La Bataille d'Anghiari est une peinture murale réalisée par Léonard de Vinci de 1504 à 1506 sur le mur Est de la salle du Grand Conseil (appelée aujourd'hui salle des Cinq-Cents) du Palazzo Vecchio de Florence. Léonard de Vinci quitta Florence en 1506, laissant l'œuvre inachevée.
Pour la plupart des historiens de l'art, Léonard avait utilisé pour ce travail un procédé nouveau à l'encaustique mais son travail ne se conserva pas, bien que les artistes aient admiré ses cartons préparoires, encore visibles au début du . Son pendant, la Bataille de Cascina peinte par Michel-Ange, resta également inachevé. En 1563, Vasari, chargé de la rénovation du Palazzo Vecchio, peignit de nouvelles scènes de bataille sur les murs de la salle des Cinq-Cents.
Léonard de Vinci a laissé plusieurs études préparatoires, mais aucune d’entre elles ne montre l’ensemble de la scène. Plusieurs copies montrent la partie centrale, La Lutte pour l'Étendard. Les reconstructions hypothétiques de l'œuvre ont occupé des historiens d'art depuis le début du .
Un historien a formulé l'hypothèse selon laquelle Vasari aurait pu conserver l'œuvre de Léonard derrière un mur de briques séparé de la paroi précédente par un vide. Les experts de la conservation des œuvres et monuments historiques de Florence ont catégoriquement rejeté cette spéculation en . Des explorations effectuées en 2012 en perçant l'œuvre de Vasari n'avaient produit aucun résultat concluant.
La commande La salle du Grand Conseil Pierre l’Infortuné, fils de Laurent de Médicis, est chassé de Florence le . Les Médicis avaient remplacé les vieilles institutions républicaines par des assemblées de plus en plus restreintes dont les membres n’étaient plus tirés au sort mais désignés par des accoupleurs choisis parmi leurs partisansRéformes du 11 août 1458, du 5 septembre 1465, du 8 avril 1480.. Savonarole prêche désormais un retour à un véritable gouvernement populaire. C’est ainsi que les 23 et , un nouvel organe de gouvernement est mis en place : le Grand Conseil, formé de tous les hommes âgés de plus de vingt-neuf ans dont l'un des ancêtres a été éligible ou élu à l'un des trois offices majeurs. Il est chargé de préparer l’élection des magistrats et d’examiner les lois. Une nouvelle salle est construite à l’intérieur du Palazzo Vecchio pour l’accueillir : la salle du Grand Conseil. Antonio da Sangallo en est l'architecte. Il est nommé le . Francesco Monciatto et Simone del Pollaiolo dit il Cronaca l'assistent. Le , une fois la construction en elle-même achevée, Antonio da Sangallo est remplacé par Baccio d'Agnolo qui exécute une grande partie des boiseriesJ. Wilde, The Hall of the Great Council of Florence, Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, VII, 1944..
La décoration de la salle Après la mort de Savonarole en 1498, la Seigneurie de Florence lance en 1503 un programme de décoration pour la salle du Grand Conseil. Il s’agit de rivaliser avec le mécénat des Médicis et de renforcer la confiance identitaire de la jeune république. Il est prévu de représenter deux victoires majeures de l'histoire florentine récente, la bataille d'Anghiari contre les Milanais et celle de Cascina contre les Pisans. Le choix des artistes, qui reflète l'importance de la commande, se porte sur Léonard de Vinci et le jeune Michel-Ange. Ni l'un ni l'autre ne mèneront leur tâche à terme, et leurs projets ne sont connus que de façon indirecte, par les textes, copies ou esquisses qui nous sont parvenus.
Vinci reçoit commande de la bataille d'Anghiari à l’automne 1503. Étant au service de César Borgia, il revient à Florence et s'attelle aussitôt à la tâche. Le , on lui remet les clés de la salle du Pape, à l’intérieur du cloître de Santa Maria Novella, où il installe son atelierFlorence, Archives d‘État, Signori e Collegi, délibérations in forza d‘ordinaria autorita, 105, f.106r.. Le , on lui livre la structure de bois qui doit servir d’échafaudage et des draps pour voiler les fenêtres de la salle (per impannare finestre). L'éclairage de l'immense salle du Palazzo Vecchio est si mauvais qu'il faut percer au moins quatre fenêtres supplémentaires dans le mur qui fait face à celui destiné aux peintures, ce qu'atteste une pièce comptable du .
