La révolution russe (en russe : Prononciation en russe retranscrite selon la norme API.) est l’ensemble des événements ayant conduit en février 1917 au renversement spontané du régime tsariste de Russie, puis en octobre de la même année à la prise de pouvoir par les bolcheviks et à l’installation d’un régime léniniste (« communiste »). Cette dernière débouche sur une guerre civile d'une grande violence, opposant les bolcheviks aux Armées blanches et à un ensemble d'autres adversaires (makhnovchtchina, Armées vertes). Le conflit est accompagné d'un effondrement de l'économie russe, qui avait débuté pendant la Première Guerre mondiale, et d'une famine particulièrement meurtrière : il s'achève par la victoire des bolcheviks et par la reconstitution, sous l'égide de l'URSS, de la majorité des territoires de l'ex-empire. La révolution en Russie donnera naissance à l'Union soviétique, un régime politique fondé par Lénine.

Largement favorisée par la Grande Guerre, la révolution russe est un événement fondateur et décisif du « court »Cette expression a été popularisée par l’historien britannique Eric Hobsbawm dans L’Âge des extrêmes. Histoire du court , 1914-1991, coédition Le Monde diplomatique - Éditions Complexe, 1999. ouvert par l’éclatement du conflit européen en 1914 et clos en 1991 par la disparition de l’URSS. Objet pour les uns de sympathies et d’immenses espoirs (la selon Jules Romains, le décrit par François Furet), ou inversement, pour les autres, de sévères critiques, voire de peurs et de haines en raison de la terreur rougeEric Hobsbawm écrit : , dans L'Âge des extrêmes, Complexe, 2003, ., elle reste un des faits les plus étudiés et les plus discutés de l’histoire contemporaine.

Son déroulement et ses conséquences posent toujours de nombreuses questions. Les historiens sont encore partagés quant à savoir si la « révolution de Février » impliquait nécessairement la « révolution d'Octobre ». La nature d’Octobre (révolution, coup d'État ou combinaison des deux), les raisons des violences de la guerre civile russe, celles de la genèse de la dictature soviétique sont également très discutées. Le débat très ancien sur l’évolution conduisant au stalinisme des années 1930 n’a jamais été non plus définitivement tranché entre l'idée d'une filiation logique, ou bien d'une déviation, par rapport aux idéaux et aux pratiques des bolcheviks de la révolutionPour une présentation des débats qui ont traversé la soviétologie, voir , et ..

La Russie avant la révolution

thumb|left|L'empereur Nicolas II et sa famille.

Avant 1917, l'Empire russe était un régime monarchique autocratique. L’industrialisation de la Russie connut son apogée au début des années 1900, bien après les autres pays européens. Ce développement était dû aux investissements réalisés par des capitalistes étrangers. En effet, après la révolution, non aboutie, de 1905, le doublement de la production industrielle et la constitution d'une classe ouvrière de près de trois millions d'ouvriers furent dus à l'afflux des capitaux étrangers qui ont développé l'activité industrielle (même si elle est encore arriérée par rapport à l'industrie occidentale en 1914) dans de grandes usines permettant ainsi de rendre le regroupement et la mobilisation des travailleurs plus facile qu'en Occident. Ce décalage s’explique par certaines réformes tardives comme l’abolition du servage qui ne se produisit qu’en 1861. Mais, il n'en est pas moins vrai que cette réforme n'a pas été menée avec efficacité : les serfs nouvellement affranchis étaient obligés d'effectuer (trois fois) plus de travaux chez leurs anciens supérieurs que chez eux-mêmes ; de plus, elle ne fait pas allusion à la distribution des terresAlbertini 1976, .

