Le Chancellor est un roman d'aventures de Jules Verne, paru en 1874. Il se présente comme le Journal du passager J.-R. Kazallon et raconte l'épopée des naufragés du navire anglais le Chancellor, entre le et le de l'année suivante.

Ce roman – qui n'est pas l'un des plus connus de Jules Verne – est à la fois un roman d'aventures maritime et un roman initiatique, inspiré principalement par l'épisode du radeau de la Méduse survenu en 1816. L'action se déroule dans le huis-clos du navire en perdition et Jules Verne y aborde des thèmes modernes comme la sélection naturelle ou le retour à la barbarie dans des circonstances extrêmes, mais conserve des éléments plus classiques comme la rédemption finale du narrateur-passager et son salut.

Historique Commencé en 1870, le roman paraît pour la première fois du au sous forme de feuilleton dans Le Temps, puis est repris en volume relié, illustré par Édouard Riou, en 1875 dans la série des Voyages extraordinaires chez HetzelWilliam Butcher, Le Verbe et la chair, ou l'emploi du temps.

Résumé Faisant voile de Charleston en Caroline du Sud à Liverpool avec vingt-huit personnes à bord et une cargaison de coton américain, le Chancellor suit une direction qui inquiète ses passagers et suscite des doutes sur la santé mentale du capitaine. Un incendie se déclare dans la cargaison et fait rage pendant plusieurs jours avant de s'éteindre à la faveur d'une tempête. Mais le navire s'échoue sur un îlot basaltique et le second, Robert Kurtis, qui a pris le commandement, procède à des réparations en espérant remettre le navire à flot et atteindre la Guyane. Malheureusement, le Chancellor fait eau de toutes parts et la chaloupe a été détruite lors d'une tempête précédente. L'ex-capitaine, un passager et trois matelots s'enfuient alors à bord d'une baleinière, abandonnant leurs compagnons qui construisent un radeau. Ils ne sont plus que dix-huit lorsqu'ils abandonnent le navire. Les vivres et l'eau sont sévèrement rationnés, une tempête fait de nouvelles victimes. Trois mois après le départ de Charleston, les passagers du radeau à la dérive ignorent tout de leur position et les vivres commencent à manquer. Un des survivants prend quelques poissons avec les seuls appâts dont ils disposent : des lambeaux de chair humaine, mais l'expérience s'arrête là et, lorsqu'un des survivants se suicide, une partie de l'équipage se livre au cannibalisme. Plusieurs naufragés sombrent dans la folie et, en désespoir de cause, les autres doivent se résigner à tirer au sort celui d'entre eux qui sera mangé.

Le roman : métaphore de son temps ? Lorsque Jules Verne termine son roman, il annonce à son éditeur : « Je vous apporterai donc un volume d'un réalisme effrayant. […] Je crois que le radeau de la Méduse n'a rien produit de si terribleLettre de Jules Verne à Jules Hetzel, datée du mercredi 15 février 1871, citée par Jean Jules-Verne dans Jules Verne, Paris, Hachette, 1973, p. 167.. » Le roman, en effet, s'écartait de la formule habituelle de Jules Verne : une intrigue à rebondissements, des personnages sérieux mais aussi comiques, des situations fournissant un prétexte à des digressions scientifiques. Ici, l'action se réduit au huis clos d'une poignée de naufragés. La didactique géographique des premiers romans devient impossible puisque les survivants ne savent ni où ils sont, ni où ils vont. La nature n'est plus un champ d'observation émerveillée mais un piège mortel. Loin de voler de victoire en victoire, les protagonistes sombrent les uns après les autres dans la folie, la barbarie et la mort. Le dénouement heureux laisse un goût d'amertume car le hasard seul (ou la Providence ?) a sauvé les derniers survivants de la déchéance. Jules Verne, qui avait habitué ses lecteurs à la peinture optimiste de la marche irrésistible du progrès entre les mains d'une humanité prométhéenne, décrit ici des hommes en pleine régression vers la barbarie. Le public habituel ne fut pas au rendez-vous et les ventes du Chancellor furent décevantesMartin, p. 280..

