Bâghâ Jatin (en bengali: বাঘা যতীন), né Jatîndranâth Mukherjee (en dévanâgari : यतीऩ्दरनाथ मुखोपाध्याय; en bengali যতীন্দ্রনাথ মুখোপাধ্যায়), connaît plusieurs variantes d’orthographe que nous simplifions ici en Jatin. Considéré comme le Penseur en action par Raymond Aron, ce philosophe révolutionnaire est un des fondateurs du mouvement d’indépendance de l’Inde. Aux côtés de Sri Aurobindo, il précède et prépare le soulèvement de masse que dirigera M. K. Gandhi vingt ans plus tard Les origines intellectuelles du mouvement d’indépendance de l’Inde (1893-1918), Thèse pour le Doctorat d’État soutenue par Prithwindra Mukherjee, 1986. Partisan d’une insurrection pan-indienne avec la participation des régiments coloniaux, Jatin crée un réseau international pendant la Première Guerre mondiale, comptant sur la promesse du Kaiser Guillaume II d’importantes livraisons d’armes et de munitions sur la côte orientale de l’Inde. Son objectif est alors d’entraîner une armée de libération au Moyen-Orient avec des soldats indiens incarcérés par l’Allemagne comme prisonniers de guerre et de synchroniser un mouvement en tenaille pour gagner l’Inde par l’Afghanistan à l’ouest et, de même, en Asie du Sud, par les frontières birmano-thaïes à l’est "Jatindranâth Mukherjee" in Dictionary of National Biography, S.P. Sen (ed.), Institute of Historical Studies, Calcutta, 1995, Vol. III, [En 1925] Gandhi reconnut auprès de Tegart que Jatin Mukherjee, couramment connu comme « Bâghâ Jatîn » était une « personnalité divine ». Il ignorait que Tegart avait une fois avoué devant ses collègues que si Jatin était Anglais de naissance, le peuple anglais aurait érigé sa statue à côté de celle de Nelson au Trafalgar Square. Dans sa note à J.E. Francis de India Office, en 1926, il décrivait les terroristes bengalis comme « les plus altruistes des travailleurs politiques en Inde The Statesman, Calcutta, le 28 avril, 2009 ».
Biographie Enfant du Bengale rural
Jatin a cinq ans et sa sœur Vinodebâlâ Dévi en a dix, lorsqu’ils perdent leur père, Umesh Chandra : Brâhmane érudit de Sâdhuhâti Rishkhâli en district Jhenâidah de Jessore (au Bangladesh aujourd’hui), il était connu pour son patriotisme et son amour de l’équitation. Les enfants reçoivent l’empreinte de la forte personnalité de leur mère Sharat Shashi qui les élève à Koyâ, près de Kushtia (au Bangladesh toujours), au sein de sa propre famille d’origine : l’aîné de ses frères, Basantakumâr Chatterjee, avocat et professeur de droit, est un notable de la région ; il compte parmi ses clients et voisins le poète Rabindranath Tagore qui s’était installé à Shilâidah (1890-1901) pour gérer les propriétés familiales. L’égard de Tagore pour Bankimchandra Chatterjee - visionnaire de l’Inde en tant que Divine Mère - confirme Sharat Shashi dans son admiration pour les maîtres à penser de l’époque Carnets autographes de Vinodebâlâ Dévi, sœur de Jatin, conservés au Nehru Museum, New Delhi.. C’était sous l’influence de Bankimchanrda qu’adolescent, Tagore avait lancé la question ouverte : « Pourquoi accepter la discrimination raciale pratiquée par les Anglais dans la vie de tous les jours ? » Grâce à Sharat Shashi, Jatin promène cette interrogation et s’en inspire durant toute sa vie. Charitable et sensible à la misère, Sharat Shashi a pour passion de secourir des personnes - de la famille ou non – en difficulté. Ayant attrapé le choléra d’un malade qu’elle soignait, elle meurt lorsque Jatin a vingt ansEcrits autobiographiques (dont Durgotsav, 1936, et Pâribârik Kathâ, 1947) de Lalitkumar Chatterjee, oncle et collègue révolutionnaire de Jatin. Il est aussi l’auteur d’une des premières biographies de Jatin, Biplabi Jatindranâth, 1947, basée sur des entretiens avec Vinodebâlâ Dévi..
