Un véhicule piégé (parfois VBIED, sigle pour la locution anglaise ) est un véhicule dans lequel ont été dissimulées des charges explosives afin de commettre un assassinat ou un attentat.
Dans le cas d'un attentat, les effets dévastateurs occasionnés, son fort impact psychologique, son faible coût financier et logistique, la difficulté qu'il y a à le détecter, ont fait du véhicule piégé l'une des armes de prédilection des organisations de combattants irréguliers, souvent qualifiés par leurs adversaires de terroristes.
Typologie Il faut distinguer deux types d'utilisation du véhicule piégé, très différents dans leur mode opératoire comme dans leur visée : Le fait de cacher une bombe dans le compartiment moteur, sous le châssis ou sous le siège d'un véhicule afin d'en assassiner le ou les occupants lorsqu'ils l'utiliseront. Le véhicule dans lequel est entreposée une grande quantité d'explosifs, afin de générer une explosion de forte puissance qui détruira tout ce qui se trouve à proximité du véhicule. Ce type de véhicules est parfois désigné sous le nom de « véhicule-bombe »..
Les véhicules piégés du premier type sont utilisés pour assassiner des cibles précises et clairement identifiées : ils ne nécessitent qu'une faible quantité d'explosifs ()., mais une importante préparation en amont (pouvoir accéder au véhicule de la cible pour y déposer la bombe et le mécanisme d'amorçage, être en mesure de camoufler ceux-ci ainsi que d'effacer les traces de son passage.) Cette technique fut utilisée également par le crime organisé particulièrement dans la côte est des États-Unis dans les années 1930, puis en Italie, entre 1983-93, par le "parrain de parrains" Salvatore Riina pour tuer mafieux rivaux ou hommes institutionnelles comme les procureurs Rocco Chinnici et Paolo Borsellino, lesquelles luttaient pour libérer l'Italie du joug mafieux et également par le narcotrafiquant colombien Pablo Escobar entre 1990-93 avec l'objectif d'éviter les extraditions des narcotrafiquants aux États-Unis. Elle servit également à commettre des assassinats politiques (celui de Ghassan Kanafani par le Mossad à Beyrouth en 1972 par exemple.)
Les véhicules piégés du second type peuvent revêtir des formes variées, depuis la bicyclette (Saïgon, 1963) jusqu'au camion. Celui utilisé par le Hezbollah contre l'armée américaine à Beyrouth en 1983, le même jour que l'attentat du Drakkar, contenait six tonnes d'explosif9 à 10 tonnes suivant d'autres estimations ( Jean-Luc Marret, « Un exemple de parti politique avec bras armé : le Hezbollah », page 8, sur le site de la Fondation pour la recherche stratégique de Paris., soit un peu plus de deux fois plus que la charge que peut transporter sur une longue distance un bombardier B-24 de la Seconde Guerre mondiale : ce qui fait dire à Mike Davis, auteur d'une histoire de l'utilisation des véhicules piégés au cours du , que ceux-ci seraient les « bombardiers du pauvre » (the poor man's air force) (d'où sont également extraits les chiffres cités et la comparaison entre le camion piégé du Hezbollah et le bombardier américain : Davis mentionne comme source le site http://www.b24.net/aircraft.htm).
Ces « véhicules-bombes » peuvent être utilisés de deux façons : afin de viser une cible précise ou bien afin de perpétrer un attentat « aveugle ». La cible des attentats de la première catégorie peut être individuelle (attentat de l'ETA contre José María Aznar en ) ou collective (attentats du Hezbollah contre les troupes françaises et américaines à Beyrouth, 1983). Lorsque la cible est mobile et que le véhicule piégé est censé exploser à son passage, l'attentat ainsi perpétré entre dans la catégorie plus générale des embuscadesCf. page bombes sur le site Terrowatch.ch (Jacques Baud). Les attentats de la seconde catégorie sont essentiellement des armes de guerre psychologique, destinées à semer la panique chez les populations visées (attentats de Belfast par l'IRA en 1972, ou de Dublin par l'Ulster Volunteer Force en 1974). Dans ce dernier cas, sont privilégiées les « cibles molles » (soft targets) telles que les zones d'habitation, les zones commerciales ou encore les quartiers d'affaires, de préférence aux zones protégées : les dégâts causés y sont plus importants..