Pourtant, Verne fait ici figure d'innovateur. Il choisit de donner à son récit la forme d'un journal intime, à la manière d'un journal de bord. Ce souci de donner à un roman une forme non romancée pour en asseoir la crédibilité n'est pas nouveau, puisqu'il existe déjà dans les fausses correspondances du roman épistolaire, les fausses autobiographies du roman picaresque ou du roman d'aventures (ce que fera également Daniel Defoe avec son Robinson Crusoé), les faux manuscrits prétendument retrouvés puis publiés par les narrateurs du roman gothique ou les fausses confessions recueillies par un narrateur patient (dans le Frankenstein de Mary Shelley, par exemple). Ce qui différencie le roman de Jules Verne de ceux qui l'ont précédé, c'est l'usage du présent continu pour la narration. Le temps par excellence de la narration à l'époque de Jules Verne était le passé simple. Si l'on trouve l'usage du présent dans des écrits antérieurs, notamment La Chanson de Roland, William Butcher observe que « c'est à Jules Verne, sauf preuve du contraire, que va l'honneur singulier d'être le premier à avoir exploité cette forme tout au long d'un roman ». Citant des passages tels que : « Je sens les planches du pont fléchir sous mes pieds. Je vois l'eau monter autour du navire, comme si l'océan se creusait sous lui ! », le critique remarque que la « force de ces passages provient de ce que la structure, le style et le contenu y agissent de pair pour confronter le lecteur directement avec l'aventure vécue, pour le faire participer pleinement à l'initiation ».

Ce parti pris est directement lié au désir de Jules Verne de faire vivre au lecteur, à travers les yeux et l'esprit d'un narrateur problématique, la situation d'un homme dont les valeurs se heurtent à l'impérieuse nécessité de la survie et que les circonstances poussent à tomber dans un état de sauvagerie qui, la veille encore, lui faisait horreur. L'utilisation du présent contribue donc à ce réalisme terrible que Jules Verne compare à celui de Géricault, le peintre du Radeau de la Méduse, qui avait fait sensation lors de sa présentation au salon de 1819 et divisé la critique. Passant du récit au discours, Jules Verne abandonne la forme de l'histoire extraordinaire qui avait fait son succès pour écrire un long monologue dramatique sur la société et les hommes. On peut cependant remarquer l'incohérence manifeste entre la nature du texte qui serait un journal rédigé au jour le jour avec soin du détail et les conditions de sa rédaction en des circonstances de péril immédiat et de difficultés majeures et sans nombre.

Lorsqu'il commence la rédaction du Chancellor en 1870, la France est encore sous le choc de la guerre. L'amertume d'une défaite que l'on imputait au haut commandement militaire, l'humiliation du traité de paix, l'échec de la Commune de Paris et le souvenir fratricide du bain de sang dans lequel elle s'est terminée, la fin du second Empire et l'incertitude du présent ont sérieusement entamé l'optimisme des années cinquante et soixante. « D'un côté des fous furieux […] des barbares, de l'autre des bourgeois égoïstes, indifférents », écrit Jules Hetzel dans une lettreJules Verne, le rêve du progrès, p69. Mettant en parallèle le naufrage du Chancellor de celui de l'utopie saint-simonienne, Jean-Paul Dekiss voit, dans le roman, une métaphore de son époque. Et, en effet, on y retrouve les ingrédients de ce que Zola appellera un peu plus tard La Débâcle : même faillite des élites dirigeantes qui entraînent tout le groupe à la dérive, même indifférence et même égoïsme du commandant et des bourgeois nantis, Ruby et Kear, mêmes exemples de barbarie au sein du peuple incarnés par les personnages des matelots Owen et du cuisinier Jynxtrop.

