Le municipalisme libertaire ou communalisme désigne la mise en œuvre locale de l'écologie sociale élaborée par le théoricien socialiste libertaire et écologiste politique américain Murray Bookchin. Cette dimension écologiste le distingue du communalisme traditionnel tel qu'il fut proposé par les communes insurrectionnelles en France en 1870-1871 qui est davantage restreint au changement de régime politique (remplacement de la démocratie représentative par la démocratie directe) sans promotion d'une autre forme d'idéologie.

Ces termes sont utilisés pour décrire un système politique dans lequel des institutions libertaires, composées d'assemblées de citoyens, dans un esprit de démocratie directe, remplaceraient l'État-nation par une confédération de municipalités ou communes libres et autogéréesJérôme Calauzènes, Ghislain Tranié, L'école, la démocratie, Vuibert, 2015, p. 249..

Le projet repose sur l'idée que la commune constitue une cellule de base capable d'amorcer une transformation sociale radicale par propagationMichel Onfray, L'Ordre libertaire : La vie philosophique d'Albert Camus, Flammarion, 2012, p. 66..

Histoire

Au Moyen Âge, les nouvelles entités communales gèrent collectivement des terres utilisables par tous les « communiers ».

Au mitan du , en Angleterre, les enclosures (privatisation des terres communales) provoquent l'apparition du mouvement des diggers, le plus ancien collectif de squatteurs connu à ce jour et considéré comme précurseur de l'anarchisme moderneNicolas Walter, Anarchism and Religion, 1991, in Robert Graham, Anarchism : A Documentary History of Libertarian Ideas - Volume II - The Emergence of the New Anarchism (1939 to 1977), Montréal/New-York/London, Black Rose Book, 2009, p. 43..

Dans ses ouvrages La Conquête du pain (1892) et L'Entraide, un facteur de l'évolution (1902), Pierre Kropotkine structure la société sur la base de la commune autogérée, entité administrative permettant le traitement des problèmes locaux à une échelle humaine, en y recensant les besoins de la population (nourriture, logement, transport, etc.). L'association fédérale de ces communes permet la gestion globale de territoires plus vastesHenri Desroche, Coopération et développement : mouvements coopératifs et stratégie du développement, Presses Universitaires de France, 1964, p. 150..

Dans l'histoire sociale, le communalisme fait référence aux différentes « communes » qui, au , revendiquent tout à la fois un projet d'organisation local de démocratie directe et d'organisation globale fédérale, telles la Commune de Lyon (1870) et la Commune de Paris (1871), ou plus tard, à la Commune libre de Kronstadt en 1921 et collectivités autogérées de la Révolution sociale espagnole de 1936, etc.Michel Onfray, L'Ordre libertaire : La vie philosophique d'Albert Camus, Flammarion, 2012, p. 67.Martine Torrens Frandji, Michel Onfray, le principe d'incandescence : Essai, Grasset, 30 oct. 2013, p. 74..

Théorie

Théoriquement, il peut exister au moins trois formes principales de municipalisme ou de municipalisme confédéraliste, ou encore de fédéralisme des communes : Le municipalisme seul : sans fédération nationale et internationale des municipalités. Le municipalisme fédéraliste, composé de fédérations municipale, départementale, régionale, nationale, continentale et internationale. Le municipalisme fédéraliste international sans fédération nationale, avec seulement des communes et une fédération internationale.

Le confédéralisme municipal de Bookchin s’organise en outre sur plusieurs niveaux. Il s’agit de refonder la démocratie gouvernementale autour de l’unité de base de la commune. Ainsi, la première pierre de cet édifice s’avère donc : Une démocratie de quartier et/ ou d’arrondissement, À l’échelon supérieur, se situe la municipalité (organisée en une fédération de quartiers et de communautés) et dirigée le plus possible en démocratie directe dans le cadre des assemblées populaires, Et enfin au sommet, il y a une fédération de communesGERBER Vincent, Murray Bookchin et l’écologie sociale, Éditions Ecosociété, 2013, 184 p., p. 125..