Utilisations tactiques et stratégiques La différence établie dans le domaine militaire conventionnel entre tactique et stratégie est également opératoire dans le domaine des opérations mises en œuvre par des combattants irréguliersC'est ainsi que dans L'Histoire du terrorisme dirigée par Gérard Chaliand et Arnaud Blin, la contribution d'Ariel Merari porte sur le « terrorisme comme stratégie d'insurrection. ». La frontière entre les deux concepts est toutefois difficile à tracerCf. à propos de ce problème de terminologie, , « Frontières conceptuelles entre stratégie, opérations et tactique dans l'Art de la guerre » (années 1950). L'analyste Jacques Baud définit le champ de la tactique dans le cadre de l'utilisation d'engins explosifs comme étant ce qui vise « à atteindre des objectifs ponctuels et limités, comme l'élimination d'une personne précise, ou une embuscade contre une patrouille militaire ». Les objectifs stratégiques sont en revanche à l'œuvre lorsqu'il s'agit de « chercher à entretenir un climat général de terreur, à démontrer une capacité à conserver l'initiative ou simplement des capacités opérationnelles »Cf. page bombes sur le site Terrowatch.ch.
Parmi les objectifs stratégiques visés par les attentats au véhicule-piégé, on trouve ce que certains anarchistes, qui furent les premiers à utiliser des véhicules piégés, ont théorisé sous le nom de « propagande par le fait » : « cette maxime signifiait que l'acte terroriste était le meilleur messager de la nécessité de renverser le régime et la torche qui montrerait la voie pour le faire. », « du terrorisme comme stratégie d'insurrection », in Gérard Chaliand et Arnaud Blin (dir.), Histoire du terrorisme, Bayard, Paris, 2006, . Cette théorie a trouvé un nouvel essor avec l'avènement des nouveaux médias (télévision, puis internet), qui permettent de diffuser massivement la nouvelle et les images des attentats, avec toutefois un changement notable : alors qu'il s'agissait pour ses premiers adeptes de sélectionner soigneusement une cible symbolique (chef de gouvernement, ministres), leurs continuateurs contemporains misent essentiellement sur des attaques indiscriminées et spectaculaires dont « la valeur de choc maximale [permet d'assurer] une massive couverture médiatique », ibid. Les attentats du 11 septembre 2001 en sont la plus frappante illustration à ce jour. Quoi qu'il en soit, la « Propagande par le fait » ne constitue pas une stratégie complète. En effet, dans cette perspective, le terrorisme n'est qu'une étape préliminaire de la lutte : « c'est un mécanisme destiné à hisser un drapeau et à recruter, un prélude qui devrait permettre aux insurgés de développer d'autres modes de lutte. »
Une utilisation plus directement stratégique du véhicule piégé est communément désigné sous le terme de « provocation » : celle-ci consiste à utiliser les attentats terroristes dans le but d'entraîner de la part de l'autorité politique « des mesures répressives qui, forcément, affectent aussi des fractions de la population qui ne sont pas associées aux insurgés. En retour, ces mesures accroissent par là même le soutien de l'opinion publique aux terroristes et à leur cause. », art. cit., . (cette stratégie fut théorisée par l'activiste communiste brésilien Carlos MarighellaCf. son « Manuel du guérillero urbain » (1969), section « L'appui de la population ».) : le Lehi dans les années 1940, ou l'OAS en 1962, poursuivaient de tels objectifs en utilisant des véhicules piégés.
