La Madone aux fuseauxDans les autres langues, le mot « fuseau » (ou « dévidoir ») est au singulier (, , , , ...). Seul le français propose d'en voir plusieurs., La Madone au fuseau, La Vierge au fuseau ou encore La Vierge au dévidoir, est le titre porté par deux tableaux peints par Léonard de Vinci et son atelier vers 1501.

Le premier tableau dit Madone Lansdowne (appartenant aujourd'hui à un collectionneur privé américain anonyme) est une commande de Florimond Robertet. Il est probable que le commanditaire du second tableau dit Madone Buccleuch (conservé désormais au château de Drumlanrig, en Écosse), réalisé peu de temps après la première œuvre, soit le roi de France Louis XII. .

Il existe également quarante-cinq copies peintes et quatre dessinées, datant des , la plupart réalisées par les leonardeschi : notamment celle du Louvre, celle du musée des Beaux-Arts de DijonNotice des collections du musée des beaux-arts de Dijon., de la collection Locker-Lampson (Londres), ou du prince Rupprecht de Bavière.

Historique vignette|gauche|Lettre de Fra Pietro da Novellara à Isabelle d'Este, le (collection privée).|alt= Dans une lettre à la duchesse de Mantoue Isabelle d'Este, datée du , Fra Pietro da Novellara, vicaire général des Carmélites, rapporte que Léonard de Vinci est en train de peindre un tableau pour Florimond Robertet, secrétaire et favori du roi de France, Louis XII. Il s'agit d'« une Vierge assise, comme sur le point de dévider un fuseau tandis que l'Enfant pose le pied sur une corbeille de fuseaux et regarde attentivement les quatre branches du dévidoir en forme de croix ».. Le tableau décrit dans cette lettre serait donc la version originale de la Madone aux fuseaux, de la main même de Léonard. Même si aucune corbeille n'est visible dans les différentes versions peintes, elle apparaît vaguement ébauchée dans la sous-couche préparatoire de la version dite de la Madone Lansdowne : « On aperçoit [à la réflectographie infrarouge] le tracé des fuseaux, sans doute posés dans un panier dont les contours ne sont pas clairement lisibles ».

Florimond Robertet aurait reçu sa Madone fin 1506 ou début 1507 (Madone Lansdowne). En effet, une lettre de l'ambassadeur de Florence auprès de la cour de France, Francesco Pandolfini, datée du et adressée au seigneur florentin, fait état de l'arrivée dans le royaume de France d'un « petit tableau de sa main [Léonard de Vinci] [...] de Notre-Dame » (Madone Lansdowne). Cette même lettre fait part du désir du roi de France de commander des « petits tableaux de Notre-Dame » (future Madone Buccleuch), après avoir vu la Madone en possession de Florimond Robertet : « Et tout cela est né d'un petit tableau de sa main [Madone Lansdowne] qui fut dernièrement conduit par ici, lequel a été tenu pour chose excellente Archivio di Stato di Firenze (Florence), Signori, Responsive originali, 29, c. 6. (texte traduit par Louis Frank, conservateur en chef du Patrimoine au département des Arts graphiques du musée du Louvre).. »

On perd ensuite la trace des deux Madone pendant plusieurs siècles, si bien que l'inventaire des biens de Florimond Robertet dressé en 1532 ne mentionne pas le tableau qu'il avait pourtant reçu.. De la même manière, l'existence d'une Madone aux fuseaux n'est pas attestée dans la collection royale française.

Il faut attendre les années 1870-1890 pour que les deux œuvres soient révélées au grand public et aux historiens de l'art londoniens. Parmi les nombreuses copies, ces deux exemplaires ont été mis en avant pour leur plus grande qualité d'exécution. En 1898, une exposition des maîtres lombards, organisée à Londres par le Burlington Fine Arts Club, confronte les deux tableaux pour la première fois.. À partir de là, une longue controverse naît parmi les spécialistes pour établir leur relation et leur paternité.

Les deux tableaux sont réunis pour la seconde fois lors de l'exposition « Léonard de Vinci » au musée du Louvre ( - ).Livret d'accompagnement de l'exposition au musée du Louvre « Léonard de Vinci, 1452 - 1519 ». Lire en ligne. Œuvres numérotées dans l'exposition 135 (Madone Lansdowne) et 136 (Madone Buccleuch)..

Analyse Les deux tableaux originaux sont :

La version dite Madone Lansdowne (collection particulière). On en trouve la trace pour la première fois en 1809 lorsque Henri Petty-Fitzmaurice, troisième duc de Landsdowne, en fait l'acquisition. Au cours des travaux de restauration effectués vers 1911, la peinture a été transférée sur une toile et plusieurs modifications ont été apportées, notamment le retrait d'un pagne recouvrant les organes génitaux de l'Enfant et les doigts de la main gauche de la Vierge (dans la version Buccleuch, les doigts de la Vierge sont toujours posés sur les côtes de l'Enfant)Martin Kemp et Thereza Wells, Leonardo da Vinci's Madonna of the Yarnwinder : A Historical and Scientific Detective Story, Londres, Artakt et Zidane Press, 2011, p. 133.. Le tableau a de nouveau été restauré à partir de 2016, à Paris, par Cinzia PasqualiCinzia Pasquali, « La Vierge aux fuseaux – Madone Lansdowne » : hypothèses sur l’influence de Léonard de Vinci dans l’exécution de l’œuvre peinte, colloque en lien avec l'exposition « Léonard de Vinci », vendredi 25 octobre 2019, auditorium du Louvre. ., avant d'être exposé au musée du Louvre, dans le cadre du cinq-centième anniversaire de la mort du peintre (2019-2020). La version dite Madone Buccleuch, de la collection du duc de Buccleuch, conservée au château de Drumlanrig, en Écosse. Volée en 2003, elle a été retrouvée en 2007. . vignette|droite|Version dite Madone Buccleuch peinte par Léonard de Vinci et son atelier (vers 1501). Huile sur bois, . Commanditaire : probablement Louis XII. Lieu de conservation : château de Drumlanrig (Écosse).|alt=