Élève appliqué à l’intelligence vive, Jatin est très tôt repéré pour son courage et sa force, pour son tempérament toujours réfléchi, charitable et joyeux. La maison des Chatterjee est non seulement un rendez-vous de grands esprits mais, à l’occasion des grandes fêtes, elle accueille un millier de convives de toutes origines sociales. Entrainé dans les arts martiaux en même temps que ses études, le jeune Jatin se livre à des épreuves de force, même avec des sujets intouchables forts et agiles, pour divertir les invités. Amateur de caricatures, fin connaisseur du théâtre, il adore mettre en scène des pièces mythologiques et jouer des rôles pieux tels que Prahlâd, Dhruva, Hanuman, ou Harish Chandra. Il encouragera non seulement plusieurs auteurs dramatiques de l’époque à produire des pièces patriotiques mais aussi les rhapsodes à renouveler les opérettes de villages pour éveiller dans les milieux ruraux la conscience nationaliste. Respectueux de l’être humain, Jatin méprise toute distinction de naissance : ayant porté le fardeau d’une vieille villageoise musulmane, il partage avec elle sa gamelle de riz avant de lui laisser un peu d’argent pour employer un porteur à d’autres occasions Op. cit., de Vinodebâlâ Dévi .
Études à Calcutta
Reçu brillamment à l’examen d’Entrance (Baccalauréat) passé au lycée anglo-vernaculaire de Krishnagar en 1895, Jatin s'inscrit au Central College de Calcutta (actuellement Khudirâm Bose College) pour ses études universitaires, de même qu’aux cours de sténodactylo dispensés par Atkinson : ce nouveau métier ouvrait les portes à des carrières convoitées. Présenté à Vivekananda, le moine patriote, Jatin apprend de lui combien l’indépendance politique de l’Inde (mukti) était indispensable pour la délivrance spirituelle (moksha) de l’humanité. Le Maître lui ouvre la perspective de maîtriser la libido avant de former une jeunesse « aux muscles de fer et aux nerfs d’acier » (qu’il caractérise de « propres aux vrais êtres humains »). Selon J.E. Armstrong, de la Police coloniale, Jatin "devait sa position prééminente dans les cercles révolutionnaires non seulement à sa qualité en tant que chef mais, de façon considérable, à sa réputation d’être un Brahmachâri [partisan de la chasteté] avec nulle pensée en deçà de la cause révolutionnaire." Terrorism in Bengal, Ed. Amiya K. Samanta, Government of West Bengal, 1995, Vol. II, p393 Jatin aborde le précepte de “celui qui est au service des créatures (jîva) est au service du Créateur (Shiva)” : il s’engage, avec ses adeptes, aux secours des victimes d’épidémies, qu’organise Sister Nivéditâ, disciple irlandaise de Vivêkananda, Celui-ci, découvrant en lui porteur d’une envie de “mourir pour une cause”, envoie Jatin parfaire ses arts martiaux au gymnase d’Ambu Guha où, lui-même, il s’entraîne : c’est un carrefour de penseurs et de meneurs d’hommes. Jatin y rencontre, entre autres, Sachin Banerjee, fils de Yogendra Vidyâbhûshan (auteur à succès des biographies dont Mazzini et Garibaldi), devenu mentor de Jatin. En 1900, l’oncle Lalit Kumâr épousera la fille de Vidyâbhûshan.
Remettant en question les études dans une université coloniale qui “ne sert à rien d’essentiel”, Jatin part pour Muzaffarpore en 1900, employé comme secrétaire par le juriste Pringle Kennedy, fondateur et rédacteur en chef du Trihoot Courrier. Cet historien l’impressionne : par ses tribunes et sur le podium du Congrès indien, il réclame pour l’Inde une armée nationale autonome, critiquant le recel anglais des deniers indiens pour sauvegarder militairement l’intérêt impérial dans le monde Militant Nationalism in India, by Bimanbehari Majumdar, 1966, . De ce point de vue on peut mieux apprécier l’hommage que le Dr Sarbâdhikâri rendra à Jatin en fondant le Bengal Regiment, en 1916, mobilisé en Mésopotamie Two Great Indian Revolutionaries, by Uma Mukherjee, 1966, . Recommandé par Kennedy auprès de Henry Wheeler, Chargé des Finances au Gouvernement du Bengale, Jatin prend ses fonctions au Secrétariat dès 1903 : il doit partager son année entre Calcutta et Darjeeling.
