Selon une légende, des évêques auraient débattu pour savoir si oui ou non les femmes avaient une âme, au lors du second concile de Mâcon.

Un tel débat n'a en fait jamais eu lieu, les femmes ayant été baptisées aussi bien que les hommes dès les origines de la chrétienté, voire martyres pour cette raison, comme Blandine de Lyon. Cette légende trouve son origine dans une controverse linguistique qui, suivant une restitution de Grégoire de Tours, a eu lieu lors de ce concile en 585.

Propagation de la légende Origines L'histoire semble prendre racine vers la fin du , quand le luthérien Lucas Osiander (l'Ancien) présente ainsi un incident du deuxième concile de Mâcon (585), connu par l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours :

Parallèlement, un anonyme (Valens Acidalius d'après certainsOn attribua l'ouvrage à un jeune clerc enseignant en Silésie, Valens Acidalius, mais celui-ci nia en être l'auteur. (Ian Maclean, The Renaissance notion of woman: a study in the fortunes of scholasticism and medical science in European intellectual life, Cambridge University Press, 1983, partiellement consultable sur Google Books, p. 12.)) publie en 1595 Disputatio nova contra mulieres, qua probatur eas homines non esseTel est le titre exact de l'édition princeps, d'après Manfred P. Fleischer, « Are Women Human ? The Debate of 1595 between Valens Acidalius and Simon Gediccus », The Sixteenth Century Journal, vol. 12, No. 2, 1981, p. 107, qui a consulté un microfilm de l'exemplaire de cette édition conservé à la Bibliothèque de l'État de Bavière à Munich. Voir début de l'article de M.P. Fleischer en ligne., un pamphlet où il caricature les raisonnements à l'aide desquels les sociniens (il dit « anabaptistes ») contestent le dogme de la divinité de Jésus-Christ. Il veut montrer que le même genre de raisonnements permettrait de prouver la non-humanité des femmes. Il ne parle pas du concile de Mâcon, mais, fait à noter, il affirme que les « anabaptistes » dénient une âme aux femmesChapitre 49. Voir Clive Hart, Disputatio Nova Contra Mulieres / A New Argument Against Women, The Edwin Mellen Press, 1998, pp. 68-69 et 158..

En réponse, un universitaire luthérien, Simon Gedik (Geddicus), publia un contre-pamphlet intitulé Defensio sexus muliebris (« Une défense du sexe féminin »), destiné à répondre point à point aux arguments de l'anonymeGedik se rend compte que la Disputatio peut n'être qu'une plaisanterie, mais il estime que même une mauvaise plaisanterie doit être réfutée. Voir Clive Hart, Disputatio Nova Contra Mulieres / A New Argument Against Women, The Edwin Mellen Press, 1998, p. 29..

La Disputatio et sa réfutation furent souvent rééditées, avec de nouvelles gloses, et on en trouve une version imprimée en France à Lyon en 1647, sous le titre Sur le fait que les femmes n'ont point d'âme, et n'appartiennent pas à la race humaine, comme le prouvent maint passages des Saintes Écritures. Ce livre - et les débats qu'il inspirait - attira l'attention de l'Église catholique, et le Pape Innocent X l'inscrivit à l'Index par décret du .

Développements Un pasteur luthérien de la région de Francfort, Johann LeyserPasteur luthérien de formation, il avait été aumônier militaire dans les armées danoises, mais révoqué de sa fonction, chassé du Danemark et son livre interdit par un arrêt du roi Christian V de Danemark., publie en 1676 un ouvrage intitulé Le triomphe de la polygamie, où, renvoyant à Osiander, il reprend l'idée que les pères conciliaires de Mâcon auraient bel et bien mis en doute l'appartenance des femmes à l'humanité. Farouche misogyne, il voit là un argument en faveur de sa thèse et présente l'incident comme suit :

Il y a ainsi, en rapport avec la non-appartenance des femmes à l'humanité, un thème du concile de Mâcon, issu du passage d'Osiander, et un thème de la non-existence de l'âme des femmes, issu de la Disputatio nova.

