Revolution est une chanson des Beatles, composée par John Lennon et publiée dans deux versions différentes en 1968. La première version est enregistrée dès le premier jour des sessions de l'album The Beatles, le . Dans un style blues, harmonisée et arrangée avec des cuivres, cette chanson n'est pas jugée assez commerciale pour paraître en single. Sous l'impulsion de Lennon, une autre version est donc mise en boîte en juillet, cette fois avec plus de tempo, aux sonorités hard rock avec des guitares saturées. Revolution est commercialisée sous cette forme en face B du single Hey Jude le aux États-Unis et le au Royaume-Uni, alors que la version blues, dénommée Revolution 1, ne paraît que trois mois plus tard, sur la quatrième face de l'album dit « blanc ».
Revolution est la première chanson ouvertement politique des Beatles. Elle s'inscrit dans le contexte politico-social particulièrement agité de 1968, et constitue la réponse de Lennon aux divers groupes révolutionnaires qui demandaient son soutien financier et moral. Le titre est trompeur, parce que le texte n'appelle pas à un soulèvement massif, mais plutôt à une remise en question quant à la façon de révolutionner les choses, qui devrait selon l'auteur se faire sans violence. Toutefois, Lennon a mis un certain temps pour être sûr de son idée : lorsqu'il est question de destruction, il ne s'affirme pas encore tout à fait contre dans la première version de la chanson, Revolution 1 (cf. infra « #Analyse des paroles »).
Revolution amorce ainsi l'engagement politique de John Lennon, et d'autres titres découleront de son action pour la paix, comme Give Peace a Chance et Imagine, qu'il enregistrera en solo.
L'« Album blanc » contient par ailleurs le titre Revolution 9, long collage sonore expérimental réalisé par John Lennon et sa compagne Yoko Ono (à partir de l'enregistrement de Revolution 1), qui constitue selon John Lennon le « versant abstrait » de son message.
Genèse
En 1968, la jeunesse occidentale est en pleine ébullition. Depuis l'« été de l'amour » de 1967, la contestation, en particulier contre la guerre du Viêt Nam, a pris une grande ampleur. Une série d'événements politiques et sociaux secouent le monde occidental. Aux États-Unis, Benjamin Spock est condamné pour haute trahison à deux ans de prison, en raison de sa lutte contre la conscription. Le , Martin Luther King, figure emblématique de la non-violence, est assassiné. L'université Columbia est occupée par la Students for a Democratic Society et des étudiants noirs, puis finit par être évacuée par la force. En Allemagne, les tensions universitaires risquent de remettre en cause l'équilibre des blocs de l'Est et de l'Ouest. C'est également l'époque du Printemps de Prague..
En Angleterre, la révolte s'organise dans les milieux étudiants, s'articulant autour de la prestigieuse London School of Economics. L'université de Birmingham est ainsi occupée en janvier ; le mois suivant, c'est au tour de celle Leicester. Le , manifestent à Grosvenor Square contre l'ambassade des États-Unis, manifestation où Mick Jagger, leader des Rolling Stones, fait une apparition. Le mouvement de en France naît également au même moment, du côté de Nanterre.
John Lennon commence l'écriture de Revolution dès la fin de l'hiver 1968, alors qu'il se trouve encore à Rishikesh, en Inde, pour ses leçons de méditation.. Il s'est contenté de suivre les événements de chez lui, à la télévision et dans la presse. Revolution est ainsi la toute première chanson ouvertement politique des Beatles. En effet, Brian Epstein, le manager du groupe, les avait toujours empêchés de trop s'étendre sur le sujet lorsqu'ils étaient en interview, interdiction qui s'étendait à fortiori à leurs chansons. Son décès le a certainement précipité les choses, puisque comme l'explique John Lennon en 1970 : .