Le père tranquille thumb|Bâghâ Jatîn, sa femme Indubâlâ Dévi et leurs enfants, Ashâlatâ, Atindra, Tejendra et Birendra, en 1912. Marié à Indubâlâ Dévi en 1900, Jatin a une fille et trois fils : Ashâlatâ (1906-76), Atindra (1903-06), Tejendra (1909-89), Birendra (1913-91). Bouleversé par la mort d’Atindra, en compagnie de sa sœur et son épouse, Jatin part en pèlerinage et reçoit l’apaisement et l’initiation du saint Bholânand Giri de Hardwâr qui, mis au courant des projets révolutionnaires du disciple, le soutient dans ses desseins patriotiques. En , lors d’un séjour à son village natal Koyâ, par un concours de circonstances et pour protéger la vie d’un innocent, Jatin lutte corps à corps avec un tigre royal du Bengale : grièvement blessé, il réussit à plonger une dague dans la nuque de la bête avant de l’achever. Le célèbre chirurgien de Calcutta, Lt-Colonel Suresh Sarbâdhikâri, s’occupe personnellement de son intervention et publie dans la presse anglaise un hommage au jeune héros. Le Gouvernement du Bengale marque l’événement en décernant à Jatin une médaille sur laquelle la scène de son combat est gravée Entretien de Prithwindra Mukherjee avec le Kumar Bagchi, conservé au Musée Nehru de New Delhi..
Organisateur de sociétés secrètes
De nombreuses sources administratives font état de la présence de Jatin parmi les fondateurs de l’Anushilan Samiti ('Société d’entraînement' d'après la conception de Bankimchandra); il est un des premiers à en créer des succursales dans des villes de province. Selon Daly : "Il y eut une réunion clandestine à Calcutta autour de l’an 1900 […] Elle décida de fonder des sociétés secrètes ayant pour objet d’assassiner des fonctionnaires et des supporteurs du Gouvernement […] Une des premières à prospérer se trouva à Kushtea, dans le district de Nadia. Elle fut organisée par un certain Jotindra Nath Mukherjee… " Terrorism, Vol. I, Plus loin, à en croire Nixon : "La toute première initiative connue au Bengale de promouvoir des sociétés aux fins politiques ou semi-politiques est associée avec les noms du feu juriste P. Mitter, Miss Saralâbâlâ Ghosâl et un Japonais nommé Okakura. Ces activités commencèrent à Calcutta vers l’an 1900, et semblent avoir gagné plusieurs districts du Bengale et avoir prospéré surtout à Kushtia, que dirigeait Jatindradra Nath Mukharji." Terrorism, Vol. II, Bhavabhushan Mitra, ami de jeunesse et collègue révolutionnaire, confirment par ses notes écrites sa propre présence à côté de Jatin à la toute première réunion. Une succursale de l'Anushilan Samiti est inaugurée à Dacca. Selon les archives de la police secrète, Jatin, lance dans sa région natale des gymnases, dont l'enseignement ajoute à l’éducation physique une dimension patriotique et spirituelle grâce à des conférences et des lectures, notamment sur le secret de l’action juste révélé par la Gîtâ que Jatin connaît par cœur.
Rencontre avec Sri Aurobindo
Chez Yogendra Vidyâbhûshan, en 1903, Jatin fait la connaissance de Sri Aurobindo : membre d’une société secrète en Inde occidentale, il est venu de Barodâ explorer le terrain pour une révolution armée. Convaincu par le projet que propose Sri Aurobindo, il se met aussitôt à sa disposition en tant qu’adjoint et l’informe des cellules clandestines qu’il a fondées. Initiateur d’une organisation décentralisée de cellules régionales autonomes dont les dirigeants, seuls, seraient en contact avec le siège, Jatin évite les conséquences d’éventuelles dérives de militants indécis. Jatin ajoute au programme initial la clause d’endoctriner les soldats indiens de divers régiments britanniques en faveur d’une insurrection. Dans son Rapport sur les Connexions avec le Bihâr l’Orissâ W. Sealy confirme que Jatin Mukherjee, « le chef en Râjshâhi, Nadiâ, Jessore et Khulnâ, et un intime confédéré de Nani Gopâl Sen Gupta de la bande de Howrâh (…) travaillait directement sous les ordres de Sri Aurobindo Terrorism, Vol. V, . »