thumb|Libelle avec la Judensau de Wittemberg, 1596
Judensau (littéralement en allemand : « Truie des Juifs ») est le terme utilisé pour désigner des motifs animaliers métaphoriques apparus au Moyen Âge dans l’art chrétien anti-Juifs et dans les caricatures antisémites presque exclusivement dans les pays de langue germanique. L’utilisation du thème du cochon vise à humilier, car le porc est considéré comme un animal impur (en hébreu : Tame) et interdit à la consommation selon les lois de la cacherout.
Les premières représentations de Truies des Juifs datent du , en Allemagne. On en retrouve actuellement près d’une trentaine sous forme de sculptures ou bas-reliefs dans des églises ou des bâtiments d’Europe centrale. À partir du , avec l’invention de l’imprimerie, apparaissent des caricatures dans des pamphlets et des livres incendiaires. Depuis le , ce terme est aussi utilisé comme injure verbale contre les Juifs. Les nazis réutiliseront ce terme en le modifiant en Saujude (qui correspond littéralement en français à « cochon de Juif ») mais qui a valeur de « sale Juif » en les comparant à des porcs, pour calomnier, humilier et menacer les Juifs.
De nos jours, l’utilisation de l’expression Judensau à l’égard d’une personne ou en public est interdite et sanctionnée pénalement en Allemagne, Autriche et Suisse. En Allemagne, la peine peut même être aggravée en estimant qu’il y a eu une provocation à l’agitation populaire.
Le thème de l’image médiévale et sa réception thumb|200px|Représentation dans un livre xylographique du L’image médiévale de la Truie des Juifs représente un cochon (généralement une truie) en contact intime avec des gens. Les figures humaines sont très identifiables et portent des indices permettant d’identifier les Juifs, tels que le chapeau juif (Judenhut) ou l’anneau jaune (Judenring) de l’époque. Dans la majorité des cas, les Juifs présentent un visage de porcelet et sucent les tétines de la truie. Dans d’autres représentations, ils chevauchent le cochon à l’envers, avec le visage tourné vers l’anus du cochon, et recevant en plein visage l’urine qui gicle ou les excréments qui s'extraient. Dans d’autres encore, ils enlacent et embrassent le cochon.
La diffusion Des sculptures ou images d’une Truie des Juifs apparaissent à partir du en terre germanique et se trouvent dans de nombreux édifices, principalement des églises. Certaines de ces représentations sont si détériorées que le motif en est presque méconnaissable ; d'autres sont en bon état et certaines viennent juste d’être redécouvertes. Le tableau qui suit, établi par Isaiah Shachars en 1974 et d’autres sources, donne la liste des principaux lieux où se trouvent ces représentations, classés par ordre alphabétique.
Ville Pays Époque Bâtiment Description1 Aarschot Belgique Église Notre-Dame2 Bacharach Allemagne vers 1290 Wernerkapelle En partie détruite3 Bad Wimpfen Allemagne Église collégiale Saint-Pierre Gargouille, copie restaurée, l'original est au Reichsmuseum4 Bâle Suisse Cathédrale de Bâle Récemment retiré5 Bayreuth Allemagne Église paroissiale Récemment retiré, endommagé6 Brandebourg-sur-la-Havel Allemagne vers 1230 Cathédrale Cloître, en bon état7 Cadolzburg Allemagne1380–1480 Porte du château, il s'agit de la plus grande sculpture Truie des juifs Très effritée8 Calbe Allemagne Église Saint-Stéphane Gargouille9 Colmar France vers 1350 Collégiale Saint-Martin Deux gargouilles10 Cologne Allemagne1308-1311 CathédralePlusieurs sculptures sur bois dans le chœur, en bon état11 Cologne Allemagne 1310 Église Saint-Séverin Récemment retiré12 Eberswalde Allemagne Église Sainte-Marie-Madeleine13 Erfurt Allemagne Cathédrale14 Francfort-sur-le-Main Allemagne Tour du vieux pont N’existe plus15 Freising Allemagne