Jacques Lacan, né le à Paris ( arrondissement), mort le à Paris ( arrondissement), est un psychiatre et psychanalyste français.

Après des études de médecine, il s'oriente vers la psychiatrie et passe sa thèse de doctorat en 1932. Tout en commençant avec Rudolph Loewenstein une psychanalyse qui se solde par un échec et une mésentente au bout de six ans et demi, il intègre la Société psychanalytique de Paris (SPP) en 1934 et en est élu membre titulaire en 1938.

C'est après la Seconde Guerre mondiale que son enseignement de la psychanalyse prend de l'importance. Son évolution théorique accompagne une scission au sein de la Société psychanalytique de Paris en 1953, année du début des séminaires qu'il donne jusqu'en 1979 successivement à l'hôpital Sainte-Anne, à l'École normale supérieure puis à la Sorbonne.

Jacques Lacan a donné naissance à un courant psychanalytique, le lacanisme, qui s'est développé en de nombreuses associations de psychanalystes se réclamant de son enseignement. En dépit des critiques, tant de la part de psychanalystes que d'intellectuels, Lacan a marqué le paysage intellectuel français et international, par les disciples qu'il a suscités et par les rejets qu'il a provoqués.

Les critiques, à l'instar de Karl Popper, Noam Chomsky, Alan Sokal ou encore Roger Scruton, notent une opacité du langage lacanien, une absence de validation empirique de ses théories, un manque total de rigueur scientifique, et une utilisation inappropriée du langage mathématique. Certains, comme Claude Lévi-Strauss, lui reprocheront aussi une application essentiellement abstraite du structuralisme, au détriment des applications pratiques.

Biographie Jeunesse (1901-1925) Enfance, adolescence, études (1901-1923) Jacques Marie Émile Lacan, né le au 95, boulevard Beaumarchais à Paris (3e arrondissement), est issu d'une famille de la bourgeoisie commerçante.

Famille paternelle Son grand-père, Edme Émile Lacan, né en 1839 à Château-Thierry (département de l'Aisne), mort en 1923 à Orléans (département du Loiret), est représentant de commerce pour la vinaigrerie Dessaux. En 1866, il épouse Marie Julie Dessaux, fille du chef de l'entreprise, Charles-Laurent Dessaux.

Son père, Alfred Lacan, né en 1873 à Orléans, mort en 1960 à Boulogne-Billancourt (département des Hauts-de-Seine), est représentant de commerce puis responsable financier au sein de la vinaigrerie Dessaux. En 1900, il épouse, à Paris (3e arrondissement), Émilie Baudry. Durant la Grande Guerre, il est mobilisé au sein du 13e régiment d'artillerie puis au 20e régiment du train.

Famille maternelle Son grand-père maternel, Charles Honoré Baudry, né en 1837 à Paris (ancien 5e arrondissement), mort en 1915 à Paris (6e arrondissement), est batteur d'or. En 1869, il épouse Anaïs Favier, fille d'un orfèvre. La famille est catholique pratiquante.

De l'union d'Alfred Lacan et d'Émilie Baudry naissent quatre enfants, dont Jacques est l'aîné :

Raymond Lacan, né en 1902 ; il meurt au bout de onze jours d'une hépatite,. Magdeleine dite « Madeleine » Lacan, née en 1903, morte en 1995 à Paris (7e arrondissement) ; en 1925, elle épouse, à Paris (6e arrondissement), Jacques Houlon, ingénieur et vétéran de la Grande Guerre. Marc Lacan, né en 1908, mort en 1994 à Ganagobie (département des Alpes-de-Haute-Provence) ; il effectue ses études supérieures en droit et en théologie à l'Institut catholique et à la Sorbonne ; en 1929, il entre à l'abbaye d'Hautecombe comme moine bénédictin sous le nom religieux de « François ».

