thumb|Mimiques de dégoût. Illustration du livre L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux de Charles Darwin (1872).
Le dégoût (ou dégout) est une réaction émotionnelle éprouvée par une personne confrontée à ce dont elle n'a pas le goûtTalon-Hugon, C. (2002). Goût et dégoût (Doctoral dissertation). et/ou qu'elle rejette instinctivement ou culturellement. Depuis les classifications de Charles Darwin puis Paul Ekman, qui ont caractérisé les émotions à travers les expressions faciales, le dégoût est consensuellement classé parmi les émotions de base avec la joie, la colère, la peur, la surprise et la tristesse.
Le dégoût a des racines à la fois biologiques et culturelles. Le sociologue français Claude Fischler, spécialiste de l'alimentation humaine, considère le dégoût comme Claude Fischler (1989). Le dégoût: un phénomène bio-culturel. Cahiers de nutrition et de diététique, (5), 381-384., avec une forte composante émotionnelleMerdji, M. (2002) L'imaginaire du dégoût: une approche anthropologique de l'univers émotionnel de l'alimentation ; Thèse de Doctorat de l'Université Paris 9 (résumé.
Terminologie Étymologie Le terme « dégoût » est attesté avec le sens d’ depuis 1636. Il s’agit du déverbal du verbe « dégoûter », lui-même dérivé de avec le préfixe « dé- » et la désinence verbale « -er ». La forme « dégout », sans accent circonflexe, date de la réforme orthographique de 1990.
Usages et Typologies La notion est particulièrement utilisée dans le domaine de l'alimentation pour désigner des nourritures que le mangeur ne saurait ingérer du fait de raisons socioculturelles ou biologiques. Néanmoins elle peut s'appliquer à toute chose, événement ou objet qu'une personne peut ne pas apprécier du tout. Parmi les philosophes en phénoménologie du dégoût, différentes typologies ont vu le jour au cours de l'histoire pour classer tous les différents objets de dégoûts.
Par exemple, Georges Bataille différenciait les objets abjectes (dégoûtants et charnels), nobles (angoissants et immatériels) et spectraux (horrifiques). Autre exemple, dans l'ouvrage pluridisciplinaire Jusqu'à la nausée publié en 2022, les auteurs distinguent le dégoût physiologique, moral, existentiel et esthétique. La typologie souvent admise en neurosciences et sociologie, est celle d'Aurel Kolnai décrivant deux groupes : le dégoût physique et le dégoût moral. La classification détaillée ci-dessous reprend celle d'un des premiers psychologues étudiant le dégoût : Paul Rozin.
Dégoût fondamental le goût d'un aliment ou autre objet : originellement celui de l'amertume, selon les psychologues évolutionnistes.
Dégoût physique Les dégoûts primaires : l'odeur (de la sueur aux excrément, purin et bac à graisse par exemple) ; les aliments même simplement à leur vue allant jusqu'à la phobie alimentaire ou autres pathologiesNaudeau, J. (1789). Observations sur une maladie nerveuse accompagnee d'un degout extraordinaire pour les aliments. J Med Chir Pharmacol, 79, 197-200.Pezeril, C. (2011). Le dégoût dans les campagnes de lutte contre le sida. Ethnologie française, 41(1), 79-88.Hanse, L. (1994). La néophobie alimentaire chez l'enfant ; Thèse de Doctorat de l'université Paris 10 (résumé) ; les éléments à mi-chemin entre la vie et la mort (les détritus, la pourriture et la décomposition) ; la viscosité (les limaces, escargots et vers ou l'écoulement de la boue ou de la lave) ; les animaux souvent associés aux détritus (cafards, cloportes, rats, mouches, araignées, etc.) ; les animaux parasites (poux, tiques, vers, etc.).
