thumb|L’avenue Al Qods dans le centre de Bamako au Mali. La peinture murale représente la photo prise à l'instant précédant la mort de Mohammed al-Durah. L’affaire Mohammed al-DurahParfois transcrit en al-Dura ou al-Doura ou al-Durrah, avec ou sans tiret. (en ) désigne les controverses générées par la diffusion d’un reportage de France 2 et Charles Enderlin sur la mort d’un enfant palestinien de , Mohammed al-Durah, tué par balles alors que son père tentait de le protéger, lors d’échanges de tirs dans la bande de Gaza entre les Forces de sécurité palestiniennes et l’armée israélienne, le , au début de la seconde intifada.

Le journaliste franco-israélien Charles Enderlin est le premier à commenter les images du film des événements pris par son caméraman palestinien, Talal Abu Ramah. Dans son premier reportage, diffusé le soir même sur au journal de 20 heures et repris à travers le monde, le journaliste présente l'enfant comme victime de tirs israéliens. Il reprend cette thèse dans son livre qu'il écrit par la suite au sujet de l'affaire.

Une controverse en deux temps issue de commentateurs pro-israéliens prend corps peu après la diffusion du reportage, d'abord sur la provenance des balles tirées sur le jeune Mohammed al-Durah (ce seraient les Palestiniens qui auraient tué l'enfant, et non l'armée israélienne), ensuite sur l'allégation d'une « mise en scène » des Palestiniens, selon laquelle l'enfant n'aurait pas été tué. Lancée et soutenue en France par un petit nombre de personnes (Gérard Huber, Stéphane Juffa, puis Philippe Karsenty, Luc Rosenzweig), cette controverse est devenue avec le temps une polémique multiforme à rebondissements judiciaires.

L'affaire est qualifiée de diverses manières de . ayant des enjeux politiques et idéologiques.Guillaume Weill-Raynal, La communauté juive française, la seconde Intifada, et « l’affaire Al Doura », Confluences Méditerranée , numéro sur "La Palestine en débat", . , , L'Harmattan, Paris..Guillaume Weill-Raynal, Les nouveaux désinformateurs, Armand Colin, 2007.Isabelle Hare, Le rêve brisé de Charles Enderlin: transposition du conflit israélo-palestinien devant les locaux de France 2 in congrès international des sociologues de langue française, Actes de travaux du groupe de travail "Sociologie de la communication", Tours, 5-, France, , .. Mediapart la présente comme . qui Jérôme Bourdon, « Qui a tué Mohammed el-Dura ? De la mise en doute informatique d’un fait journalistique : Paroles publiques : Communiquer dans la cité », Hermès , 2007, , lire en ligne..

Dans les dernières années, l’affaire s’est polarisée autour du procès en diffamation intenté par et Charles Enderlin à Philippe Karsenty, qui, en 2004, avait dénoncé une . Condamné le par le tribunal de grande instance de Paris, Philippe Karsenty a fait appel et a été relaxé le . Charles Enderlin et se pourvoient en cassation et le , la Cour de cassation renvoie les deux parties vers un nouveau jugement. Le , la Cour d’appel entend de nouveau les parties et son arrêt, rendu le , condamne cette fois Philippe Karsenty..

Chronologie 30 septembre 2000 Le , deux jours après la visite d’Ariel Sharon sur le mont du Temple/ l’esplanade des Mosquées et deuxième jour de l’Intifada Al-Aqsa, des journalistes de Reuters, d’AP, de la NHK, ainsi que Talal Hassan Abu Rahmeh, cadreur palestinien de , ont pris place au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza. Mohammed al-Durah, un garçon de , et son père, Jamal al-Durah s’engagent dans la rue Al-Shuhada qui les conduit au carrefour de Netzarim : c'est une journée de grève et de protestation dans les territoires palestiniens, et il n'y a pas école. Talal Hassan Abu Rahma filme par intermittence les manifestants, pendant toute la matinée, puis, l’après-midi, les échanges de feux et enregistre sur sa caméra, à quelques mètres de lui, l’enfant Mohammed al-Durah atteint mortellement par des balles alors qu’il se blottissait dans les bras de son père.

