La géonomie est la science des rapports entre les sociétés humaines et leur environnement naturel. Aujourd’hui () on utilise plutôt, pour la partie générale, les locutions « approche systémique », « écocitoyenneté », « écogéographie », « ethnoécologie » ou « écoanthropologie », et pour la partie appliquée les dénominations de « gestion intégrée », d’« économie écologique », de « bioéconomie » et de « développement durable ».
En effet, bien qu’introduit en français au Dictionnaire des dictionnaires; ou, Vocabulaire universel et complet de la langue française reproduisant le dictionnaire de l'Académie française, volume 2, 1839, p. 35 google books, le terme « géonomie », que l'on doit au géologue austro-hongrois Gyula Szádeczky-Kardoss (1860-1935)Endre Dudich, Ismered a Földet? Fejezetek a földtani tudományokból, Éditions de l'Université de Budapest, 1983., reste peu utilisé. Faute de connaître le mot « géonomie », beaucoup de scientifiques « font de la géonomie sans le savoir », tel Michel Saint-Jalme, alors directeur de la Ménagerie du Muséum de Paris, parlant de Michel Saint-Jalme, interview à Sciences et Avenir, nors-série, avril 2012, ..
Origines Après que le biologiste allemand Ernst Haeckel a, le premier, créé en 1866 le terme d’écologie qui signifie (il entendait par maison, notre planète et sa biosphère), il devenait nécessaire de trouver un terme signifiant dans le sens haeckelien de . On ne pouvait pas utiliser économie (dont est précisément le sens) parce que ce terme, dû à Xénophon et Aristote, était déjà pris. L’un des étudiants d’Haeckel, le naturaliste et géographe roumain Grigore Antipa, eut alors l’idée d'utiliser en 1909 le terme de géonomie qui signifie Stephen Giner et Ion Cepleanu (préface d'Éric Buffetaut), Miroirs de la terre, Presses du Midi 2010, , , pour décrire le système de gestion rationnelle des ressources naturelles des bassins du Danube et de la mer Noire, qu’il avait mis en place à partir de 1898 avec l’appui du roi Carol de RoumanieGrigore Antipa, Ihtiologia României, Ed. Carol Göbl, Bucarest, 1909. Ce système avait pour but de faciliter la navigation, d’augmenter la production de poisson et de cannes, et de diminuer la biomasse des moustiques, sans contrarier les équilibres écologiques ni le rôle de filtre et d’éponge à crues que jouent les zones humides. Toutefois, le terme de existait déjà en roumain avant 1900, mais avec un sens plus géophysique : Encyclopédie roumaine, édition de 1900, t. II, .
Le terme de ressurgit en français en 1945 chez le géographe André CholleyAndré Cholley, Guide de l'étudiant en géographie, Armand Colin, Paris 1945, collègue d’Albert Demangeon et d'Emmanuel de Martonne qui, ayant travaillé en Roumanie (objet de plusieurs de ses mémoires et dont il avait tracé les nouvelles frontières en 1918), connaissait les travaux d’Antipa. En 1947 Maurice-François Rouge de l’Institut d’urbanisme de Paris en donne la définitionMaurice-François Rouge, La Géonomie ou l'organisation de l'espace, LGDJ cité par Isabelle Couzon, La place de la ville dans le discours des aménageurs du début des années 1920 à la fin des années 1960, sur : . Dans les années 1970-2000, le terme fut aussi utilisé par le géographe Philippe Pinchemel, et par le biologiste écologue et éthologiste François Terrasson dans ses travaux sur un remembrement non destructif des haies en France, et sur la reconstruction des milieux aux îles Galápagos. Dans ses cours donnés au Muséum de Paris, ce dernier en précisa le sens : , en relation avec les trois grandes « révolutions techniques » de l’humanité, chacune d’elles bouleversant profondément les biotopes de la planète : la « révolution du feu » intervenue (selon les hypothèses) il y a , qui a donné au genre humain le moyen de modifier les milieux naturels (au profit du sien : la savane et la prairie), d’être un prédateur beaucoup plus efficace et de s’alimenter de nutriments cuits ; la « révolution néolithique » intervenue (selon les aires géographiques) il y a , marquée par la sédentarisation et l’agriculture, qui a permis à l’espèce humaine d’occuper de plus en plus d’espace, de défricher et de fragmenter les milieux naturels en les entrecoupant d’espaces anthropisés en constant élargissement ; la « révolution industrielle », intervenue depuis deux siècles environ, qui a donné au genre humain accès aux énergies électrique, fossiles et fissiles, ce qui a permis un accroissement exponentiel de la productivité, de la démographie, de l’occupation des espaces et de l’exploitation de toutes les ressources, induisant dans la biodiversité une sixième grande période d’extinction d'espèces.