Les personnages Liste des personnages L'équipage Le capitaine du navire, John Silas Huntly, irrésolu, lâche et incompétent, laisse le commandement à son second ; la façon dont il abandonne le navire et les passagers en s'enfuyant à bord d'une des chaloupes montre qu'il n'était pas à la hauteur de ses responsabilités de « seul maître à bord ». Il finit probablement noyé. Robert Kurtis, le second, est le dernier à quitter le Chancellor lorsque celui-ci sombre définitivement, prouvant qu'il est digne d'être le nouveau capitaine de l'expédition. Énergique et raisonné, il est soutenu jusqu'au bout par l'espoir d'un sauvetage et il est toujours prêt à prêter la main pour mettre en œuvre de nouvelles mesures pour assurer leur survie. Il fera partie des survivants. Le lieutenant Walter, personnage falot, atteint de phtisie, meurt sur le radeau. Hobbart, maître d'hôtel, veule et dissimulé ; il cache de la nourriture au lieu de partager et finit par se suicider une fois arrivée la fin de ses provisions. Jynxtrop, cuisinier africain, mauvais sujet, insolent et égoïste. Il finit par sombrer dans la folie et se jeter à la mer au milieu des requins. Le bosseman du Chancellor, personnage énergique, loyal, excellent marin, survit au naufrage. La faim le pousse cependant vers la fin à abandonner toute charité humaine et à ne plus voir ses compagnons que comme des réserves potentielles de nourriture. Daoulas, charpentier de marine, compétent et expérimenté. Owen, personnage de mauvais sujet, égoïste et rebelle à l'autorité ; il ne survivra pas. O’Ready : il a survécu à plusieurs naufrages grâce à son sang-froid et sa sagesse instinctive. Il meurt peu de temps avant la fin du roman. Austin, Burke, Flaypol, Sandon et Wilson sont des membres de l'équipage.

vignette|gauche|upright=0.6|Les passagers au départ de Charleston.

Les passagers William Falsten, ingénieur, originaire de Manchester ; homme froid et rationnel ; un des survivants qui résistent le mieux aux épreuves. Miss Herbey, anglaise, demoiselle de compagnie de Kear ; personnage angélique qui survit grâce à sa foi inébranlable. J.-R. Kazallon, le narrateur, personnage cultivé et raisonnable mais imparfait ; sur la fin, il éprouve la plus grande difficulté à ne pas se laisser aller au désespoir ou à la sauvagerie. M. et Kear, deux riches Américains de Buffalo ; bornés, arrogants, égoïstes, ils n'ont aucune chance de survivre. M. Kear fuit sur la baleinière avec l'ancien capitaine et trois matelots, abandonnant sa femme sur le navire. Souffrante, cette dernière ne s'en aperçoit pas et finit par mourir peu de temps après. M. Letourneur et son fils André, un infirme, deux Français du Havre ; cultivés, généreux, dévoués l'un à l'autre et capables d'un héroïsme moral admirable, ils seront parmi les survivants. John Ruby, négociant, originaire de Cardiff ; personnage d'imbécile parvenu destiné à être la première victime.

Mise en scène des personnages Jules Verne physionomiste Jules Verne attachait beaucoup de crédit aux travaux des physionomistes, notamment à ceux de Lavater et de Louis Pierre GratioletUn disciple de Lavater ou de Gratiolet…, De la terre à la lune, Jules Verne., auteur d’une théorie De la physionomie et des mouvements d'expression, parue chez son éditeur, Hetzel, en 18651865 « Conférence sur la physionomie en général et en particulier sur la théorie des mouvements d’expression ».. Selon Gratiolet, « chaque organe répond à une fonction déterminée et les muscles du visage ont pour mission d’exprimer l’état d’esprit. Ils témoignent "avec une absolue évidence" que nos sensations concordent étroitement avec notre nature propre »Jacqueline Duvernay Bolens, Le déplacement de l’intentionnalité chez Darwin, L'Homme, 153, Observer Nommer Classer, 2000..