Les assemblées municipales dans un système municipaliste libertaire sont ouvertes à tous. Les citoyens sont informés à l'avance et débattent des sujets lors des assemblées. Les décisions se prennent à la majorité.

Pour les questions touchant une sphère plus large que la communauté (pouvant correspondre autant à la commune, à la municipalité qu'au quartier), elles sont discutées dans des assemblées locales ou régionales, et à un échelon supérieur encore pour les questions plus globales encore. Les personnes assistant à ces assemblées sont des délégués mandatés par les assemblées municipales. Ils doivent rendre des comptes ensuite auprès de leur communauté et leurs décisions peuvent être révoquées. Le pouvoir ne quitte ainsi pas les mains des citoyens, du niveau local.

Le municipalisme libertaire tend à créer une situation dans laquelle les deux pouvoirs, à savoir la confédération de communes libres et l'État-nation ne puissent plus coexister. La structure du municipalisme devient alors la nouvelle structure de la société.

Le municipalisme libertaire est accusé de faire le deuil de la lutte des classes, puisqu'il souhaite réunir les habitants d'un quartier, d'une commune autour d'un projet commun, sans distinction de classeL'analyse du municipalisme préconisé par Bookchin nous conduit en définitive à en récuser deux éléments principaux : l'électoralisme et l'interclassisme, in Paul Boino, Communalisme et municipalisme libertaires…, Alternative Libertaire, , février 2001, texte intégral.. Il peut être envisagé également dans l'optique de la société sans classe, donc après un premier changement radical de société.

Gradualisme révolutionnaire Le municipalisme libertaire ou l'écologie sociale se réclament explicitement du gradualisme révolutionnaire : sur le terrain des luttes sociales, ils développent des revendications immédiates tout en construisant les fondements d'une société futureFédération municipale de base de Spezzano Albanese, Spezzano Albanese : l’expérience communaliste de la Fédération municipale de base, in Le quartier, la commune, la ville… des espaces libertaires, éditions du Monde Libertaire & éditions Alternative Libertaire, 2001, texte intégral..

Ainsi, pour la Fédération municipale de base de Spezzano Albanese, en 2003, « une pratique libertaire […] ne se nourrit pas d’illusions réformistes, ni d’une révolution par laquelle on attend le boum pour après en repousser le but, mais bien une pratique gradualiste révolutionnaire qui, trouvant sa force dans le conflit, se projette, jour après jour, hors des institutions du pouvoir, avec des structures auto-organisées et autogestionnaires qui, à partir des municipalités, préfigurent […] la société de l’autogestion »Rencontre internationale, Au-delà de Porto Alegre… idées, expériences et pratiques d’autogouvernement, Spezzano Albanese, août 2003, texte intégral.Le Monde libertaire, HS n°23, juillet-août 2003, texte intégral..

Mise en pratique Influences de la pensée libertaire sur le mouvement kurde thumb|Combattante du PKK dans les montagnes de Qandil, en Irak, lors des célébrations de Newroz, le .

En 2006, à la suite de la disparition du communiste libertaire américain Murray Bookchin, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) prend l'engagement de construire la première société basée sur le confédéralisme démocratique, largement inspiré de l’écologie sociale et du municipalisme libertaire, extraits en ligne..

En , les cantons libérés du Rojava (Kurdistan syrien), se fédèrent en communes autonomes qui sur les bases d'un contrat social s'appuient sur la démocratie directe pour la gestion égalitaire des ressources. C’est en échangeant avec Murray Bookchin depuis la prison turque, où il purge une peine d’emprisonnement à vie, que Abdullah Öcalan, leader historique kurde, réoriente la stratégie politique du PKK et abandonne le marxisme-léninisme des origines. Le projet internationaliste approuvé par le PKK en 2005, et après par son parti-frère en Syrie, le Parti de l’union démocratique (PYD), est de réunir les peuples du Proche-Orient dans une confédération de communes démocratique, multiculturelle et écologiste.

