Cet article présente les données archéologiques sur la communauté des Juifs d'Égypte à l'époque de la domination grecque et à celle de la domination romaine. Les sources, comme pour les Juifs d'Éléphantine, sont principalement l'ouvrage de Joseph Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d'Égypte de Ramsès à Hadrien.
Les Juifs d'Égypte de la domination perse à Alexandre le Grand La première présence attestée d'une communauté juive en Égypte est fournie par la riche documentation des papyri araméens d'Éléphantine. Il s'agit de soldats professionnels, mercenaires employés par l'administration perse. On perd la trace de cette communauté, fin -399, à la chute de la domination perse.
Alexandre le Grand s'attaque à l'Empire perse à partir de -334. Sa puissante armée s'empare des villes phéniciennes, de Gaza en novembre -332. Puis Jérusalem tombeFlavius Josèphe, Antiquités juives, Guerre des JuifsLes récits de Flavius Josèphe (né en 37, mort vers 100), pour riches et intéressants qu'ils soient, doivent être confrontés avec les données archéologiques. Ils ne résultent pas d'une méthode scientifique (non subjective) et ne sont pas forcément à prendre au pied de la lettre.. Alexandre conquiert l'Égypte en -331 et fonde Alexandrie.
Les Juifs d'Égypte sous les Ptolémées Alexandre accorde aux Juifs de Jérusalem le droit de vivre selon leurs propres lois.
L'influence grecque sur la communauté juive Une série de papyri grecsPapyri Michigan Zénon, Euteuxeis, Gradenwitz, Rylands, Hibeh, Teybtynis, Hauniensis, voir J. Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d'Égypte..., 50-54. attestent la venue en Égypte, principalement à Alexandrie et dans le Fayoum, d'une importante population juive et de son contact avec la culture grecque. La pratique de la langue grecque se note dans une hellénisation des noms juifs et dans une influence grecque sur le milieu intellectuel juif. Parallèlement, les textes en araméen disparaissentDe cette époque, on n'a retrouvé que quelques rares papyri (Cowley, "Aramaic Papyri" n°81, Grelot "Documents araméens d'Égypte" n°13) et quelques pierres tombales juives gravées en araméen. Les quelques ostraca retrouvés proviennent du milieu syrien ou mésopotamien.. Dosithéos fait carrière à la cour de Ptolémée Évergète , Démétrios, sous Ptolémée Philopator (né en -222, mort en -205), est historien juif de langue grecque. Philon d'Alexandrie (né en -12, mort en 54) développe une philosophie judéo-alexandrine d'influence platonicienne. C'est pour la Bibliothèque d'Alexandrie que la Bible est traduite en grec (Bible des Septante).
Des soldats aux clérouques Les soldats constituent une partie importante de la communauté juive d'Égypte, notamment dans le Fayoum. Certains deviennent des clérouques, c'est-à-dire qu'ils reçoivent, en récompense de leurs services, la pleine propriété de terres transmissibles par héritage. La fortune des clérouques les situe parmi les notables, par opposition aux autochtones égyptiens qui cultivent la terre mais n'en sont pas propriétaires : ces derniers s'appauvrissent alors que les premiers s'enrichissent. Certains clérouques, Grecs comme Juifs, préfèrent louer leurs terres à des paysans égyptiens pour aller mener une existence plus agréable en ville.
Du statut des Hellènes au statut des Juifs La société égyptienne distingue, par la législation, la communauté des Hellènes, immigrants qui forment l'élite, de la masse des autochtones égyptiens. Les Hellènes, citoyens d'Alexandrie, Naucratis ou Ptolémaïs, sont identifiés par leur provenance (Athéniens, Macédoniens, Thraces, Thessaliens etc.) et gardent les privilèges d'une minorité dominante. Les Égyptiens restent originaires d'Égypte et, même s'ils ont appris le grec et font carrière dans l'administration, ils n'ont pas accès à ces privilèges. Les Asiatiques et les Sémites venus avec Alexandre sont, de même, des Hellènes identifiés par leur provenance. Les Juifs sont donc des Hellènes, grecs par la langue, la culture et la condition sociale, juifs par la religion, membres du groupe dominant. Ce statut des Juifs, propre à l'Égypte, n'existe pas en Grèce : un citoyen Athénien, s'il est Juif, est tenu de célébrer le culte d'Athéna comme tout autre citoyen Athénien.