Un troisième objectif stratégique qui peut être recherché au moyen de l'utilisation de véhicules-piégés est la stratégie de l'usure : les insurgés « estiment qu'ils sont plus endurants que le gouvernement et que, s'ils persistent, ce dernier finira par céder »Ariel Merari, art. cit., .. Cette stratégie est surtout efficace lorsqu'il s'agit de s'attaquer à un État en dehors de ses frontières, afin notamment d'obtenir le départ de ses troupes stationnées sur un sol étranger : c'est la stratégie qui fut mise en œuvre par le Việt Minh dans les années 1960, par le Hezbollah en 1983, et par certains groupes actuellement actifs en IrakIci comme dans les paragraphes précédents, il n'est question que des groupes utilisant des véhicules-piégés pour parvenir à leurs fins, et non de l'ensemble de ceux qui ont mis en œuvre cette stratégie, largement employée dans les luttes des insurgés pour l'indépendance des colonies européennes..
Les deux autres principes stratégiques listés par Ariel Merari, l'« intimidation » et la « stratégie du chaos » (ou « stratégie de la tension »)A. Merari, art. cit., respectivement et 44-45. peuvent également expliquer l'utilisation de véhicules piégés en vue de commettre des attentats.
Avantages et inconvénients potentiels Des sept caractéristiques que définit Mike Davis à propos des véhicules piégés, cinq peuvent être considérées comme avantageuses pour leurs utilisateurs, tandis qu'une sixième est un inconvénient potentiel. Leur puissance de frappe qui occasionne des dégâts tels qu'il est pratiquement impossible pour le gouvernement visé de passer sous silence les occurrences d'attentats de ce type, « même dans un contexte d'isolation extrême ou sous un régime fortement autoritaire ». La difficulté qu'il y a à les prévenir, surtout dans les milieux urbains à forte concentration de véhicules automobiles, ceux qui sont piégés ne se distinguant en rien des véhicules courants. Le faible coût de l'opération (l'attentat d'Oklahoma City a coûté en tout et pour tout , et a permis à ses instigateurs de détruire un bâtiment fédéral et de causer la mort de 168 personnes). La facilité de préparation : même s'il existe des centres d'entraînement à la confection et à l'utilisation de véhicules piégés, ceux-ci ne nécessitent pas une logistique particulièrement lourde ni de compétences spécialisées. L' fut perpétré par des étudiants qui n'avaient pas suivi de formation d'artificiers. L'emploi d'un véhicule piégé laisse peu de traces et d'indices pour les enquêteurs. Pour toutes ces raisons, explique Davis, le véhicule-piégé est devenu une technique répandue, dont l'utilisation a permis de petites organisations d'accéder à une marge de manœuvre sociopolitique disproportionnée par rapport à leur absence de base sociale et de légitimité politique, tout en augmentant considérablement la puissance de feu d'organisations dotées d'une réelle base populaire, comme l'IRA ou l'ETA.
En revanche, l'utilisation de véhicules piégés présente sur le plan stratégique un inconvénient potentiel majeur : parce qu'elle cause presque nécessairement des « dégâts collatéraux » importants, elle « s'avère non moins efficace pour détruire la crédibilité morale d'une cause politique et aliéner les soutiens de sa base de masse ». L'IRA a ainsi pu s'apercevoir que, pour reprendre la formule de l'activiste communiste uruguayen , « une grande victoire tactique [peut] conduire à une défaite stratégique encore plus grande »A. Guillén, Estrategia de la guerilla urbana, 1971, cité in Chaliand et Blin (dir.), Histoire du terrorisme, ..
Histoire Premières utilisations vignette|Gravure représentant l'attentat de la rue Saint-Nicaise, parue en 1883.
L'attentat de la rue Saint-Nicaise le contre le général Bonaparte, Premier consul de France, mené à l'aide d'un tonneau transporté sur une charrette, peut être considéré comme l'un des précurseurs historiques des attentats à la voiture piégée..