L’économie dans son ensemble reste archaïque. La valeur de la production industrielle est en 1913 deux fois et demi inférieure à celle de la France, six fois moins que celle de l’Allemagne, ou quatorze fois moins que celle des États-Unis. Le rendement agricole reste médiocre, la pénurie de transport paralyse toute tentative de modernisation économique. Le PIB par habitant est alors inférieur à celui de la Hongrie ou de l’Espagne de l’époque, et environ un quart de celui des États-Unis par habitant en Russie en 1913, aux États-Unis.. Surtout, le pays est dominé par les capitaux étrangers, qui possèdent près de la moitié des actions en Russie. L’industrialisation du pays a été violente et mal acceptée par les couches de la paysannerie brusquement prolétarisées. La classe ouvrière naissante, bien que faible numériquement, est concentrée dans de grands sites industriels qui facilitent l’émulation révolutionnaireLéon Trotski, « Particularités du développement de la Russie », dans Histoire de la révolution russe. 1. Février, Paris, Éditions du Seuil, 1950, ..

La Russie reste un pays essentiellement rural (85 % de la population). Si une partie des paysans, les koulaks, s’est enrichie et constitue une sorte de bourgeoisie rurale soutenant le régime, le nombre de paysans sans terres a augmenté, créant un véritable prolétariat rural, réceptif aux idées révolutionnaires. Même après 1905, un député à la Douma signale que dans bien des villages, la présence de blattes et de punaises dans les maisons était considérée comme un signe de richesse.

thumb|right | La capitale Saint-Pétersbourg, foyer des révolutions de 1905 et 1917.

Une société ébranlée par la guerre

Les défaites successives de la Russie lors de la Première Guerre mondiale sont l’une des causes de la révolution de Février. À l’entrée en guerre, dès août 1914, tous les partis sont pour cette participation, à l’exception du parti social-démocrate (POSDR), le seul en Europe avec le parti socialiste serbe à refuser le vote des crédits de guerre, mais qui prévient toutefois qu’il ne cherchera pas à saboter l’effort de guerre. Dès le début du conflit sur le Front de l'Est, après quelques succès initiaux, l’armée connaît de lourdes défaites (en Prusse-Orientale notamment) ; les usines s’avèrent insuffisamment productives, le réseau ferroviaire imparfait, le ravitaillement en armes et denrées de l’armée, boiteux. Au sein de la troupe, les pertes battent tous les records ( et ) et des mutineries éclatent, le moral des soldats se trouvant au plus bas. Ceux-ci supportent de moins en moins l’incapacité de leurs officiers (on a ainsi vu des unités monter au combat avec des balles ne correspondant pas au calibre de leur fusil), les brimades et les punitions corporelles en usage dans l’armée.

thumb|right|250px|Soldats russes blessés au cours de la Première Guerre mondiale

La famine gronde et les marchandises se font rares. L’économie russe, qui connaissait avant la guerre le taux de croissance le plus élevé d’EuropePour la décennie des années 1890, Richard Pipes rapporte que « la productivité industrielle russe s’est accrue de 126 %, le double du taux de croissance allemand et le triple de celui des États-Unis ». La Révolution russe, op. cit., ., est coupée du marché européen. La chambre basse du Parlement russe (la Douma), constituée de partis libéraux et progressistes, met en garde le tsar Nicolas II contre ces menaces pour la stabilité, tant de la Russie que du régime, et lui conseille de former un nouveau gouvernement constitutionnel. Mais le tsar ignore l’avis de la Douma. Isolé dans un train spécial au front, il a perdu de fait tout contact avec la réalité du pays et avec sa direction. L’impopularité de son épouse, d’origine allemande, aggrave le discrédit du régime, ce que confirme en l’assassinat du conseiller occulte de l’impératrice, Raspoutine, par un jeune noble.

Dès 1915-1916, une prolifération de comités divers prennent en main tout ce qu’un État déficient n’assume plus (ravitaillement, soins, échanges). Avec les coopératives ou les syndicats, ces comités deviennent des pouvoirs parallèles. Le régime ne contrôle déjà plus le « pays réel »Roger Portal, La Russie de 1894 à 1914, Paris, Centre de documentation universitaire, 1966, ..

