thumb|right|upright=1|Ancien enfer de la bibliothèque diocésaine d'Orléans. Le mot Enfer renvoie, par métonymie, à une section d'une bibliothèque où sont conservés divers livres dont la lecture est interdite au public. L'accès y est contrôlé et on ne peut y accéder sans avoir obtenu une autorisation des autorités religieuses ou civiles. La formation initiale des collections diffère selon les endroits et la gestion subséquente évolue selon divers critères religieux, moraux, sociaux ou politiquesJ. Martinez De Bujanda « Enfer » dans Pierre Hébert, Yves Lever et Kenneth Landry (), Dictionnaire de la censure au Québec : littérature et cinéma, Saint-Laurent, Fides, 2006, . Plusieurs de ces ouvrages sont jugés licencieux ou « contraires aux bonnes mœurs », c'est-à-dire, selon les époques, des livres à caractère érotique, pornographique, choquant, obscène« Enfer » par Denis Gombert, dans Philippe Di Folco (direction), Dictionnaire de la pornographie, Paris, PUF, 2005, et ..
De nos jours, l'Enfer est une figure de style : sur le plan administratif, les livres conservés en bibliothèque ont pour fonction d'être, avant tout, mis à la disposition des publics. La restriction repose alors sur l'âge légal de la majorité et oppose bien souvent « public adulte averti » et « jeune public ».
Symbolique Le terme « Enfer » aurait été utilisé pour la première fois au XVIIe siècle, à Paris, pour désigner le grenier du couvent des Feuillants où étaient isolés des ouvrages hérétiques.
Dans la religion catholique de nombreuses actions peuvent souiller l'âme et il convient alors d'effectuer divers rituels de purification via, entre autres, le feu. Face à la « salissure que représente la lecture de livres au contenu jugé hérétique ou immoral », l'Église peut y répondre en brûlant « sur la place publique », les ouvrages « dangereux pour la foi et les mœurs ». Dans ce contexte, la bibliothèque « est considérée comme un monde clos où le pouvoir religieux seul peut décider de son contenu » et « son jugement est réputé infaillible ». Par conséquent, les « mauvais livres sont condamnés à brûler symboliquement », dans un endroit séparé du reste de la collection.
Les premières indexations sous la tutelle de l'Église On peut supposer que la conception de ces pièces réservées se fit vraisemblablement au sein des grands monastères du Moyen Âge à une époque où le christianisme, et ce dès 1275Gombert (2005), p. 162., fit peser une autorité considérable sur les lieux d'étude, présupposant l'hérésie ou le blasphème. La mise à l'index de tels objets par une autorité religieuse supérieure devint officielle au moment de l'Inquisition (vers 1475).
Voyant l’accroissement de l’imprimerie comme une menace et surtout pour se sauvegarder contre le protestantisme, l’Église sous le pontificat de Paul IV, s’empresse de cristalliser les pratiques de censure en publiant en 1559 une première édition d’index qui se nommera Librorum Prohibitorum. Celui-ci devint le premier index romain. Ce dernier recense déjà visant plusieurs auteurs de l’Antiquité ainsi que des contemporains, tels Érasme et Machiavel. La Congrégation de l’Index (), instituée en 1571 et placée sous l’autorité du pape, devient l’officine responsable du contrôle sur le contenu et l’application de l’Index.
Quelques années plus tard, en 1564, sera publiée une deuxième édition. Cette même année, les pratiques censoriales se structurent par des règles et punitions, soutenues par l’implantation de la Congrégation de l’Index qui assure un examen de tous les écrits produits. Le milieu de l’imprimerie sera notamment régulé par ce cadre rigoureux ne permettant de déroger aux règles et se placera sous haute surveillance. En 1596, une troisième édition d’index sera publiée. Par la suite, les publications officielles d’index se concluront en 1948 avec la dernière édition parue qui sera également la édition, dans laquelle seront indexés environ de livres. La censure exercée par l’Église et la mise à l’index des livres interdits se termineront aux commandes du pape à la suite du deuxième concile du Vatican en 1966. Il est intéressant de noter que si bon nombre d'ouvrages ou d'objets furent détruits, il en fut mis de côté et par le fait, ils arrivèrent jusqu'à nous.