Les dégoûts corporels : les bruits produits par le corps (le dégoût d'un bruit étant appelé la misophonie : mastications, reniflements, etc.) ; les produits corporels, détachés du corps (ongles, peaux mortes, poils et cheveux) ; les déjections corporelles (les excréments et fluides corporels dont la sueur, l'urine, le sperme, le sangMardon, A. (2011). Honte et dégoût dans la fabrication du féminin. Ethnologie française, 41(1), 33-40., la morve) ; les déformations corporelles (blessures, boursouflures, excroissances, etc.).
Dégoût moral Les dégoûts interpersonnels : le contact physique avec les autres personnes ; l'hygièneMarché-Paillé, A. (2011). Le dégoût dans le travail d'assistance aux soins personnels, s'en défendre mais pas trop. Travailler, (2), 35-54., l'odeur et l'haleine des autres personnes ; la chaleur dégagée par les autres personnes ; et autres pathologies liées au dégoût de l'autre (psychosesDevallet, J., & Scherrer, P. (1939). Un cas de psychose de dégoût conjugal avec réaction infanticide. Ann. Med. Psy., , Tome II, (1), 80-88.) voire la haine de l'autre (xénophobie).
Les dégoûts socio-moraux se résumant globalement à ce qui est en dehors des normes sociales, morales ou culturelles dont : une attitude ou un comportement (vol, incesteFaucher, L. (2007). Les émotions morales à la lumière de la psychologie évolutionniste; le dégoût et l’évitement de l’inceste. C. CLAVIEN et al, 108-141., mensonge, triche, la contrainte contre son gréSchmitt, M. P. (2006). École et dégout littéraire. Lidil. Revue de linguistique et de didactique des langues, (33), 161-170., etc.) ; une idéologie, une croyance ou une manière de vivre (dogmatisme, nazisme, survivalisme, véganisme, etc.) ; ou simplement le fait d'être et d'exister (genre (transphobie, sexisme), couleur de peau (racisme), handicap (validisme), âge (agisme), etc.) ; et enfin toute autre image apparente, objet socio-culturel ou œuvre artistique pour des raisons esthétiquesMichaud, Y. (1999). Critères esthétiques et jugement de goût. Chambon.Talon-Hugon, C. (2003). Goût et dégoût: L'Art peut-il tout montrer?: les limites affectives de l'esthétisable. J. Chambon. (roman, peinture, film, etc.).
Aspects physiologiques Système nerveux autonome Lors du dégoût, la gorge se resserre et le rythme cardiaque diminue, provoqués par le système nerveux parasympathique. Physiologiquement, le dégoût semble donc opposé à la peur ou la colère où le rythme cardiaque s'accélère : un système nerveux sympathique activé. En fonction de l'intensité émotionnelle de dégoût ressenti, une protrusion de la langue avec un réflexe de renvoi peut être présents.
Fonction première et évolutionnisme Les études récentes sur le dégoût se rejoignent pour affirmer que sa fonction première est celle d’un mécanisme d’évitement des maladies. Selon Paul Rozin, le dégoût serait à la base un réflexe physiologique sans phase d’évaluation ou d’élaboration cognitive entre le stimulus et l’expression de l’émotion, ayant pour objectif d'automatiquement rejeter l'objet dégoûté pour ne pas menacer sa propre intégrité, sa santé, sa survie. Un réflexe que les psychologues appellent dégoût fondamental (en anglais : distate ou core disgust) pour le distinguer des autres dégoûts que sont les dégoûts physiques et les dégoût moraux. Toutes ces autres variantes du dégoût auraient évolué à partir de ce même socle commun.
De ce même point de vue évolutionniste, le dégoût serait à l'origine lié au sens du goût. Et plus particulièrement au goût amer. Ce dégoût de l’amertume qu’on observe dès la naissance serait, selon cette interprétation, l’origine évolutive de l’émotion. L’amertume et la toxicité sont souvent en lien dans le règne animal. La fonction première du dégoût semble donc être d'éviter d’ingérer une quelconque substance toxique.
Aspects comportementaux vignette|Jeune enfant éprouvant un fort dégout.