Toutefois n’a pas été intégré par les encyclopédies françaises grand public et il est souvent absent des encyclopédies roumaines modernes, bien que l’Académie roumaine des Sciences comporte un « Département des Sciences Géonomiques »L’Académie roumaine des Sciences comporte, en 2013, douze sections : I - Sciences mathématiques - Acad. Aureliu Emil Săndulescu ; II - Sciences physiques - Dr. Mărgărit Pavelescu ; III - Sciences chimiques - Dr. Ing. Ecaterina Andronescu ; IV - Sciences biologiques - Dr. Natalia Roşoiu ; V - Sciences géonomiques - Dr. Dorel Zugrăvescu ; VI - Sciences technologiques - Dr. Ing. Ion Chiuţă ; VII - Sciences agricoles, aquacoles, sylvicoles et vétérinaires - Dr. Dan Şchiopu ; VIII - Sciences médicales - Dr. Irinel Popescu ; IX - Sciences économiques, juridiques et sociales - Dr. Nicolae Dănilă ; X - Sciences de l'Homme : psychologiques et philosophiques - Dr. Angela Botez ; XI - Sciences historiques et archéologiques - Dr. Ioan Scurtu ; XII - Sciences et technologies de l'information - Dr. Ing. Paul Sterian, sur consulté le 9 décembre 2013. et que selon les géonomes, leur discipline est appelée à un grand avenir, vu les menaces actuelles sur les équilibres environnementaux et climatiques de notre planète. Mais c’est peut-être précisément pour cette raison, parce qu’en milieu francophone l’environnement et le développement continuent à être opposés l’un à l’autre comme aux Valérie Chansigaud, Les Français et la nature : pourquoi si peu d'amour?, Actes Sud, 2017 , que le terme reste considéré comme relevant d’un jargon technique, rarement employé et dans un sens restreint, comme synonyme d’étude d'impact. Il n’a pas non plus été adopté en anglais, bien que des scientifiques éminents tels James Lovelock, Stephen Jay Gould ou Jared Diamond aient une approche typiquement géonomique.
Spécificité La géonomie est une science à la fois théorique et appliquée : elle étudie les utilisations, la « consommation » et la réaction des milieux, mais peut aussi expérimenter et/ou préconiser des actions. À la fois descriptive à partir de mesures, conceptuelle en termes de modèles, et prédictive par le biais de projections des phénomènes observés, la géonomie permet de connaître dans quelles conditions s’élaborent les transformations qui ont des répercussions sur notre vie quotidienne. Elle permet notamment de prévoir les conséquences de nos décisions, par le biais d’études d’impact. Elle peut nous montrer comment survivre en tant qu’espèce sur cette planète en perpétuelle transformation que nous habitons, et aussi ce qui peut menacer notre survieS. Giner et I. Cepleanu, Op. cit., .
Dès 1953, dans le cadre de son cours d’Organisation de l'espace à l’École pratique des hautes études, Maurice-François Rouge définit ainsi la géonomie : .