Cathédrale N’existe plus16 Gniezno Pologne vers 1350 Cathédrale17 Heiligenstadt Allemagne vers 1300 Chapelle Sainte-Anne18 Heilsbronn Allemagne Cloître19 Kelheim Allemagne Pharmacie municipale N’existe plus20 Lemgo Allemagne Église Sainte-Marie21 Magdebourg Allemagne vers 1270 ou 1493 Cathédrale22 Metz France Cathédrale Saint-Etienne (Stephansdom)23 Nordhausen Allemagne vers 1380 Cathédrale Bien conservée24 Nuremberg Allemagne Église Saint-Sébald de Nuremberg Bien conservée, restaurée25 Ratisbonne Allemagne1371 CathédraleSur le pilier à l'entrée sud-ouest.26 Salzbourg Autriche Tour de l’hôtel-de-ville N’existe plus27 Spalt Allemagne 1350 ou Maison privée, Stiftsgasse 10 (auparavant Herrngasse 147)28StrasbourgFrance1280-1300CathédraleBon état (en 1973)F. Raphaël, « Présence du Juif dans la statuaire romane en Alsace », Portail Persée, , Strasbourg, 1973, pp. 54-73, .29 Spalt (quartier Theilenberg) Allemagne Tour de l’église30 Wiener Neustadt Autriche Anciennement maison 16 Hauptplatz,maintenant dans un musée Bien conservée31 Wittemberg Allemagne Église paroissiale32 Uppsala Suède vers 1350 Cathédrale33 Xanten Allemagne Cathédrale34 Zerbst Allemagne 1446–1448 Église Saint-Nicolas
thumb|250px|Carte de la répartition de la "Judensau" thumb|250px|Judensau du de la cathédrale Saint-Pierre de Ratisbonne. |alt=
La représentation la plus ancienne connue (aux alentours de 1230), se trouve sur le chapiteau d’une colonne dans le cloître de la cathédrale de Brandebourg. Elle représente la Judensau comme un mélange entre un Juif et un cochon. Ce type de figuration ne sera plus représenté ultérieurement. Au , on trouve des exemples dans différentes communes allemandes : à Lemgo, Xanten, Eberswalde, Wimpfen et à Magdebourg. I. Shachar impute au les motifs à Heiligenstadt, Cologne (Cathédrale), Metz, Ratisbonne, Colmar, Nordhausen, Uppsala (Suède) et Gnesen (Pologne).
Le reste des sculptures de Judensau appartient au .
Aujourd’hui, certaines sculptures de la Truie des Juifs n’existent plus, comme celles à Freising sur la cathédrale, à Francfort-sur-le-Main, à Salzbourg sur la tour de l'Hôtel de ville et à Kelheim. Cette dernière portait la date de 1519.
Tandis que les représentations les plus âgées, se trouvaient sur des constructions religieuses, celles-ci apparaissent au sur des bâtiments profanes tels que l’hôtel de ville de Salzbourg permettant ainsi une plus grande diffusion de leur motif.
Victor Hugo fait probablement allusion à la Judensau au livre IV, chapitre I « les bonne âmes » de Notre Dame de Paris, dans la description de Quasimodo faite par Agnès la Herme :
Interprétation thumb|250px|La plus ancienne Judensau, , sur la cathédrale de Brandebourg, chemin de croix ouest.|alt= Les images les plus tardives, apparues au peuvent être interprétées, d’après Angelika Plum, comme une première forme de caricature hostile aux Juifs, remplissant trois fonctions sociaux-psychologiques principales : Livrer les Juifs à la dérision de la population, tout en faisant allusion à leurs soi-disant comportements typiques. Cela supposait déjà des préjugés anti-juifs chez le spectateur ; Stabiliser ces préjugés en les limitant envers Juifs, et encourager de façon indirecte des actions contre ceux-ci ; Attaquer les Juifs eux-mêmes dans leur propre image religieuse de soi et les blesser intérieurement. Ces caricatures grossières représentant une intimité entre l’animal et les personnes avec fréquemment des phénomènes de sécrétions et de digestion, qui les horripilaient eux-mêmes, visaient une calomnie efficace par une aggravation extrême et symboliquement réduite du message "typique" à faire passer (Matthias Beimel). L’obscénité des images conduisait le spectateur à un sentiment de dégoût, de honte et de haine.