De loin le plus politisé des Beatles, Lennon était sommé de donner son avis, de , par les différentes factions communistes et révolutionnaires, puisque lorsqu'il s'exprimait, c'était en général pour diffuser des idées de gauche. Il écrit donc Revolution pour répondre à ces groupes, en s'adressant directement à eux dans la chanson.
À la question de savoir si la chanson a été inspirée par celle qui venait de devenir sa compagne au printemps 1968, Yoko Ono, posée à Lennon en 1980 lors de son interview par le magazine Playboy, celui-ci répond : « Elle a inspiré toutes ces créations en moi. Ce n'est pas qu'elle a inspiré les chansons, c'est qu'elle m'a inspiré. Le discours de Revolution est le mien. »
Enregistrement Revolution 1 (version blues) De retour de leur séjour à Rishikesh dans l'ashram du Maharishi Mahesh Yogi, les Beatles se regroupent dans la propriété de leur guitariste George Harrison à Esher, dans le Surrey, pour répéter et mettre sur bande les démos des chansons composées en Inde. À partir du , ils investissent les studios EMI d'Abbey Road et se mettent au travail sur le titre de John Lennon, la toute première chanson enregistrée pour l'« Album blanc » .. Yoko Ono est pour la première fois aux côtés de son futur époux dans les studios, littéralement au milieu du groupe. Elle y restera jusqu'à leur séparation. D'entrée, son influence sur la musique et les textes de John Lennon se fait sentir, tout comme le malaise qui saisit les autres Beatles, et tous ceux qui travaillent avec eux dans le studio..
Dix-huit prises de Revolution sont mises en boîte lors de cette première soirée du groupe en studio depuis le 11 février 1968. La dernière de ces prises est une longue jam de plus de à laquelle John Lennon met un terme en lançant : « Ok, I've had enough! (C'est bon, j'en ai eu assez !) » Elle va servir de base à deux titres présents sur l'album : Revolution 1 et Revolution 9. Cette prise a démarré si vite après la précédente que Geoff Emerick a à peine le temps de l'annoncer au micro depuis la salle de contrôle, ce qui sera conservé dans la version finale (on entend « take t... »).
À Abbey Road, tout a en fait commencé par un « pur et incontrôlable chaos ». À partir de la piste de base (John Lennon et George Harrison à la guitare acoustique, Paul McCartney au piano, Ringo Starr à la batterie) enregistrée dans la nuit du 30 au , les premiers overdubs sont ajoutés le lendemain : vocaux de Lennon, basse de McCartney, chœurs de Harrison et McCartney en harmonie sur les couplets, et en « waoum shoobidoo wap » sur les refrains, ce qui donne la prise 19. La session du sera mémorable. John Lennon, qui veut que sa voix sonne différemment, s'allonge de tout son long sur le sol du studio. L'ingénieur du son assistant Brian Gibson raconte : « John avait décidé qu'il se sentirait mieux en chantant couché sur le dos. J'ai donc dû suspendre un micro au-dessus de sa bouche. J'ai certes trouvé cela bizarre, excentrique, mais ils étaient toujours à la recherche d'un son différent, quelque chose de nouveau... ». Lennon multiplie des variés à l'infini sur toute la durée de la bande. McCartney et Harrison se lancent dans un chœur en voix de faussets dans lequel ils répètent « mama, papa, mama, papa ». Diverses percussions sont ajoutées, de l'orgue, un long solo de guitare de Harrison, des traitements divers sur les voix, et deux boucles sonores sont injectées, le tout créant la prise 20 « Unreleased Beatles material surfaces online », 23/02/2009, NME. Consulté le 26/02/2009. En fait, rien de tout cela ne sera retenu et seules les 4 premières minutes de cette prise 20 seront exploitées pour en faire le Revolution 1 de l'« Album blanc », tandis que tout le reste sera récupéré par John Lennon et Yoko Ono pour créer ensuite Revolution 9.