Les cabinets de curiosité à la Renaissance Avec la Renaissance, les princes et les grands bourgeois constituent leur cabinet de curiosités qui rassemble dans un esprit de collection teinté d'humanisme, des objets parfois hétéroclites. Peut-être en référence à cet esprit de curiosité, l'appellation curiosa vint qualifier plus tard « ces ouvrages dont on ne dit pas le nom et qui contiennent des écrits et des images jugés obscènes »"Interdits" et "Littérature" in Dictionnaire de la Pornographie, PUF, 2005, pp. 233-235 ; pp. 264-268. et que l'on retrouvait proposés sous cette appellation dans des catalogues de libraires dès la fin du .
Les prémisses d'une classification En France, l’arrivée du classement méthodique des livres imprimés arrive à la fin du XVIIe siècle. En 1702, le bibliothécaire Nicolas Clément catégorise les ouvrages à l’orthodoxie catholique avec la cote D, et les livres contraires à celle-ci avec la cote D2. Il associe la cote Y à la poésie, et la cote Y2 au roman. Par contre, à cette période, il est question « d’ouvrages licencieux » et non « d’Enfer ». C’est en 1844 que la mention « Enfer » fait son apparition, sous la cote Y2, lors de la réorganisation du catalogue par le bibliothécaire Paulin Richard.
L'âge d'or de l'Enfer : XIXe siècle et début XXe
En France Le commença par une reprise en main par les institutions de la Librairie : Bonaparte, dès 1800, est en quelque sorte l'inventeur de l'Enfer français, quand il met sous contrôle l'ensemble des publications, sévissant alors tant sur le plan de la Morale (après la débauche révolutionnaire) que sur celui du politique.
Lors de la première moitié du , qui est, pour Pascal Pia, « l'âge d'or de l'Enfer »P. Pia [réédition], Les Livres de l'Enfer, du à nos jours, Paris, Fayard, 1999 — introduction., le terme recouvre également l'idée d'un meuble du type armoire ou cabinet dans laquelle on enfermait ou cadenassait toutes les œuvres (livres, estampes, médailles, etc.) ou objets le plus souvent à caractère érotique et qui étaient interdits au grand public mais accessibles uniquement sur recommandation.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Enfers n'avaient pas pour seule vocation de cacher leurs collections à la vue de tous, mais aussi de les conserver comme héritage culturel. En effet, l’abbé Grégoire, membre de la Convention Nationale et commissaire délégué à l’Instruction publique écrivait en 1794 « ces ouvrages, si condamnables d’ailleurs, ont une autre sorte de mérite qui les rend précieux ; ils servent à l’histoire de l’humanité, des mœurs, des coutumes et des arts ». Au XXe siècle, et principalement dans les bibliothèques classées, la mise aux Enfers a aussi pour vocation de protéger les livres de belle facture puisqu’il a été établi que découper des représentations dans des livres érotiques était un usage des lecteurs.
L'Enfer de la Bibliothèque nationale On date souvent la création de l’Enfer de la Bibliothèque nationale au Second Empire, sous l’autorité du Premier Consul. Toutefois, on retrouve la mention « Enfer » à côté de certains ouvrages cotés Y2 dans les catalogues datant de la Monarchie de Juillet. Jeanne Veyrin-Forrer parle d’une « genèse en paliers ».
Créé sur le modèle de l’Enfer de la Bibliothèque vaticane, l'Enfer de la bibliothèque nationale est défini comme le « recueil de tous les dévergondages luxurieux de la plume et du crayon » qui comprend des « livres d’une obscénité révoltante, ceux qu’il est défendu de communiquer sous quelques prétextes que ce puisse être » par le Grand Dictionnaire universel du XIXe s. de Larousse de 1877.