En 1697, Pierre Bayle, le grand érudit calviniste français établi en Hollande, se fait complaisamment l'écho de ces publications dans son Dictionnaire historique et critique. Après avoir parlé de la Disputatio nova (Disputatio perjucunda dans certaines éditions), il ajoute en fin de note, en renvoyant à Leyser :

Au , on voit paraître en 1744 à Amsterdam, Problèmes sur les femmes, par Meusnier de Querlon, qui est la traduction libre du Mulieres homines non esse de Valens Acidalius, qualifié de théologien allemand. En 1766, sous le titre Paradoxe sur les femmes où l'on voit qu'elles ne sont pas de l'espèce humaine, par Charles Clapiès, docteur en médecine, la même traduction est republiée avec celle du factum de Simon Gedik (sic) en réponse et des notes.

Prospérité de la légende

Le poète Évariste Parny (1753-1814) écrivit :

Dès 1734, l'abbé Laurent-Josse Leclerc avait inséré dans une réédition posthume du Dictionnaire de Bayle une note laissant entendre que l'incident de Mâcon n'avait été qu'une discussion grammaticalePierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, , revue, corrigée et augmentée de remarques critiques, t. III, rem. sur l'article Gediccus (sic), p. 870; Amsterdam (en fait Trévoux), 1734. Pour l'attribution des remarques à l'abbé Laurent-Josse Leclerc, voir le Mercure de France, février 1737, pp. 271-272.. Cela n'empêchera pas rééditions et réfutations de la légende de se succéderVoir Annales de philosophie chrétienne, pp. 64 et suivantes..

Sade, dans Justine ou les malheurs de la vertu, se fait l'écho de cette légende, par l'intermédiaire du personnage du comte de Guermande, dans un discours censé justifier la domination qu'il exerce sur sa femme par une prétendue inégalité des sexes:

Louis-Julien Larcher la raconte comme suit dans son livre La femme jugée par l'homme, en 1858 :

Dans « Les Enterrements civils » Victor Hugo écrit au sujet d'un certain type de prêtre :

Au , le prétendu débat sur l'existence de l'âme des femmes est encore tenu pour vérité historique par Claude Simon en 1957 dans Le VentPage 64 de l'édition originale., par Benoîte Groult en 1975 dans Ainsi soit-elleBenoîte Groult attribue ce débat au Concile de Nicée, par Hervé Bazin dans son Ce que je crois en 1977, par Pierre Darmon en 1983 (il sait que les évêques présents au concile ont voté sur la questionPierre Darmon, Mythologie de la femme, Paris, Le Seuil, 1983. Pierre Darmon revient sur la question dans son livre Femme, repaire de tous les vices. Misogynes et féministes en France (XVIe-XIXe), éd. André Versaille, 2012, p. 28, note 41, passage consultable sur le site des éditions André Versaille.) et même par le médiéviste Jacques Le Goff« Au moment même [le douzième siècle] où la femme se libère, (...) où l'on ne se demande plus si elle a une âme (...) » Jacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, rééd. 1985, Paris, p. 45.. Pour Michel Rocard, en 1989, « Les docteurs de l’Église en France […] se sont interrogés pendant des siècles sur le point de savoir si les femmes avaient une âme »Dans sa réponse à la question posée par le groupe U.D.F. sur l’antagonisme supposé entre « Culture islamique et émancipation de la femme », Michel Rocard, premier ministre, ne fait pas spécifiquement allusion au Concile de Mâcon. Cf. Assemblée nationale, 2e séance (présidée par Laurent Fabius) du jeudi 8 novembre 1989 (p. 4751, 3e page du P.D.F.), https://archives.assemblee-nationale.fr/9/cri/1989-1990-ordinaire1/066.pdf. . En 2005, Michel OnfrayMichel Onfray, Traité d'athéologie, Grasset, 2005, p.137; Livre de Poche, 2006, p. 145. fait discuter par les pères conciliaires de Mâcon « le livre d'Alcidalus Valeus » pourtant paru mille ans après ce concileLa controverse autour du Traité expliquée aux athées, Lire, février 2006. En 2009, Pascal Picq et Philippe Brenot vont encore plus loin en écrivant d'abord : « À l'instar du concile de Mâcon qui niait l'existence d'une âme aux femmes... » puis en ajoutant un peu plus loin : « elle était bien inférieure à l'homme puisque n'ayant pas d'âme, selon la conclusion du Concile de Mâcon »Pascal Picq et Philippe Brenot dans Le Sexe, l'Homme et l'Évolution, Odile Jacob, 2009, pp. 226 et 249..