Il y a quatre niveaux dans le confédéralisme démocratique du Rojava :

Rappels historiques

D'abord lancé dans une guérilla d'orientation marxiste-léniniste, le PKK abandonne le second qualificatif en 1994«Dossier terrorisme - Le PKK», Geostratos, centre francophone d’information et d’étude géopolitique contemporaine .The Guardian - Why world ignoring revolutionary kurds of syria . et adopte à partir de 2005 le Confédéralisme démocratique d'Abdullah ÖcalanAPA - déclaration finale de la Assemblée Générale du KONGRA GEL, juin 2005 http://apa.online.free.fr/article.php3?id_article=677, un programme qui rejette le nationalisme et la prise de pouvoir en tant qu'objectif du parti. Ses grandes lignes sont définies par un projet de démocratie assembléiste proche du municipalisme libertaire, une économie de type collectiviste, un système de fédéralisme intégral entre communes et une coopération paritaire et multiethnique dans des systèmes organisationnels et décisionnels autogérésAbdullah Ocalan, Confédéralisme démocratique .Kurdish Question -WHICH SYRIA? Le Courrier de l'Atlas, actualité du Maghreb en Europe - Kurdistan syrien : la réussite d'une administration autogérée, 14 octobre 2014 . Cette réorientation sera principalement l'œuvre des relations entretenues par Abdullah Öcalan lors de sa détention avec l'essayiste Murray Bookchin. En 2006, à la suite du décès du théoricien, l’assemblée du PKK se réfère à Bookchin pour la construction d'un nouveau modèle de socialisme démocratique : le municipalisme libertaireOrganisation communiste libertaire, Le Confédéralisme démocratique, la proposition politique de libération de la gauche kurde, 17 septembre 2013 . Celui-ci sera repris par le PYD, proche du PKK en Syrie, mais ne connaîtra une mise en place singulière qu'en 2012 avec l'autonomie kurde acquise au RojavaFranceTV info, Géopolis - Pourquoi les Kurdes sont-ils mollement soutenus à Kobané ?, 21 octobre 2014 Kurdish Question - The constitution of the Rojava antons ..

Autres En Espagne, des expériences de démocratie municipale ont été tentées, en particulier dans les conseils de quartier de Barcelone et de Madrid, de 2015 à 2019, et ont mis en pratique des éléments du municipalisme libertaireCf. Magali Fricaudet, de 29 minutes à 33 minutes, in émission France culture : "Cultures Monde"par Florian Delorme, “Quand les habitants prennent le pouvoir“, Radio-France, 59 minutes, le 29 mai 2019, consulté le 28 novembre 2021..

Au Venezuela, le gouvernement d'Hugo Chávez fait adopter la loi des Conseils Communaux (Ley de los Consejos Comunales) publiée le dans la Gaceta oficial de la Republica Bolivariana. Elle crée plus de 18 000 conseils communaux, ruraux et urbains. Prévu pour regrouper entre 200 et 400 familles vivant dans une même zone, le conseil communal, à la différence des institutions traditionnelles, définit lui-même ses frontières. Le droit de vote est abaissé à 15 ans. À terme ces conseils communaux devraient remplacer les municipalités actuelles. Selon l'article 4 de la loi : « la commune (ou le quartier) est la cellule vivante qui forme l'unité de base de la vie politique et de laquelle tout provient : la citoyenneté, l'interdépendance, la confédération et la liberté »Guillaume Rouyer, Un municipalisme libertaire, in Les conseils communaux au Venezuela. Une ultra-démocratie en perspective, Master Gouvernance des Institutions et des Organisations Politiques, Institut d'études politiques de Bordeaux, 2007, p. 74-83..

Réminiscence théorique du municipalisme libertaire avec J. Durand Folco