Dès 1900, Yve-Plessis entreprend le travail de catalogage de la collection. Celui-ci n’a pas pu terminer son travail, empêché par le conservateur de la Bibliothèque nationale. En 1913, ce sont Guillaume Apollinaire, Fernand Fleuret et Louis Perceau qui rédigent le premier catalogue de l’Enfer de la Bibliothèque nationale. Pascal Pia, lui-même auteur de nombreux curiosa, en termine le recensement complet en 1978.
Dans la préface de l’édition de 1970 de L’Enfer de la Bibliothèque nationale, Fleuret et Perceau le décrivent comme « une petite bibliothèque contenant environ neuf cents volumes, desquels une douzaine passent les bornes de l’extrême licence » et dont le reste de la collection regroupe « toutes choses, enfin, qu’un honnête homme peut posséder parmi ses collections, au su de son entourage, sans être taxé d’infamie ». La preuve en est, les doubles de certains de ces ouvrages, cotés différemment, étaient accessibles sans autorisation. En effet, des écrits somme toute innocents se retrouvaient en Enfer simplement en raison de leur titre provocateur. Inversement, des volumes dont le nom n’étaient pas suspicieux mais le contenu explicite n’ont pas été condamnés à l’Enfer par la justice. Ils s’y sont toutefois retrouvés grâce à l’œil aiguisé des bibliothécaires.
Les bibliothèques municipales Au début du XXe siècle, les ligues de moralités jugent les esprits « trop fragiles pour résister à la suggestion sexuelle ». Ainsi, les bibliothèques municipales cherchent elles aussi à protéger leurs lecteurs des livres jugés immoraux en créant leur propre Enfer.
La loi du sur la protection de la jeunesse incite les bibliothécaires à inventer de nouvelles techniques pour guider les lecteurs ; principalement les mineurs, les femmes et les personnes issues des milieux populaires. Outre les Enfers, on verra apparaitre de nouveaux systèmes de marquage des ouvrages jugés licencieux. On ira jusqu’à empaqueter des volumes dans du cellophane pour en rendre l’accès plus difficile. Au-delà des ouvrages à caractère érotique, sont concernés des écrits mettant en danger l’ordre politique et religieux, contraire aux bonnes mœurs ou pouvant engendrer un scandale. Cela inclut par exemple des livres sur la contraception, l’avortement, l’homosexualité, les bandes dessinées, etc.
Par ailleurs, les lecteurs eux-mêmes participaient à l’élaboration de ces Enfers puisqu’ils pouvaient demander à y ajouter des ouvrages. Dans Censure et bibliothèques au XXe siècle, Marie Kuhlmann cite l’exemple d’un maire qui a fait retirer un ouvrage pour diffamation car un pharmacien de sa ville y était nommé comme collaborateur de la Seconde Guerre mondiale.
En Angleterre Depuis 1857, le British Museum regroupe des milliers d'ouvrages dans le Private CaseComme pour le musée archéologique de Naples, le British Museum ouvre en 1865 le Secretum, nom officieux du département regroupant tout matériel jugé obscène : il disparaît à la fin des années 1960.. À la moitié du XXe siècle, seuls des chercheurs privilégiés ou ayant une justification de recherche avaient l’autorisation de consulter les Private Case. Le chercheur devait par contre mentionner le nom du document qu’il souhaitait consulter, alors qu’aucune entrée n’était effectuée dans le catalogue de la collection pour les Private Case. Les bibliographies faites par Alfred Rose et Gershon Legman étaient donc essentielles pour espérer pouvoir identifier le document en question. Après avoir reçu la confirmation que le document était bien conservé au British Museum, le chercheur devait présenter une justification.
Aux États-Unis