En revanche, dans l'Histoire des femmes en Occident, Jacques Dalarun écrit : « Seul l'emploi abusif d'une allusion de Grégoire de Tours († v. 594) au concile de Mâcon de 585 a pu laisser croire que les clercs discutèrent sérieusement de savoir si la femme avait une âme »Jacques Dalarun, dans Georges Duby et Michelle Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident, vol. II, Le Moyen Âge, 1991, réimpr. 2002, Perrin, coll. Tempus, p. 54..

Concile de Mâcon

La légende a pour origine probable une question linguistique qui aurait été évoquée lors du second concile de Mâcon en 585, au cours duquel un évêque s'est demandé si homo (en latin), désignait l'être humain en général - femmes comprises - et non exclusivement le sexe masculinGeneviève FRAISSE, Droit de cuissage et devoir de l'historien, Clio, numéro 3/1996, Métiers. Corporations. Syndicalisme, en ligne, Consulté le 26 novembre 2007. Marcel Bernos, Femmes et gens d’Église dans la France classique (xviie-xviiie siècles), Paris, Les Éditions du Cerf, 2003, chap. I, « Pour en finir avec le Concile de Mâcon »..

Cette discussion nous a été transmise par Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs : « Pendant ce synode un des évêques se leva pour dire qu’une femme ne pouvait être dénommée homme ; mais toutefois il se calma, les évêques lui ayant expliqué que le livre sacré de l’Ancien Testament enseigne qu’au commencement, lorsque Dieu créa l’homme, “il créa un mâle et une femme et il leur donna le nom d’Adam”, ce qui signifie homme fait de terre, désignant ainsi la femme aussi bien que le mâle : il qualifia donc l’un et l’autre du nom d’homme. D’ailleurs le Seigneur Jésus-Christ est appelé fils de l’homme parce qu’il est le fils d’une vierge, c’est-à-dire d’une femme, et lorsqu’il s’apprêta à changer l’eau en vin, il lui dit : “Qu’y a-t-il entre moi et vous, femme ?”, etc. Cette question, ayant été réglée par beaucoup d’autres témoignages encore, fut laissée de côté. »S. GRÉGOIRE DE TOURS, Histoire des Francs, traduit du latin par Robert Latouche, Paris, Les Belles Lettres, collection « Les classiques de l’Histoire de France au Moyen Âge », 1965, tome II, p. 150 (livre VIII, chapitre XX).

La question posée était d'ordre linguistique et non philosophique. La citation de la Vulgate est en effet : « Et creavit Deus hominem ad imaginem suam, ad imaginem Dei creavit illum, masculum et feminam creavit eos. » () (littéralement : Et Dieu créa l'humain à son image, à l'image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa).

Notes et références

Voir aussi Bibliographie Ouvrages anciens Poullin de La Barre, De l'Égalité des deux sexes (1673), 1691 Abbé Joseph Dinouart, Le Triomphe du sexe, ouvrage dans lequel on démontre que les femmes sont en tout égales aux hommes, Paris, 1769 Jean-Pierre Moet, La Femme comme on n'en connaît point, ou Primauté de la femme sur l'homme, Londres, 1785 Henry de Riancey, « Sur le prétendu concile qui aurait décidé que les femmes n'ont pas d'âme », in Annales de philosophie chrétienne, vol. 43, éd. Roger et Chernoviz, 1851, pp. 64-70, article en ligne Louis-Julien Larcher, La femme jugée par l'homme, 1858, ouvrage en ligne

Ouvrages contemporains Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge, éd. Seuil, 1979 Manfred P. Fleischer « Are Women Human ? - The Debate of 1595 between Valens Acidalius and Simon Gediccus », in Sixteenth Century Journal, vol. 12, n°2, 1981, pp. 107-120, début de l'article en ligne. Émilien Lamirande, o.m.i., « De l'âme des femmes. Autour d'un faux anniversaire in La femme dans la tradition chrétienne », in Science et Esprit Montréal, 1985, vol. 37, no3, pp. 335-352, présentation en ligne, Michael Nolan, The Myth of Soulless Women, in First Things 72, , pp. 13-14, article en ligne