie alimentaire à la Sorbonne, où elle étudie pendant quatre ansEntrevue de l’animateur Normand Harvey avec Jehane Benoît sur l’Encyclopédie de la cuisine au four à micro-ondes, Au jour le jour, Radio-Canada, 22 novembre 1985, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1068832/jehane-benoit-gastronomie-recette-histoire-archives.. Elle montre une grande aisance à la Sorbonne où elle travaille notamment aux côtés d'Édouard de Pomiane, auteur d'un important livre de gastronomie : Bien manger pour bien vivre. Elle sera marquée par cette maxime de Pomiane : « Nous sommes ce que nous mangeons ». Elle poursuit en parallèle ses recherches sur les propriétés nutritives de différents aliments dans les restaurants parisiens ou en province durant ses vacances. En 1925, elle reçoit un diplôme de chimiste en alimentation.
Première union Diplômée, Jehane rentre à Montréal. Le , elle épouse Carl Zimmerman (1902-1957)La Presse, 21 avril 1926, p. 2.Carl Zimmerman est décédé le 9 février 1957 à Montréal comme en fait foi le recueil des mariages et décès 1926-1997 conservé à l'Institut généalogique Drouin, fils du chef d'orchestre d'origine allemande Otto Zimmerman et d'Eugénie Lacroix, à la chapelle Notre-Dame-de-Pitié de l'église Sainte-Catherine. Une réception a lieu à la maison familiale des Patenaude sur la rue Sherbrooke. Les nouveaux mariés vont ensuite en voyage de noces à New York et dans le sud des États-Unis. Jehane a une fille, Monique, issue de cette union. Elle naît le .
Au mariage de sa sœur Jacqueline en 1935, Jehane est encore présentée publiquement comme Madame Carl ZimmermanLe Soleil, 12 février 1935, p. 6. . Par contre, elle reprend publiquement son nom de Patenaude au début des années 1940. Vraisemblablement séparés, que s'est-il passé entre eux? Aucune source ne fournit d'explication mais Jehane et Carl sont restés mariés jusqu'au décès de ce dernier car la fiche d'enregistrement du subséquent mariage de Jehane à Bernard Benoit indique qu'elle est veuveEnregistrement de mariage, Ministère de la santé du Québec, Recueil des mariages et décès 1926-1997 conservé à l'Institut généalogique Drouin.
Pionnière de la cuisine À une époque où l'enseignement des arts ménagers était encore dispensé par les communautés religieuses féminines, elle ose y faire ses premiers pas. Au début des années 1930, Jehane met ainsi sur pied une école de cuisine laïque et bilingue (français et anglais) à Montréal : le Fumet de la Vieille France. Celle-ci connaît un bon succès ( étudiants au cours de ses quatre premières années d'activité) grâce au bouche-à-oreille et à la publicitéMadame Benoît, La Nouvelle encyclopédie de la cuisine, Montréal, Les Messageries du Saint-Laurent, 1973, p. 8..
En 1933, elle ouvre le Salad Bar, l'un des premiers restaurants au Canada à se spécialiser dans la cuisine végétarienne.. Il est situé au 1324, Sherbrooke ouest à Montréal, au beau milieu du Mille carré doréCollection d'annuaires Lovell de Montréal et sa région, 1941; Le Soleil, 26 novembre 1940 et La Presse, 16 avril et 7 juillet 1941.. Beaucoup de jeunes filles ont pris l'habitude d'y donner des réceptions ou d'y recevoir à dîner. En 1942, Madame Patenaude du Salad bar se retrouve aux côtés des réputés chefs et cordons bleus des hôtels Windsor, Mont-Royal ou Ritz-Carlton pour présenter des « chefs-d'oeuvre d'art culinaire » lors d'une exposition hôtelière« L'exposition hôtelière se termine ce soir », Le Canada, 16 janvier 1942, p. 5.. Le restaurant est incendié en décembre de la même année« Faits divers - bilan de la semaine », Le Devoir, 21 décembre 1942, p. 10 (lire en ligne).