La population On conçoit que ce statut particulier des Juifs en Égypte ait attiré une importante communauté juive. Sur une population estimée à 8,5 millions d'habitants dans l'Égypte romaine (dont un million à Alexandrie), on peut estimer la communauté juive à (3 % du total), parle d'un million de Juifs pour la seule Alexandrie, chiffre qu'il faut ramener autour « de , dont la moitié à Alexandrie » ()..
Un important quartier juif existe à Alexandrie, le quartier delta (la lettre grecque ∆), situé au nord-est en bord de mer. On y trouve la principale synagogue. Mais d'autres synagogues sont attestées dans d'autres quartiers de la ville (sud-est, sud-ouest), ce qui montre que la population juive habite également dans les autres quartiers d'Alexandrie.
Plusieurs villes du Fayoum abritent d'importantes communautés juives, principalement composées de soldats : Krokodilopolis, Kerkéosiris, Samarie-Kerkéséphis, Apias, Trikomia, Hephaistias. On trouve plusieurs synagogues à Krokodilopolis. Vers -160, le grand prêtre judéen Onias , haut dignitaire à la cour de Ptolémée PhilométorL'existence d'Onias et son intimité avec le roi Philamétor et la reine Cléopâtre sont attestés par le Papyrus de Paris 63., construit un temple près de Léontopolis. Ce temple, dont aucune ruine n'a pu être retrouvée, fonctionne sur le modèle du temple d'Éléphantine avec prêtres, lévites et culte sacrificiel. L'existence des habitants de la terre d'Onias est attestée par la nécropole juive de Tell el-Yahoudieh, dont les tombes comportent des épitaphes en grecE. Bernard, Inscriptions métriques n° 42, 43, 44, 45. La datation des tombes indique l'époque d'Auguste, vers -30..
L'hostilité à l'égard des Juifs Le statut des Hellènes, comme tout statut privilégié dont jouit une communauté dans un pays qu'elle occupe, entraîne une certaine hostilité dans la population égyptienne. Elle se traduit, vis-à-vis des Juifs, par l'apparition, très minoritaire mais réelle, de clichés antisémites dans lesquels les Juifs sont présentés comme des étrangers, malades et malfaisants, qu'il convient de chasser. Mais le principal reproche, aux yeux de la population égyptienne, c'est de faire partie de la minorité dominante. Joseph Mélèze-Modrzejewski écrit : De ce point de vue les Égyptiens ne sont pas plus antijuifs qu'antiperses, antigrecs ou antiromainsJ. Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d'Égypte..., 72..
Une certaine hostilité, très minoritaire également, existe dans la communauté grecque. Le principal reproche fait aux Juifs par certains Grecs est de partager les privilèges tout en rejetant une partie importante de la culture liée à la religion. Un conflit avec le pouvoir lagide (c'est-à-dire la dynastie des Ptolémées) semble avoir eu lieu sous Ptolémée Philopator un peu avant l'an -200Le récit du « miracle de l'hippodrome », dans le livre des Maccabées ( Macc. 4, 1-10, 6, 18-20), qui situe l'épisode sous Ptolémée Philopator, n'est pas historique, la version de Flavius Josèphe (Contre Apion 2, 49-55), qui le situe sous Ptolémée Évergète ne l'est probablement pas non plus. Selon le récit, le roi fait rassembler les Juifs dans l'hippodrome pour les recenser et projette de lancer sur eux les cinq cents éléphants royaux de combat. Les éléphants piétinent les soldats royaux et les Juifs échappent à l'extermination. Il semble que des éléphants de combat mal dressés, sous Philopator, aient réellement fait des dégâts parmi les soldats. Par ailleurs, les recensements de la population égyptienne et de ses biens avaient réellement lieu périodiquement.. Mais c'est sous la domination romaine que ce reproche va prendre corps. Il mènera au massacre de la communauté juive d'Égypte.
Les Juifs d'Égypte sous l'occupation romaine En l'an -30, Octave s'empare de l'Égypte. Proclamé premier empereur romain en l'an -27, Octave devient Auguste, cependant que l'Égypte devient une province de l'Empire romain.