Pour un géonome, histoire naturelle et histoire humaine ne sont qu’une seule histoire : les problèmes de l’économie, du climat, de l’environnement sont reliés : les solutions doivent l’être aussi. Dans cette perspective, écologie et économie ne sauraient suivre des logiques antagonistes, mais représentent deux aspects de la même réalité. La géonomie cherche des réponses à ces problèmes, dans l’objectif de tenter de léguer à nos descendants un monde encore habitable pour notre espèce, et pour d’autres. La terre, l’eau, le climat, la vie, l’humanité forment un tout et dépendent les uns des autres : apprendre à décrypter le passé, c’est mieux comprendre notre présent et mieux anticiper notre avenir. L’hypothèse Gaïa émise par James Lovelock et ses collègues, ainsi que les travaux de Jared Diamond et de René Dumont, relèvent d’une démarche typiquement géonomique, même si ces auteurs n’ont pas utilisé ce termeRené Dumont, Mes combats : dans quinze ans les dés seront jetés, Plon, Paris, collection Terre humaine-Courants de pensée, 1989 ; Jared Diamond, Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard Essais, 2006 .
Modèle des pulsations La démarche géonomique peut expliquer l’expansion de certains groupes humains ou civilisations par des causes essentiellement environnementales ayant permis une expansion démographique, culturelle et militaireJean Chaline, Histoire de l'homme et des climats au quaternaire, Doin, Paris, 1985 et Monica Rotaru, Jérôme Gaillardet, Michel Steinberg, Jean Trichet, Les Climats passés de la terre, Vuibert ; Elisa Brune et Monica Rotaru : Séismes et volcans : mais qu'est-ce qui fait palpiter la Terre ?, Le Pommier, 2007 : les péjorations climatiques se manifestent en Europe par un Gulf Stream plus intense qui fait du Groenland un pays vert mais augmente la pluviosité en Scandinavie, compromettant les récoltes et la pêche, et en Asie centrale par une suite d'étés torrides, très secs, et d'hivers très rudes, qui déciment les troupeaux, base économique des peuples de la steppe ; pour les périodes plus récentes, voir aussi Emmanuel Le Roy Ladurie, D. Rousseau et A. Vasak, Les fluctuations du climat de l’an mil à aujourd’hui, Fayard, 2011, 332 p.. L’apparition d’anticorps ou de défenses contre une endémie (par exemple les hématies falciformes contre les plasmodes du paludisme), l’exploitation de telle ou telle nouvelle ressource (par exemple les animaux domestiques ou les métaux) et l’émergence de telle ou telle nouvelle technologie (par exemple l’irrigation ou la métallurgie du fer) peuvent expliquer les brusques expansions des Indo-Européens, des Bantous, des peuples turciques ou des Austronésiens par exemple. Mais au terme d’une période, ces expansions s’« essoufflent » et peuvent s’effondrer. En Océanie, dans les cas de Henderson Island ou de l’île de Pâques et en Europe, il est facile de corréler événements naturels et événements historiques. Par exemple, il semble que la période d’abandon de nombreux sites de peuplement agricole du au en Italie et en Grèce coïncide avec de grandes éruptions des volcans de l’hémisphère nord, ou encore que la période des « grandes invasions » du au coïncide avec la péjoration climatique de ce temps en Eurasie septentrionale. On connaît bien aussi les effets des grandes épidémies, telles la grande peste en Europe au . Ces alternances d’expansion et d’effondrement forment la théorie des « pulsations » décrites par Jared Diamond dans son livre Collapse (Effondrement).
Dans cette optique, comme l’expliquent Diamond, et aussi Al Gore dans son film Une vérité qui dérange ou Leonardo DiCaprio dans son film La Onzième Heure, le dernier virage, la très récente civilisation technologique mondiale actuelle et ses sept à huit milliards d’habitants constitue une « pulsation » qui s’explique essentiellement par l’accès aux combustibles fossiles et à l’uranium ; une fois celles-ci épuisées, que ce soit dans un demi-siècle ou dans cinq siècles, et quels que soient d’ici-là les progrès de la technologie, les énergies disponibles se limiteront à nouveau aux énergies renouvelables, comme avant l’âge du charbon, et l’humanité devra revenir à moins d'un milliard d’habitants et à des technologies ne nécessitant pas l’emploi ou la transformation d’hydrocarbures ou d’uranium. Le rôle de la géonomie dans cette transition est d’anticiper les phénomènes de manière à la rendre la moins violente et conflictuelle possible.
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