Ceci avait pour but de dénigrer en public les fidèles de la religion juive de façon particulièrement humiliante, et à les exclure de la communauté des humains, en les présentant à l'opposé de leur culture : Suivant la Torah, la consommation de la viande d’animaux impurs comme le porc est interdite, de même que le lait de truie (Lévitique: 11.7) ; L’intimité entre une personne et un animal (zoophilie) est considérée dans la Bible comme une perversion particulièrement abominable et comme un délit religieux passible de la mort (Exode: 22.19).
Pour le spectateur, l’image suggérait que les Juifs en faisant ces choses repoussantes, n’étaient plus des êtres humains, mais d’une espèce voisine de celle du cochon.
Cela leur déniait la dignité d’homme et cela provenait justement de leur religion : Dieu distingue l’homme des autres créatures qui peuvent lui servir, mais qui ne doivent pas être confondus (Genèse:1-2). En même temps, ce motif cimentait une distance sociale effective vis-à-vis de la minorité juive. C’est pourquoi, on peut considérer ce type de caricature comme précurseur de l’antisémitisme de race plus tardif. vignette|Notre-Dame de la Miséricorde, Aarschot (Belgique), fin -début s.
L’origine et le changement de sens Le cochon symbolise dans la tradition biblique, l’impureté et le péché que la personne doit combattre et surmonter car Dieu l’a créé à son image. Ainsi, le Christ d’après Marc (5,1-20), chasse les mauvais esprits d’une personne et les envoie dans un troupeau de cochons qui se jette dans la mer et se noie. La Deuxième épître de Pierre (2, 22), décrit la punition pour ceux qui se détournent de la foi chrétienne :
Ce que dit le proverbe leur est arrivé : le chien remange ce qu'il a vomi et la truie se vautre après avoir fait ses besoins dans sa crotte.
Ici, le « retour » au judaïsme est représenté comme une conduite de cochon. Ceci n’est pas nouveau, car déjà certains pères de l’Église insultaient les Juifs et les hérétiques en les traitant de Cochons ; au , Jean Chrysostome dans ses huit sermons 388 sur l’office juif dans la synagogue s’abaissait aussi à ce type de dénigrement Petra Schöner, Judenbilder S. 189ff.
Avec l’adoption des vertus et défauts hellénistiques, la théologie chrétienne depuis le a édicté la liste des sept péchés capitaux : les deux derniers, la gourmandise (en latin: gula) et la luxure (luxuria), étaient souvent symbolisés dans les représentations figuratives par un cochon. Cela incarnait les impurs et les pécheurs, dont le ventre était rempli de saletés et qui ne laissaient à leurs descendants que des excréments. (Psaumes: 17,14)
vignette|Ecclesia et Synagoga : La Synagogue aveuglée, original de la cathédrale de Strasbourg, .
Jusqu’au , ces péchés n’étaient pas encore identifiés au judaïsme, mais seulement comparés. Raban Maur, dans son encyclopédie De Universo (847) mettait côte-à-côte sur la même page des Juifs et des cochons, puisque les deux auraient été athées, pécheurs et obscènes. Après cela, il se référait à « l’auto-imprécation » dans l’Évangile selon Matthieu (27, 25) : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! ». Là, les Juifs comme les cochons, étaient représentés par une allégorie, afin de mettre en garde le simple chrétien avec des images frappantes. De même, les moines et les singes incarnaient le péché d'inconstantia (infidélité, instabilité).
Les sculptures dans les églises du haut Moyen Âge symbolisent la vision du christianisme triomphant régnant sur le monde, en opposition avec l'Ecclésia (l'Église) victorieuse de la Synagogue vaincue : Ecclesia et Synagoga. Sur le portail sud de la cathédrale de Strasbourg, par exemple, la Synagogue est représentée par une jeune femme majestueuse, noble, parfaite et toute à l'affliction de sa défaite. Ses yeux bandés , mais en aucun cas, ne ridiculise les Juifs. Cette sculpture date des environs de 1230.