La législation romaine La province d'Égypte, gouvernée par un préfet, conserve cependant, au sein de l'Empire romain, un statut particulier. Elle n'est pas massivement colonisée et, dans l'administration, la langue grecque reste couramment utilisée. Mais l'ancienne organisation sociale est abolie au profit de la législation romaine, qui ne distingue que trois catégories de personnes : ceux qui sont des citoyens, ceux qui ne le sont pas et les esclaves. La catégorie des Hellènes, fondée sur le pays d'origine, disparaît totalement. Restent citoyens les Grecs des grandes villes, c'est-à-dire ceux d'Alexandrie, de Naucratis et de Ptolémaïs, mais les Grecs provinciaux perdent le statut de citoyens pour devenir, aux yeux de la législation, de simples Égyptiens. Cependant, comme l'administration locale a néanmoins besoin de ces Grecs simples Égyptiens, le conquérant romain leur accorde un privilège financier : ils bénéficient d'un taux réduit sur l'impôt personnel auquel est soumis tout Égyptien mâle de 14 à 62 ans. Ce régime fiscal privilégié, accordé aux Grecs sous condition qu'ils soient résidents urbains, propriétaires fonciers et d'éducation grecque, les associe au pouvoir romain en faisant d'eux des notables provinciauxJ. Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d'Égypte..., 133..
Dans cette législation, simple et stricte, imposée par Auguste, où les Hellènes reçoivent le droit de cité, les Juifs qui s'estimaient grecs en vertu de leur culture, sont assimilés aux Égyptiens et perdent leur statut, ce qui constitue pour eux une déchéance politique et un véritable désastre.
Les Juifs d'Alexandrie sous Tibère et Caligula, le préfet Flaccus Selon le récit de Philon d'Alexandrie, Contre Flaccus, des Alexandrins, dont le gymnasiarque Isidôros, mènent une campagne haineuse contre les Juifs, accusés de comploter contre la stabilité de l'Empire. Ils reprochent au préfet Flaccus, nommé par Tibère, sa mansuétude. À la mort de Tibère, Flaccus, peu apprécié de Caligula, cherche l'appui d'Isidôros et de ses amis en faisant alliance avec eux. Le refus des Juifs de mettre des statues de Caligula dans les proseuques déclenchent les émeutes anti-juives d'Alexandrie (38-40). En août 38, les Juifs sont expulsés des quartiers de la ville, regroupés et entassés dans une partie du quartier ∆, dépouillés de leurs biens et, toujours selon le récit de Philon d'Alexandrie, brûlés vifsJ. Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d'Égypte..., 139..
Flaccus est arrêté en octobre 38 sur l'ordre de Caligula, condamné à l'exil et ses biens sont saisis. Une ambassade avec Isidôros et ApionApion est la cible de Flavius Josèphe dans son livre Contre Apion. se rend à Rome. Une autre ambassade conduite par Philon d'Alexandrie s'y rend à son tour, mais doit attendre quinze mois avant d'être reçue par CaligulaPhilon d'Alexandrie, Légation à Caius.. Caligula est assassiné le 24 janvier 41. Des troubles éclatent à Alexandrie, au cours desquels les Juifs prennent sur les Grecs leur revanche du pogrom de l'an 38.
Les Juifs d'Alexandrie sous Claude, Néron et Vespasien, le préfet Tiberius Devant l'empereur Claude se déroule, à Rome, le procès qu'intente Isidôros contre Agrippa , le roi Juif que Claude vient de faire accéder au trône de Judée. S'adressant à Agrippa, Isidôros déclare, à propos des Juifs : Mon grief contre eux est qu'ils s'efforcent de précipiter le monde entier dans un état de trouble.
Pour Sénèque (né en -4, mort en 65), ils sont une . En 41, Claude condamne Isidôros à mort et ordonne son exécution. Il adresse aux Alexandrins une lettre qu'il fait afficher dans la citéP. Lond. V 1912 = CP Jud. 153, 1. 73-14. : Je vous dirai donc simplement que, si vous ne mettez pas fin à ces détestables fureurs mutuelles, je serai forcé de vous montrer de quoi est capable un prince bienveillant quand il est pris d'une juste colère.