Le toit d'un appartement parisien est partagé avec les grands-parents, ce qui entraîne une rupture entre père et grand-père. Lacan, élevé en compagnie d'une gouvernante, garde ensuite de cette enfance un souvenir effroyable, aussi bien à l'égard des conflits domestiques que de la religiosité, incarnés dans le mépris qu'il portait à son grand-père.

thumb|left|Collège Stanislas, rue Notre-Dame-des-Champs.

Jacques Lacan fait sa scolarité au collège StanislasJ. Lacan, Conférence Joyce le symptôme, , in Le Séminaire, XXIII "Le sinthome", , Seuil, Paris, 2005., établissement d'enseignement privé catholique : malgré une complexion maladive et de nombreuses absences, il y fait, selon Élisabeth Roudinesco, de brillantes études dans le cursus primaire commencé en 1907, puis dans le cursus secondaire. C'est à quatorze ans qu'il découvre lÉthique de Spinoza, qui influencera sa pensée.

Vers la fin de la Grande Guerre, Lacan rompt avec les idées de son milieu. En classe de philosophie, durant l'année 1917-1918, condisciple de Louis Leprince-Ringuet, il reçoit avec un vif intérêt l'enseignement de Jean Baruzi (avec lequel il noue plus tard des liens d’amitié)., auteur d'une thèse sur Jean de la Croix, ayant une conception de l'étude des religions orientée vers l’étude scientifique, historique et comparative. Baruzi s'intéresse également à Leibniz, Saint Paul et Angelus Silesius. Saint Paul est une référence importante dans la réflexion ultérieure de Lacan sur le désir et la loiRevue de l’École Belge de Psychanalyse, "Psychoanalyse", , Bruxelles, 1986, . et Angelus Silesius est cité lui aussi à plusieurs reprisesRaymond Aron, Jouir entre ciel et terre : les mystiques dans l'œuvre de J. Lacan, L'Harmattan, 2003, ..

Son père, rentré du front, n'est plus le même. Le fils renonce à la foi, fréquente la librairie d’Adrienne Monnier et y découvre Dada et le premier surréalisme avec la revue Littérature. Il rencontre André Breton et Philippe Soupault qui expérimentent l'écriture automatique notamment dans Les Champs magnétiques. C'est contre l'avis de son père qu'il commence des études de médecine à la rentrée 1919.

vignette|1923 : Lacan entend parler de Freud.

Étudiant dans le quartier latin des années folles, il assiste à la première lecture dUlysse de James Joyce à la librairie Shakespeare & Co., donnée par Sylvia Beach le . En 1923, il entend parler pour la première fois de Sigmund Freud. La même année, il est exempté du service militaire du fait de sa faible constitution. Germaniste accompli, selon Élisabeth Roudinesco, il lit Nietzsche en allemand : il proposera à son jeune frère de lire pour la fête de la Saint Charlemagne de l'année 1925 l'éloge qu'il a rédigé de l'auteur de Par-delà le bien et le mal, d'après l'anecdote que rapporte l'historienne .

Incertitudes maurrassiennes (1923-1925) Dès 1923, Lacan s'intéresse aux idées de Charles Maurras, sans pour autant adhérer au principe de l’antisémitisme. En 1924, au terme de son externat, Jacques Lacan interrompt ses études de médecine et envisage de s'installer au SénégalP.-J. Deschodt, Cher Maître. Lettres à Charles Maurras, , Jean Krékounian ed., 1995 .. Introduit auprès de Maxime Weygand, c'est en monarchiste nouvellement converti qu'il se présente à Léon Daudet, ex-étudiant en médecine qui accompagna Sigmund Freud en 1886 au cours de Jean-Martin Charcot. Il sollicite avant son départ pour un appui, un rendez-vous avec Charles Maurras, peut-être pour faire de la politique. L'entrevue dure cinq minutes, suite de quoi il participe à des réunions de l’Action françaiseN. Jaudel, Lacan, Maurras et les juifs, in La Règle du jeu, Paris, ..