Le , le Grand Conseil lui accorde une avance de 35 florins et un salaire mensuel de 15 florins, à condition de présenter le carton fini ou d'entreprendre la réalisation de la peinture avant . Une alternative est cependant offerte à Léonard de Vinci : s’il commence à transférer une partie de la composition au mur (sans même en avoir achevé le carton), son contrat sera automatiquement renouveléFlorence, Archives d‘État, Signori e Collegi, délibérations in forza d‘ordinaria autorita, 106, f.40v-41r.. La construction d'un tout nouveau système d'échafaudage mobile fait déduire que le peintre choisit la seconde solution.
Vinci envisage de débuter par la mise en place globale de la composition pour ensuite peindre les détails. Pour ce faire il doit, comme pour La Cène, expérimenter une autre technique de peinture que celle de la fresque qui l'aurait contraint à peindre par sections. Le , des dépenses additionnelles pour l'ouvrage sont attestées, en particulier pour les assistants de Léonard de Vinci, Raffaelo d’Antonio di Biagio, Ferrando Spagnolo (identifié au peintre espagnol Fernando Llanos) et Tomaso di Giovanni, qui « broie les couleurs » pour FernandoFlorence, Archives d’État, Operai di Palazzo, registre des dépenses 110, f.76v-80r..
Le sujet
La commande de peinture de bataille suit une tradition bien développée au dans l'Italie où s'affrontent depuis deux siècles les cités et leurs condottieres, les papes, les rois de France et les empereurs germaniques.
La bataille d'Anghiari opposa les Milanais et les Florentins (vainqueurs) le près d'Anghiari en Toscane. Les chroniqueurs comme Machiavel ont minimisé l'importance militaire de la bataille, mais elle fut l'épisode final d'une guerre qui assura l'indépendance de Florence. Comme pour La Cène, il semble que Vinci ait élaboré la composition à partir de sources écrites. Il choisit pour la partie centrale de la composition un épisode de la chronique de la bataille, celui du combat mené par quelques cavaliers florentins pour s'emparer d'un étendard milanais. Si la répartition des personnages du groupe principal est relativement bien connue, les connaissances actuelles ne permettent pas d'affirmer avec certitude à quoi ressemblait le reste du tableau.
La scène centrale se prête à montrer la cruauté du corps à corps des combattants tout en offrant une lecture aisée puisqu'un nombre restreint de figures est impliqué. En cela, le peintre applique les préceptes qu'il prône dans son Traité de peinture : "Les scènes peintes ne doivent pas être alourdies ni rendues confuses par des figures en trop grand nombre." Par ailleurs, le public comprend que la lutte pour les étendards est la scène-clé d'une bataille : les posséder ou les perdre décide symboliquement de la victoire ou de la défaite. Pour augmenter l'effet dramatique de l'action, les chefs de guerre de chaque camp y participaient. D'après les sources, Ludovic Scarampo et Piergiampaolo Orsini menaient les Florentins, et Niccolo et Francesco Piccinino commandaient les troupes milanaises. Le cavalier qui est décrit par Vasari comme représente probablement le condottiere Niccolò Piccinino.
Alors que Michel-Ange, pour sa part de la commande, renoue avec la tradition de la nudité héroïque antique, profitant de l'anecdote de la bataille de Cascina où les troupes florentines, finalement victorieuses, furent surprises alors qu'elle se baignaient dans l'Arno ; traduction en français ., Léonard poursuit la tradition de représentation des combats de cavalerie qu'avait illustrée au milieu du siècle précédent leur compatriote Paolo Ucello, en la transformant par l'expression de l'action violente de la bataille, notamment dans la représentation des chevaux, le conflit dans l'axe perpendiculaire au tableau et l'incorporation de ses études de visage hors des canons de la beauté antique, dont l'expression contribue au drame ; ..