Le vidéaste palestinien fait parvenir ses images à Charles Enderlin, qui était au bureau de à Jérusalem. Celui-ci prend contact avec le service de presse de l’armée israélienne pour l’informer de la gravité des images détenues. Il n’obtient pas de réponse. En application d'accords standard entre chaînes de télévision, le bureau de transmet alors gratuitement à d’autres équipes de télévision le reportage d'Abu Rahma et du journaliste Charles Enderlin présentant la mort d’un enfant dans les bras de son père. Cette transmission du reportage d'Enderlin à d'autres chaînes sera par la suite vivement reprochée à qui se verra accusée par les personnes qui mettront en cause le reportage d'Enderlin (par exemple, et entre autres, Pierre-André TaguieffTAGUIEFF Pierre-André, « Chapitre VI. Le symbole al-Dura dans la guerre médiatique. De la fabrication à l’exploitation », dans : , La nouvelle propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, sous la direction de TAGUIEFF Pierre-André. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « Intervention philosophique », 2010, p. 281-374. URL : https://www.cairn.info/la-nouvelle-propagande-antijuive--9782130575764-page-281.htm) d'avoir intentionnellement promu un message accusateur contre l'occupation israélienne ; mentionnant comme source Tom Gross, Spotlight On L’affaire al-Dura, , . alors que lesdits accords entre chaînes existent bien et s'appliquent indifféremment à une grande variété de reportages produits.. Pour sa part, diffuse, le soir où les événements ont lieu, et après accord de la rédaction de Paris, un reportage sur le drame, commenté par Charles Enderlin.

Premières réactions

Ces images font rapidement le tour de la planète et, dans le contexte de l’Intifada, suscitent une émotion considérable. L’armée israélienne reconnaît dans un premier temps sa responsabilité, et publie des excuses officielles : le général déclare à la BBC le que ., répète ces propos sur CNN (), et dit également : , cité par le journal le ). Ces propos sont ensuite confirmés par le général Moshe Ya’alon.

Contestations La montée des réactions provoquées par les images et la crainte de leur possible instrumentalisation, écrit Hervé Deguine, conduisent l’armée à revenir sur ses positions. Une reconstitution de la scène aurait permis de jeter une lumière sur les différentes hypothèses, mais la démolition du site par l’armée empêchera à tout jamais la conduite d’une enquête sérieuse, car selon Bernie Schechter, un expert israélien en balistique, cette destruction Adi Schwartz, , in , , article en ligne..

C’est alors que des contre-réactions s’organisent. La première provient de , physicien, qui dirige une petite entreprise travaillant pour l’armée. Nahum Shahaf avait, quelques années plus tôt, l’authenticité du film vidéo amateur établissant la responsabilité d’Yigal Amir dans l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995. Le , il prend contact avec le général et tente de le persuader de la non-responsabilité de l’armée. Selon Hervé Deguine l’enquête de Shahaf est . Shahaf est aidé par Yossef Duriel, un proche de Moshe Feiglin, extrémiste du Likoud condamné pour « sédition » à l’époque de l’assassinat d'Yitzhak Rabin. Le surlendemain de la mort de Mohamed al-Durah, il écrit une lettre au quotidien israélien , dans laquelle il affirme avant même de se livrer à l’examen des faits : Luis Lema, ancien directeur des rubriques internationales du Journal de Genève et du Temps écrit que la conclusion de Shahaf est .. Le général Samia met Shahaf à l’écart de l’enquête. Pour Hervé Deguine, . La chaîne américaine CBS, bénéficiant d’une exclusivité sur l’affaire, produit un documentaire, jugé accablant par le journal qui titre : .

Le , le général Yom-Tov Samia convoque une conférence de presse durant laquelle il essaie d’utiliser le travail de Shahaf et Duriel, mais Shaul Mofaz, chef d’état major des armées, prend ses distances .