vignette|gauche|redresse|90px|Partie droite du paysage de La Joconde.|alt= Les deux tableaux originaux présentent des caractères similaires. Les dimensions des panneaux de bois sont presque équivalentes. Entre les deux versions, les personnages, leur posture, leurs expressions, leurs gestes et les drapés sont quasi identiques. Toutefois, les paysages diffèrent. En effet, l'arrière-plan côtier de la version Madone Buccleuch aurait été repeint bien après la création du maître ou serait l'œuvre d'un de ses élèves, tel que Francesco Melzi. Il ne ressemble pas aux décors naturels habituels chez de Vinci.

L'arrière-plan de la version Madone Lasdowne n'est pas sans rappeler le paysage de La Joconde peinte quelques années après. On retrouve dans La Joconde, comme dans la Madone Lansdowne, un pont médiéval à arches et une route sinueuse qui part en direction d'une chaîne de montagnes rocheuses aux horizons lointains et brumeux. Mais ces éléments qui sont dans la partie gauche de la Madone Lansdowne, basculent à droite dans le tableau de La Joconde.

Léonard utilise pour sa Madone Lansdowne une technique qu'on retrouve dans la Sainte Anne et La Joconde : la perspective atmosphérique dans les tons bleutés pour donner plus de profondeur au paysageLéonard de Vinci lui-même détaille dans ses notes la perspective atmosphérique (ou perspective aérienne) dans tous ses aspects. Cf. (provenant des notes de l'auteur, en italien, rassemblées en 1519)..

Le sfumato, dont l'usage a été théorisé par Léonard de Vinci, se retrouve encore dans le contour imprécis et vaporeux du visage des personnages. Les transitions sont imperceptibles entre les clairs et les sombresLéonard de Vinci, Croquis et notes sur l’incidence de la lumière sur des objets, vers 1490-1491. Lieu de conservation : Paris, Bibliothèque de l'Institut de France, manuscrit C, folios 4 verso, 5 recto..

Attribution à Léonard de Vinci Avant la restauration et l'exposition au Louvre de la version dite Madone Lansdowne, on croyait que le tableau original avait été perdu et qu'il s'agissait en réalité d'une copie. D'après Vincent Delieuvin, co-commissaire de l'exposition « Léonard de Vinci » (2019-2020) et conservateur en chef du Patrimoine au département des Peintures du musée du Louvre, la paternité de Léonard de Vinci est très vraisemblable : « Tous les experts ne se sont pas encore exprimés à ce sujet, mais il y a beaucoup d'indices concordants qui tendent à prouver que de Vinci serait bien intervenu sur les deux œuvres ». La restauration réalisée par Cinzia Pasquali révèle dans ce tableau une « technique d’exécution comparable à celle de Léonard ».

La manière de peindre avec des glacis, par des couches successives de peinture à l'huile très fines, est typique de Léonard de Vinci. La réflectographie infrarouge révèle de nombreux repentirs et des esquisses abandonnées ; cette hésitation et l'évolution de la composition sont emblématiques de Léonard de Vinci qui peignait lentement et améliorait ses œuvres pendant plusieurs années. Enfin, pour la Madone Lansdowne, l'utilisation de lapis-lazuli, ce pigment bleu très cher, démontre qu'un grand artiste supervisait le tableau. En revanche, c'est plutôt de l'azurite qui a été utilisée pour la robe de la Vierge dans la Madone Buccleuchlire en ligne sur Société chimique de France..

Les cheveux bouclés très travaillés de Marie et de l'Enfant, ainsi que les drapés minutieux de la Vierge rappellent l'intervention de la main du maître florentinCarlo Pedretti, Léonard de Vinci - les études de draperies, 1990...

Dessins préparatoires

Au moins deux esquisses attestées de la main de Léonard de Vinci corroborent la thèse selon laquelle il travaillera ensuite sur les deux tableaux. Les dessins préparatoires sont cadrés uniquement sur le buste de la Vierge.

La Royal Collection de la famille royale britannique conserve un dessin (sur une feuille de ) de Léonard intitulé « Le Buste de la MadoneDessin de Léonard de Vinci The Bust of the Madonna, conservé dans la Royal Collection Trust, n d'inventaire RCIN 912514. », extrait du Codex Windsor et daté vers 1500, soit un an avant les premiers coups de pinceaux de La Madone aux fuseaux. Cette étude préalable montre un buste d'une femme pivotant dont les lignes tracées préfigurent les deux tableaux. La tête est indiquée en contour, le reste modelé à la craie rouge. La tête penche légèrement et regarde vers sa gauche. Le dessin est exécuté selon la technique reconnaissable de Léonard : la craie rouge sur du papier recouvert d'une délicate préparation rouge pâle, elle-même probablement composée de craie rouge broyée. On peut simplement discerner les traits du visage de la Madone, soulignés par une pointe métallique.

En revanche, ce dessin préparatoire s'éloigne de la peinture finale pour la pose de la Vierge et la draperie. En outre, la ligne du dos est particulièrement mal définie. Les quelques traits plus grossiers montrent ici une hésitation de l'artiste. De toute façon, le dos de la Vierge n'apparaîtra pas dans La Madone aux fuseaux puisque l'Enfant posé sur sa mère masque cette partie du corpsMartin Clayton, Leonardo da Vinci: A life in drawing, Royal Collection Trust, Londres, 2018.Notice du dessin Le buste de la Madone dans le catalogue de la Royal Collection trust..