L’exécution de la peinture thumb|Étude de Léonard de Vinci pour un des personnages de la Lutte pour l'Étendard Léonard de Vinci commence à peindre La Bataille d’Anghiari le sous un mauvais augure, comme il l‘écrit lui-même dans une note du Codex Madrid II : .
On livre encore des fournitures à Léonard de Vinci le . Il s’agit de 60 livres de plâtre destinées à servir d‘enduit pour le mur (60 di gesse da murare)Florence, Archives d’État, Signori e Collegi, délibérations in forza d’ordinaria autorita, 107, f.83r.. Le , il obtient l’autorisation de quitter Florence pour Milan. Il laisse l'œuvre inachevée mais il s’engage à être de retour dans les trois mois, et à payer, dans le cas contraire, la somme de 150 florins. Léonard de Vinci ne remplit pas cependant ses obligations puisque, le , Piero Soderini écrit à Geoffroy Carles, vice-chancelier de Milan : . Le , Piero Soderini se plaint encore à Geoffroy Carles de Léonard de Vinci : . Le , c’est le roi de France lui-même qui avertit Piero Soderini qu’il a besoin de Léonard de Vinci et . Selon Vasari, Léonard s’arrangea pour réunir la somme demandée par la seigneurie de Florence, mais Piero Soderini la refusaGiorgio Vasari, Le vite de più eccelenti pittori, scultori e architettori, 1550 puis 1568 (édition française sous la direction d’André Chastel, Berger-Levrault, 1981-1989)..
Le carton de Michel-Ange pour La Bataille de Cascina fut exposé dans la salle des Papes de Santa Maria Novella et celui de Léonard de Vinci pour La Bataille d’Anghiari au palais des Médicis (l’actuel palais Medici-Riccardi). Benvenuto Cellini les évoque dans ses mémoires :
L'abandon et la destruction Daniel Arasse remarque que les habitudes de travail de Léonard de Vinci, faisant progresser plusieurs projets à la fois, l'empêchaient de se plier à la discipline de la peinture à la fresque, où la surface murale préparée doit être peinte avant d'être sèche. Aussi bien, l'effet de sfumato qu'il recherchait pour sa peinture, ne s'obtient qu'avec l'huile.
La plupart des biographes de Léonard de Vinci s'accordent pour considérer que l'échec d'une innovation technique conduisit Léonard de Vinci à abandonner l'ouvrage. C'est ce qu'explique le tout premier d'entre eux dans le Libro di Antonio Billi, manuscrit rédigé vers 1518 : . Selon Vasari, . La peinture murale, inachevée comme son pendant, La Bataille de Cascina de Michel-Ange, fut effacée pour faire place à un ensemble de scènes de batailles de Vasari commandé par les Médicis.
En 1510, Albertini, dans une sorte de guide consacré à Florence signale « les chevaux de Léonard » au Palazzo VecchioFrancesco Albertini, Memoriale di molte statue et picture di Florentia, Florence, 1510. ». En 1513, la Seigneurie met en place une palissade qui doit protéger le travail de Léonard. Paolo Giovio, dans sa vie de Léonard de Vinci, rédigée vers 1525, remarque avec finesse . En 1549, la partie centrale est toujours visible puisque Anton Francesco Doni note dans un guide dédié à Alberto Lollio : .
La salle est entièrement rénovée par Vasari, à la demande de Cosme de Médicis. En 1563, il peint six scènes de bataille sur les murs ouest et est, recouvrant ainsi les dernières traces de La Lutte pour l‘Étendard.
Les traces de l'œuvre de Léonard vignette|Gravure de la copie de la Tavola Doria réalisée par Zacchia en 1558 (Albertina, Vienne). Léonard de Vinci a laissé plusieurs études préparatoires, mais aucune d’entre elles ne montre l’ensemble de la scène. On connaît mieux la partie centrale, la Lutte pour l'Étendard, par des copies comme la Tavola Doria, par la gravure de 1558 due à Lorenzo Zacchia le jeune.. Les fragments connus de l'œuvre correspondent à une description de tableau de bataille laissée par Léonard de Vinci dans le manuscrit H de l'Institut de France (voir la note page 279)..