Selon Bertrand Ogilvie, la sociologie positiviste de Maurras, qui présente le sujet comme un produit de son milieu., partant de sa culture, a pu créer un malentendu avec une conception qu'Édouard Pichon pousse jusqu'à l'absurde d'un inconscient national. Le jeune Lacan s'inspireJ. Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, , n. 1, coll. Points essais, Le Seuil, Paris, 1975. pour sa part de la thèse de l'éthologue Jakob von UexküllJ. von Uexküll Umwelt und Innenwelt der Tiere, Berlin, 1909. sur le rôle déterminant de l'environnement non pas seulement sur l'évolution des espèces mais sur l'élaboration d'un langage. Il se montre en cela fidèle au projet spinozien d'une anthropologie déterministe, de ce déterminisme qui réduit l'illusion cartésienne du libre-arbitreSpinoza, Éthique, II, 49, scolie. à l'inconscience de ses déterminationsde Baruch Spinoza, , Éthique, II, 35, scolie., en particulier de ses déterminations sociales. En cela, il préfigure la conception de Claude Lévi-Strauss qui identifie le développement du psychisme individuel à un jeu dans la structure sociale à laquelle appartient cet individuClaude Lévi-Strauss, Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss, in M. Mauss, Sociologie et anthropologie, p. xvi & xxm, PUF, Paris, 1950..

Interne des asiles (1926-1932) Étude du langage des malades psychiques (1926-1927) thumb|left|1927 : Lacan commence son internat à Sainte-Anne. Le départ pour les colonies n'a finalement pas lieu et l'étudiant reprend son cursus à la faculté de médecine de Paris en neurologie, la spécialité psychiatrie n'existant pas à l'époque.

Parce qu'il a perdu la foi pendant son adolescence et qu'il se sent une responsabilité d'aîné, il vit comme un échec personnel l'ordination sacerdotale de son frère à l'abbaye d'Hautecombe en . Le , il fait sa première présentation de malade sous la direction du neurologue Théophile Alajouanine à la Société neurologique de ParisAlajouanine, Delafontaine & J. Lacan, Fixité du regard par hypertonie, prédominant dans le sens vertical avec conservation des mouvements automatico-reflexes; aspect spécial du syndrome de Parinaud par hypertonie associée à un syndrome extrapyramidal avec troubles pseudobulbaires, in Revue neurologique de Paris, t. II, , Société neurologique de Paris, Paris, 1926..

vignette|Jacques Lacan vers 1928.

Lacan réussit le concours qui lui permet de commencer en 1927 son internat dans le service « Clinique des maladies mentales et de l’encéphale », dirigé par Henri Claude, un des maîtres de Lacan à Sainte-Anne. Lacan y reste jusqu'en 1931. Durant cette période, son intérêt se déplace de la neurologie à la psychiatrie.

Il s'initie à la linguistique structuraliste de Ferdinand de SaussureEn particulier à travers la lecture d'Henri Delacroix, ancien élève de Henri Bergson, Le Langage et la pensée, Paris, F. Alcan, 1930. Il en fait encore, 20 ans plus tard, un usage particulièrement fécond. pour analyser un cas de psychose, dans lequel le délire s'exprime par une forme de langage écrit.. Il présente ses conclusions le à la Société médico-psychologique où il défend l'idée que le déficit de la pensée des patients n'est pas antérieur mais consécutif à leurs hallucinations et qu'il arrive même que leurs délires, construits par négation (analgésie, hypocondrie, idée d'immortalité, mégalomanie, etc.), s'expriment avec force et vivacité dans un discours à la structure grammaticale singulière mais riche, notamment par des écrits plus ou moins poétiques, avant de conduire à la vésanieJ. Lacan, Compte-rendu d’un ouvrage d'Henri Ey : Hallucinations et délires, Paris, F. Alcan, , in L'Évolution psychiatrique, , , Paris, 1935.. Ce qui lui est donné d'observer, ce sont en quelque sorte des cas Schreber in vivo, dans la ligne des troubles du langage étudiés par Jules SeglasJules Seglas, Les troubles du langage chez les aliénés, 1889..

École française des aliénistes (1928-1929)