La féminisation du langage est un procédé consistant à utiliser des formes féminines de noms, adjectifs et pronoms là où un usage plus ou moins ancien utilisait des formes masculines.
On distingue d'une part la féminisation de la terminologie, c'est-à-dire la création ou l'utilisation de terme désignant au féminin des métiers, titres, grades et fonctions (cette féminisation terminologique est traitée dans l'article féminisation des noms de métiers en français) et d'autre part la féminisation ou neutralisation, selon les points de vue, des textes, avec l'introduction des marques du féminin.
Les pratiques et ressentis vis-à-vis de cette démarche varient selon les pays de la Francophonie. Ainsi, à Montréal un professeur d'université linguiste et grammairien fustige ses collègues qui voudraient utiliser une expression bigenre pour le nom de leur syndicat, c'est-à-dire « Syndicat des professeures et des professeurs de l'Université de Montréal » ; il renvoie dos-à-dos .. Ce procédé s'est en effet développé dans un mouvement féministe nord-américain des années 1970 - 1980, et semble alors prendre une dimension politique, en plus de sa dimension linguistique.
Si l'on parle de « féminisation », il faudrait en réalité employer le terme de « démasculinisation », puisque c'est par l'acte de certains hommes grammairiens, au , que plusieurs termes féminisés ont disparu.
Problématique La féminisation est un thème largement abordé par des personnes remettant en cause l'importance asymétrique donnée aux substantifs masculins dans le cadre d'une remise en cause antisexiste. Cette approche dénonce la méthode mnémotechnique en matière d'accord du genre, « le masculin l'emporte », qu'elles perçoivent comme étant un reflet de notre société. Ce procédé serait dès lors une homogénéisation de la langue, qui permettrait aux hommes d'affirmer une domination à partir du langage. Les personnes défendant l'idée de la féminisation du langage considèrent ainsi cette « règle » grammaticale comme un artefact d'une société patriarcale et non comme une propriété grammaticale issue de l'évolution de la langue française.. Par exemple la phrase « Les manifestants dans la rue sont en colère » utilise le genre non marqué même si les manifestants sont en majorité des femmes.
Cette règle grammaticale assimilant le genre non marqué au masculin a été énoncée pour la première fois, pour le français, par le grammairien Vaugelas, pour l'anglais, par John Kirkby.
Pour le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, les textes féminisés sont dès lors considérés comme une approche moins excluante.. Dans ce type de texte, les féminins sont explicités. Pour reprendre l'exemple du dessus on écrirait alors : « Les manifestantes et manifestants » ; ou bien on recourrait à des procédés typographiques : « Les manifestant-e-s dans la rue sont en colère », « Les manifestantEs », « Les manifestant/e/s », « Les manifestant(e)s ».
En réponse à ceci, l'Académie française note que « l'instauration progressive d’une réelle égalité entre les hommes et les femmes dans la vie politique et économique rend indispensable la préservation de dénominations collectives et neutres, donc le maintien du genre non marqué chaque fois que l’usage le permet. Le choix systématique et irréfléchi de formes féminisées établit au contraire, à l’intérieur même de la langue, une ségrégation qui va à l’encontre du but recherché. ».
L'omniprésence du genre masculin dans le langage est une marque de sexisme affichant une marginalisation de genre féminin dans notre société. Selon Marie-Andrée Bergeron, chercheuse au Département d'études littéraires de l'Université du Québec à Montréal, ce qu'elle appelle « l'effacement du genre féminin » dans la langue serait même une cause de sexisme, plus qu'un résultat.
Historique
Certains historiens de la langue française, comme Éliane Viennot, soutiennent que le féminin était autrefois plus présent dans l’usage traditionnel de la langue. D’après ces chercheurs, le début de la prééminence du masculin est datée historiquement et n'a pas été imposé sans résistance .
Au Moyen Âge le langage utilisé est épicène avec mention systématique de la forme masculine et féminine censée rendre compte de l'ordre créé par Dieu . Ainsi on trouvera dans le Mesnagier de Paris. (un ouvrage d'économie domestique) en 1393 les termes suivants : (), ().
C’est avec l'avènement des conquêtes territoriales que se constitue la nécessité d'unifier un territoire par la langue, afin de pouvoir transmettre les règles administratives. Ivan Illich le décrit pour la genèse de la grammaire espagnole de Nebrija. dans ses travaux sur la disparition de l'usage de la langue vernaculaire. En France c'est Richelieu qui initie ce mouvement d'unification du territoire par la langue, pendant aux conquêtes territoriales sous Louis XIV. La monarchie absolue exige aussi le contrôle des esprits par le contrôle de la langue . Les grammairiens du entreprennent donc de réformer la langue pour la codifier et l'Académie française fondée par Richelieu en 1635 devient la gardienne des règles édictées dans le domaine de la langue française. Les statuts de l'Académie sont clairs. : Dans ce contexte, la masculinisation qui ne représente qu'une partie des nouvelles règles imposées ne fait pas d'emblée consensus et provoque de grands débats.
Sur la question de l'accord en genre, un grammairien faisant figure d'autorité, Claude Favre de Vaugelas affirme en 1647 dans un ouvrage de grammaire qui devient vite une référence majeure : . Cette posture ne fut pas unanimement acceptée. Ainsi Vaugelas note-t-il lui-même la résistance des femmes de Cour à cette masculinisation et propose-t-il de se soumettre à l'usage : (). Cette résistance est aujourd'hui attestée et documentée. Gilles Ménage rapporte ainsi une conversation avec Madame de Sévigné :
À la veille de la Révolution, Beaumarchais écrit dans Le Mariage de Figaro : .. Par la suite, le primat du genre masculin étant de plus en plus critiqué, l'Académie française pose en 1984 dans une déclaration publiée à la suite d'une directive visant la féminisation des noms de fonctions le principe du genre masculin universel représentant le neutre générique par défaut et le débat se porte désormais sur la capacité du genre générique à inclure véritablement et sans discriminations de genre tous les genres possibles.. Ainsi une querelle du neutre voit le jour en France avec la publication en 1988 d'un article de Marc Fumaroli intitulé « La querelle du neutre ». qui met en avant la transcendance des titres pour justifier la capacité du masculin à adopter une fonction neutre.