Revolution 1, qui s'achève en fade-outAppelé aussi parfois en français « fondu de sortie », désigne un effet sonore consistant à baisser progressivement le niveau du son à la fin d'un morceau., est ainsi complété le , bien que Paul McCartney soit parti pour un court séjour aux États-Unis. De nouveaux reduction mixdownReport des quatre pistes sur une seule, par transfert d'un magnétophone à l'autre, afin de libérer de la place. sont réalisés et la section de cuivres, quatre trombones et deux trompettes, est enregistrée. George Harrison ajoute une dernière partie de guitare électrique — parsemant le titre d'interventions en chorus — et la chanson est prête à être mixée à partir de la prise 22. C'est aussi ce jour-là que John Lennon prend un plaisir énorme à injecter le fameux « number nine, number nine » dans son Revolution 9 sur lequel il a travaillé les jours précédents avec Yoko Ono. À la table de mixage, il fait apparaître, disparaître, et passer d'un canal à l'autre cette phrase devenue mythique.
En , ce qui constitue le lien entre Revolution 1 et Revolution 9, c'est-à-dire la prise 20 proposée dans son intégralité, est apparu sur Internet. On entend John Lennon lancer l'enregistrement en lâchant d'une voix aiguë : « Take your knickers off and let's go! (Enlevez vos petites culottes et allons-y !)», tandis que Yoko Ono le conclut au bout de et en disant « You become naked »Phrase également prononcée à la fin de Revolution 9.. Ce document sonore apparaît donc comme le premier mix réalisé le après la session d'overdubs décrite ci-dessus, et il correspond parfaitement à la description qu'en fait Mark Lewisohn dans son livre The Complete Beatles Recording Sessions: The Official Story of The Abbey Road Years publié en 1988. Lewisohn révèle par ailleurs que deux copies de ce rough mixMixage intermédiaire sans traitements élaborés. furent réalisées le jour même, dont une qui fut emportée par John Lennon, et l'autre qui resta au studio. Le mystère demeure quant à savoir de quelle copie il s'agit, et de quelle façon elle est parvenue plus tard sur la Toile Daniel Kreps, « The Beatles experimental Revolution 1 (take 20) surfaces », 27/02/2009, Rolling Stone. Consulté le 13/03/2009.
Revolution (version rock) John Lennon veut absolument faire un single de ce qui s'appelle encore tout simplement Revolution, mais il se heurte aux autres Beatles — Paul McCartney et George Harrison — qui justement trouvent que la lenteur est préjudiciable, que le disque ne serait pas assez commercial. Lennon nuance David Sheff, « Playboy Interview with John Lennon and Yoko Ono », 1980, Playboy. Consulté le 10/05/2009 :
Rétrospectivement, John Lennon associe ce refus à l'entrée de Yoko Ono dans sa vie, en expliquant que les autres supportaient mal son retour au premier plan du groupe, retour qui lui avait été permis grâce à Ono. Durant les deux dernières années, c'était officieusement Paul McCartney qui avait pris les rênes de la formation, puisqu'il était notamment à l'origine des projets Sgt. Pepper et Magical Mystery Tour, or, c'est effectivement John Lennon qui a « dominé » le début des séances de l'« Album blanc ».
« So I made it faster (alors je l'ai faite en plus rapide) » expliquera John Lennon. Il pousse donc ses camarades à refaire le titre en le jouant rock à un tempo accéléré. Enregistrée avec des guitares saturées, Revolution est ainsi mise en boîte le . Pour obtenir cet effet avec les deux guitares de John Lennon et George Harrison, le personnel technique d'EMI les branche directement sur la console. « John voulait un son vraiment distordu. Nous avons branché les guitares sur la console d'enregistrement, ce qui n'était pas, techniquement parlant, la chose à faire. Cela a complètement saturé le canal et a produit ces sonorités fuzz. Heureusement, notre hiérarchie n'a jamais été au courant. Ils prohibaient évidemment toute forme d'abus sur nos équipements», explique Phil McDonald, un des assistants à l'œuvre lors de cette séanceMark Lewisohn, op. cit., ..