Deuxième union Vers la fin des années 1930, elle fait la rencontre de Bernard Benoît, de 13 ans son cadet. Il étudie en administration aux HEC à Montréal et est client au Salad Bar. Il l'épaulera tout au long de sa carrière. Le couple se marie civilement en 1945 à Londres puis religieusement à l’église Saint-Léon de Westmount le Les membres du 97e cours (1929-1937-1952) : les anciens et les anciennes du Collège de l'Assomption, L'Assomption, Association des anciens et des anciennes du Collège de l'Assomption, 2015, p. 10..
Grande communicatrice Entre-temps, la Seconde Guerre mondiale éclate. C'est à cette époque qu'elle fait ses débuts à la radio. Elle propose alors des recettes adaptées à la période de rationnement alimentaire. Son amoureux Bernard s'enrôle dans l'armée et est dépêché en Angleterre en 1943. Elle part le rejoindre à la fin de la guerre en 1945 et le suit en Hollande. Elle rentre à Montréal en 1946.
Tout de suite, une opportunité lui est offerte. Les étudiants de la faculté des sciences sociales de l’Université de Montréal sont réunis à Saint-Sylvère de Nicolet en séminaire d’étude afin de les familiariser avec le monde rural. Parmi les professeurs, outre des membres du clergé et des personnalités comme François-Albert Angers, professeur à l’École des hautes études commerciales, ou Jean-Marie Gauvreau, directeur de l’École du meuble, on retrouve deux femmes seulement : Jehane Patenaude Benoît, diplômée en diététique, physique et chimie culinaires, et Françoise Gaudet-Smet, directrice de Paysana. Les jeunes peuvent apprécier les repas préparés par cette « cuisinière de renom », en plus de les analyser sous forme de cours« Le camp-école de Claire Vallée », Le Devoir, 10 septembre 1946, p. 11; Paysana, novembre 1946, p. 6..
Déjà reconnue comme une figure incontournable de l'art culinaire, on l'invite fréquemment à donner des conférences de démonstration culinaire devant de vastes auditoires, dont au théâtre Saint-Denis et au restaurant du Eaton.
De 1949 à 1958, elle dirige les pages culinaires de La Revue moderne. De plus, dans la quotidienne radiophonique Le P’tit train du matin« Chez Miville Couture », Radio-Canada, 23 avril 2018, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1096780/miville-couture-animateur-radio-biographie-archives., animée par Miville Couture et René Lecavalier à Radio-Canada, la chroniqueuse Lisette LeRoyer lit les recettes de Jehanne Patenaude-Benoît en 1950. Avec l'arrivée de la télévision en 1952, sa notoriété ne fera que croître. À partir de 1954, Jehane intervient trois fois par semaine sur les ondes de Radio-Canada à l'émission Fémina. Elle est si populaire que, face à la demande, Radio-Canada décide de produire Les recettes Fémina en cahier au coût de 0,25$ en 1959. La station reçoit 14 000 demandes pour celui-ci. Les auditeurs lui envoient des recettes, qu'elle lit parfois en ondes.
Dans Bonjour Madame (1956-1961), cette fois à la télévision de Radio-Canada, Mia Riddez-Morisset reçoit la chroniqueuse culinaire Jehane BenoîtSophie Imbeault, Une histoire de la télévision au Québec, Montréal, Fides, 2020, p. 111. . Toujours dans une mise impeccable, on peut aussi fréquemment la voir à Femmes d'aujourd'hui (1965-1982) à la télévision de Radio-Canada.
Dans les années 1960, elle se fait également connaître dans le Canada anglais en participant à plusieurs émissions télévisées de CBC. Elle voyage entre l'Ontario et le Québec afin d'enregistrer les émissions Take 30 (avec Adrienne Clarkson), Living, Open House. Elle participe aussi The Young Chefs (CBC), première émission culinaire au Canada destinée aux enfants. Madame Benoît dirige également la page culinaire du Canadian Homes Magazine et tient la chronique « My Secrets for Better Cooking » dans le Reader’s Digest.
Tôt dans sa carrière, Jehane Benoît prête son nom et sa réputation à certaines marques comme l'enduit antiadhésif PAM, la soupe Campbell, la bière Dow, le fabricant de riz Dainty ou le cacao FryVoir par exemple « La recette Fry de la semaine », Le Soleil, 11 décembre 1941, p. 6.. Elle écrit des livres pour certaines de ces marques en plus d'apparaître dans maintes publicités, tant à la télévision que dans des magazines ou journaux.
Noirmouton