Analyse grammaticale La justification actuelle de cette règle est que la grammaire ne connaît pas de concept de sexe, mais uniquement de genre grammatical. Et l'on dit alors qu'en français le genre « non marqué » est le masculin. De sorte que si l'on désire exprimer le fait qu'un groupe est composé de personnes indifféremment de sexe tant masculin que féminin, on utilise traditionnellement ce genre non marqué, qu'il faudrait toujours comprendre comme une expression de la nature asexuée du groupe (sauf naturellement quand il désigne un groupe exclusivement masculin).
De même, un masculin singulier peut exprimer le genre non-marqué. Par exemple, une annonce pour un emploi ne devrait pas, selon l'académie française, préciser le féminin (on recherche un/une facteur/trice) mais seulement le masculin (un facteur), ce dernier devant être alors compris comme un neutre ne renvoyant nullement à un individu de sexe masculin mais plutôt à une personne générique, le mot féminin ne devant être employé que lorsque la personne est identifiée comme telle.
Analyse typographique Les incises de « e » sous leurs diverses formes (barres obliques, trait d’union, parenthèses, majuscules) n'aideraient pas la lecture, qu'elles ralentissent. Les résultats d'une étude réalisée sur un panel de 40 étudiants réalisée par Gygax et Gesto semble démontrer le contraire. Ainsi dans le même texte, la lecture de noms de métiers sous une forme épicène ou féminisée est ralentie à la première lecture des noms mais elle redevient normale ensuite, indiquant un effet d'habituation.
Usages typographiques de féminisation parenthèses un(e) ami(e), les travailleur(euse)s, les professionnel(le)s, les adhérent(e)s majuscule unE amiE, les professionnelLEs, les adhérentEs trait d’union un-e ami-e, les travailleur-euse-s, les professionnel-le-s, les adhérent-e-s barre oblique un/e ami/e, les travailleur/euse/s, les professionnel/le/s, les adhérent/e/s point médian un·e ami·e, les travailleurs·euses, les professionnel·les, les adhérent·es : .
Par ailleurs, les mots affectés de ce « e » pourraient, selon certains, être interprétés comme étant accordés au genre féminin, ce qui serait susceptible de modifier le sens des phrases.
Une pratique alternative consiste à utiliser le langage épicène. pour rendre le texte neutre du point de vue du genre. Par exemple, plutôt que « les Hommes », on utilisera "l'Humanité". La concision qui est gagnée en évitant les formules typographiquement longues induit par contre des recherches de vocabulaire qui introduisent des changements difficiles à entériner quand l'usage d'un terme est ancré dans la culture. Par exemple, on peut utiliser des termes impersonnels comme « lectorat » au lieu de « lecteurs et lectrices » ou « wikipédiste » au lieu de « wikipédien et wikipédienne ».
Tristan Bartolini, graphiste à la Haute école d'art et de design à Genève, a imaginé une typographie épicène, dont l'alphabet vise à éliminer les problématiques de genre dans le langage. Il considère l'art comme un moyen de contribuer à l'évolution de la langue pour la rendre neutre, et s'inscrit dans une démarche militante.
Au Canada Le guide du rédacteur du bureau de la traduction du gouvernement canadien recommande l’utilisation des formes masculine et féminine au long, l’emploi de termes génériques et de tournures de phrases neutres. Il décourage l'utilisation des formes abrégées.
Le guide du rédacteur spécifie que : l’ordre des formes n’a pas d’importance, on utilisera soit infirmiers et infirmières ou professeures et professeurs ; l’on doit répéter les articles et les adjectifs pour les deux formes, le nouveau chargé ou la nouvelle chargée de projets ; les termes génériques devraient être précédés des articles des deux genres, le ou la pianiste.
Au Québec Le Québec est pionnier dans la féminisation du français, puisqu'en effet l'Office québécois de la langue française aborde ce sujet dès les années 1970. Il contribue d'abord à la neutralité des noms de métiers (rendant invisible dans l'appellation le sexe ou l'âge), puis favorise la création de l'écriture épicène.
Aujourd'hui la féminisation est officialisée au Québec . En 2018, l’Office québécois de la langue française (OQLF) a émis dans la Gazette officielle du Québec un avis sur la féminisation des appellations de personnes .
Dans cet avis, l’OQLF recommande, pour désigner une femme, d’utiliser : un nom féminin (une amatrice, une investisseuse ou une gouverneure générale) ; un nom qui a la même forme au féminin et au masculin (une médecin, une percussionniste ou une astronaute).
L’OQLF recommande également d’utiliser la rédaction épicène dans les offres d’emploi, dans les appels d’offres et dans les autres textes de nature administrative.
Le Québec, comparé à la France sur le cas des "droits de l'Homme", admet la formulation "droits de la personne", incluant ainsi les hommes et les femmes de façon égalitaire.
On remarque que la féminisation de la langue au Québec a été moins controversée compte tenu de l'histoire linguistique du pays. En effet, le Québec a fait le choix de défendre l'utilisation du français dans un milieu majoritairement anglophone et avait donc déjà intégré la dimension politique de sa langue. Selon Martin Pleško, la féminisation s'inscrit dans la continuité de ce combat linguistique.