Les contestations de Nahum Shahaf et Yossef Duriel sont en deux étapes : ils contestent d'abord l'origine des balles, affirmant que celles-ci ne provenaient pas des positions israéliennes. Puis dans un deuxième temps, ils vont jusqu'à évoquer , c'est-à-dire qu'ils affirment que les Palestiniens auraient procédé à un montage avec figurants, fausses ambulances En particulier, ils affirment que le petit Mohammed al-Durah ne serait pas mort, mais serait un comédien qui aurait . Chronologiquement, ceux qui reprennent et diffuseront les thèses de Shahaf et Duriel sont : tout d'abord la Ména (Metula News Agency) avec Stéphane Juffa ainsi que l'un de ses correspondants à Paris en 2002, Gérard Huber (son livre, Contrexpertise d'une mise en scène., paraît en et sera pendant un certain temps librement téléchargeable sur son site web) ; puis et Luc Rosenzweig ; et enfin Philippe Karsenty à partir de 2002.

Tensions et polémiques naissent par la suite entre la Ména et certaines de ces personnes, certains accusant d'autres d'avoir repris un travail antérieur sans permission.

Dès la fin 2001, l’affaire commence à apparaître en France, d'abord par l'intermédiaire de Claude Lanzmann qui s’exprima à propos du preneur d’images palestinien de Charles Enderlin (Talal Abou Rahma) dans le journal Le Monde en ces termes : Claude Lanzmann : Israël, Palestine : la séparation illusoire, in Le Monde, .. Ensuite, est soumise à des pressions pour qu’elle diffuse le documentaire d’ produit pour la chaîne de télévision allemande ARD, « Trois balles et un enfant mort »., décrit comme une « stupidité » par , qui reprend l’essentiel des thèses de Shahaf et Duriel. Le , dans un climat de surexcitation, la Ligue de défense juive organise une manifestation sous les fenêtres de , faisant suite à un « Prix Goebbels de la désinformation »Jérôme Bourdon (Le Récit impossible. Le conflit israélo-palestinien et les médias, De Boeck, 2009, ) indique que le prix en question a été renommé « Prix Goebbels ». attribué en mars à et à Charles Enderlin par cette ligue. Charles Enderlin est obligé par la suite de déménager avec toute sa famille, en raison des lettres de menaces et des intimidations dont il est la cible.

Lors de l'audition, le , par la Commission de la Culture, de l'Éducation et de la Communication du Sénat de Rémy Pflimlin, désigné pour la présidence de France Télévisions, le sénateur de Haute-Garonne Jean-Pierre Plancade, membre du groupe d’amitié France-Israël au Sénat et de l’association France-Israël, a demandé quelles étaient les intentions du futur président quant à l'affaire al-Durah. Richard Prasquier, le président alors du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), rencontre à la mi- Rémy Pflimlin, pour demander, une fois de plus, l’ouverture d’une enquête sur ce reportage.

Philippe Karsenty vignette|redresse|Philippe Karsenty. En 2003, l’homme d'affaires parisien et militant pro-israélien. Philippe Karsenty rapporte en France un exemplaire du film de la (Ména, dirigée par Stéphane Juffa) et s’en sert en partie pour construire sa propre version, ce qui sera à l’origine de tensions entre l’agence et lui Orit Arfa, .. Pour la Ména et Karsenty, la scène est une fiction créée de toutes pièces par les Palestiniens. Karsenty bénéficie du soutien de l’écrivaine américaine Nidra Poller et il suscite l’attention des milieux néoconservateurs américains sur l’affaire. Un universitaire proche de Karsenty, Richard Landes, , exploite à son tour le film de la Ména contre la volonté de Shahaf.

affirme en retour que les images sont authentiques, que l’enfant est bien mort et que l’ensemble de la bande filmée le prouve, mais que l’intensité dramatique de la scène d’agonie interdit déontologiquement sa diffusion complète..