Expression faciale et innéisme Décrite par Charles Darwin puis Paul Ekman, l'expression faciale du dégoût se résume principalement à un froncement du nez en relevant la lèvre supérieur. L'expression faciale est exprimée dès la naissance. Elle semble donc innée. Cette connaissance, souvent citée, repose toutefois sur une seule étude de 1979 de . De manière plus générale, des phénomènes de sont observés chez les animaux et chez l'enfant.
Comportement d'évitement Les comportements d’évitement liés au dégoût sont plus ou moins subtils du simple détournement de regard à faire un pas en arrière en bouchant son nez. En bref, . Plus intensément, cet évitement est expérimenté par les nausées, vomissements et autres renvois. Mais ces derniers sont davantage associés à l'aspect physiologique.
Un comportement d'évitement, souvent d'un objet physique (dégoût physique), peut aller jusqu'à éviter une personne ou tout un groupe de personnes (dégoût moral), quitte à nier leur présence même si ces personnes sont des collègues sur un même lieu de travail. L'étude ethnographique d'Agnès Jeanjean le montre à travers des corps de métiers entier. Les personnes travaillant à la morgue ou dans les égouts sont exclues et évitées à la fois physiquement et socialement. Elle parle d’une où les . En terme sociologique, cette exclusion sociale est appelée ostracisme.
Aspects neuroscientifiques
La première zone cérébrale historiquement corrélée au dégoût, est celle associée au sens du goût au sein du cortex insulaire. Le cortex insulaire étant aussi associée de manière générale aux émotions, l'intéroception et la conscience de soi. Le réseau cérébral corrélé à l'expression et au ressenti émotionnel du dégoût associe le cortex insulaire avec les ganglions de la base, l'amygdale et des aires frontales. L'implication des aires frontales dans ce réseau est davantage corrélée au dégoût plus symbolique et de l'ordre du .
Aspects psychologiques Une émotion complexe
Dégoût et colère Le dégoût se rapproche davantage de la colère pour les objets de dégoût moral : pour sanctionner, agir et faire bouger les choses.
La misophonie (le dégoût de certains bruits) provoque souvent de la colère. Cette colère est ressentie à la fois subjectivement et physiologiquement (cœur qui s'accélère, suées voire des tremblements). La colère et le dégoût se différencient sur l'aspect physiologique par un système nerveux sympathique activé pour la colère et plus un système nerveux parasympathique pour le dégoût. Les deux émotions se différencient aussi sur l'aspect comportemental. La colère est plus coûteuse en énergie ; elle provoque une action pour faire changer choses, tandis que la situation de dégoût est plus passive par un simple comportement d'évitement.
Dégoût et peur Le dégoût se rapproche davantage de la peur pour les objets de dégoût physique : pour fuir, s'écarter et éviter.
Les réseaux neuronaux du dégoût et de la peur partagent certains centres neuronaux en commun dont : l'amygdale historiquement plus spécifique à la peur et le cortex insulaire historiquement plus spécifique au dégoût. Peur et dégoût se différencient toutefois sur l'aspect physiologique par un système nerveux sympathique activé pour la peur et plus un système nerveux parasympathique pour le dégoût.
Le dégoût peut devenir une peur irrationnelle, en croyant que ce qui nous dégoûte vienne nous parasiter ; que l'objet dégoûté rentre en nous et fasse partie de nous, voire que ça devienne ce qui nous définisse. Une peur que l'objet de dégoût vienne corrompre le corps et la personnalité. La philosophe Claire Margat écrit, lors d'une Phénoménologie du Dégoût, que .
Cette peur irrationnelle peut s'effectuer sur n'importe quel objet de dégoût, qu'il soit socio-moral comme une idéologie ou une religion (par exemple l'islamophobie) ou qu'il soit physique comme un élément pourri ou un animal (par exemple l'arachnophobie). Dans l'arachnophobie, il y a en effet une peur que l'animal rentre en nous pour faire sa petite vie en nous (parasitisme). Selon plusieurs psychologues dont Paul Rozin, la peur des animaux comme les araignées, rats, cafards ou souris, sont davantage de l'ordre du dégoût que de la peur.
Dégoût et mépris