Révolution de Février 1917 L'insurrection de Petrograd

Le mois de rassemble toutes les caractéristiques pour une révolte populaire : hiver rude, pénurie alimentaire, lassitude face à la guerre… Tout commence lors de grèves spontanées, début février, des ouvriers des usines de la capitale Petrograd (nouveau nom que Saint-Pétersbourg a pris au début du conflit). Le ( du calendrier moderneJusqu’en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui a 13 jours de retard sur le calendrier grégorien.), pour la Journée internationale des femmes, des femmes de Petrograd manifestent pour réclamer du pain. Elles passent d’une usine à l’autre. Rejoint par les hommes, le mouvement gagne en ampleur. Le nombre de grévistes monte à . Il y a des rassemblements, des manifestations, des confrontations avec la police. Leur action est soutenue par la main-d’œuvre industrielle, qui trouve là une raison de prolonger la grève. Ce premier jour, malgré quelques confrontations avec les forces de l’ordre, ne fait aucune victime.

Les jours suivants, les grèves se généralisent dans tout Petrograd et la tension monte. Les slogans, jusque-là plutôt discrets, se politisent : , Jean Elleinstein, D’une Russie à l’autre, vie et mort de l’URSS, Éditions Sociales, 1992, 68 p.. Cette fois, les affrontements avec la police font des victimes des deux côtésLouis Aragon et André Maurois, Les Deux Géants. Histoire des États-Unis et de l’URSS de 1917 à nos jours. Tome 3 : Histoire de l’URSS de 1917 à 1929. Tome 4 : Histoire de l’URSS De 1929 à nos jours, Paris, Éditions du Pont Royal, 1963, .. Les manifestants s’arment en pillant les postes de police. Après trois jours de manifestations, le Tsar mobilise les troupes de la garnison de la ville pour mater la rébellion. Les soldats résistent aux premières tentatives de fraternisation et tuent de nombreux manifestants. Toutefois, la nuit, une partie de la troupe rejoint progressivement le camp des insurgés, qui peuvent ainsi s’armer plus convenablement. Entre-temps, le tsar, désemparé, n’ayant plus les moyens de gouverner, dissout la Douma et nomme un comité provisoire.

Tous les régiments de la garnison de Petrograd se joignent aux révoltés. C’est le triomphe de la révolution. Sous la pression de l’état-major, le tsar Nicolas II abdique le . Marc Ferro, La Grande Guerre, 1914-1918, Gallimard, coll. « Idées », Paris, 1969, .. L'État-Major s'était mis d'accord avec les industriels moscovites du Comité des industriels de guerre, dirigé par le prince Lvov (celui même qui deviendra chef du gouvernement provisoire), pour organiser la chute du tsar. Les officiers supérieurs et le lobby de l'armement étaient pour la poursuite de la guerre. Ce comité finançait un complot socialiste et révolutionnaire dirigé par Kerenski. Le tsar se préparait à organiser une paix séparée avec les Allemands sous l'influence de Raspoutine, . Après l'abdication de Nicolas II, son frère, le grand-duc Mikhaïl Alexandrovitch Romanov, refuse presque aussitôt la couronne. C’est de fait la fin du tsarisme, et les premières élections au soviet des ouvriers de Petrograd.

« Le pays le plus libre du monde »

La période suivant l’abdication du tsar est à la fois confuse et enthousiaste. Les gouvernements provisoires se succèdent rapidement au fur et à mesure que la révolution gagne en profondeur et que la masse des ouvriers et paysans se politise. Les soviets, émanations des volontés populaires, n’osent pas dans un premier temps contredire le gouvernement provisoire malgré son immobilisme et sa poursuite de la guerreMichel Heller et Aleksandr Nekrich, L’Utopie au pouvoir. Histoire de l’URSS de 1917 à nos jours, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », Paris, 1985, 22..

Au-delà des attentes immédiates, ce qui domine est le rejet de toutes les formes d’autorité ; ce qui a permis à Lénine de parler de la Russie de ces premiers mois comme du ..

Selon Marc Ferro,

vignette|redresse=1.3|Un meeting de soldats en Finlande, .