Le jugement de Paris, parfois aussi appelé la dégustation de 1976, est le nom donné à un concours de vin qu'organisèrent le à l'hôtel InterContinental de Paris le marchand de vin britannique Steven Spurrier et l'Américaine Patricia Gallagher, raconté par le journaliste George Taber dans un livre du même nom. Prenant comme prétexte la célébration du bicentenaire de l'Indépendance américaine, la dégustation se fit à l'aveugle, rassemblant des vins français et californiens, des blancs à base de chardonnay et des rouges à base de cabernet sauvignon. Spurrier, alors propriétaire des Caves de la Madeleine à Paris, ne vendait pratiquement que des vins français et ne pensait pas que les vins californiens pourraient gagner.
Les juges Les onze juges choisis pour la dégustation étaient Odette Kahn, rédactrice en chef de la Revue du vin de France, Jean-Claude Vrinat du restaurant Taillevent, Raymond Oliver du restaurant Le Grand Véfour, le sommelier Christian Vanneque de La Tour d’Argent, Aubert de Villaine du domaine de la Romanée-Conti, Pierre Tari de Château Giscours, Pierre Bréjoux de l’Institut national des Appellations d’origine, Michel Dovaz de l’Institut du vin, Claude Dubois-Millot de Gault-Millau, et enfin les organisateurs de l’événement, Steven Spurrier et Patricia Gallagher de l’Académie du vin, une école d’œnophilie fondée par Spurrier. Spurrier et Gallagher notèrent également les vins dégustés, mais seuls les votes des juges français furent comptés dans le compte finalGeorge M. Taber, Judgment of Paris: California vs France and the Historic Paris Tasting that Revolutionized Wine. New York, Simon & Schuster, 2005. .. La dégustation se fit à l’aveugle, dans des bouteilles neutres, afin de ne pas révéler aux juges la nationalité du vin qu’ils goûtaient.
Spurrier demanda aux juges de noter les vins sur 20, selon quatre critères : couleur et clarté, nez, bouche et harmonie. Un verre de chablis 1974 fut servi aux juges pour les mettre en bouche.
Résultats Les vins blancs furent goûtés en premier. La comparaison se fit entre vins à base de chardonnay, opposant des bourgognes à des vins californiens du même cépage. La moyenne des notes obtenues (sur 20) est indiquée après chaque vin.
Vins blancs (chardonnay) – Chateau Montelena 1973 (œnologue : Mike Grgich) – 14,4 – domaine Jean-Marc Roulot (meursault Charmes) 1973 – 14,05 – 1974 – 13,44 – 1973 – 11,55 – maison Joseph Drouhin (beaune Le Clos des Mouches) 1973 – 11,22 – 1972 – 11,11 – domaine Ramonet-Prudhon (bâtard-montrachet) 1973 – 10,44 – domaine Leflaive (puligny-montrachet Les Pucelles) 1972 – 9,88 – Veedercrest Vineyards 1972 – 9,77 – 1973 – 4,66
Selon Taber, le seul journaliste à être présent à l'événement, les juges affichèrent leur confusion dès les premiers vins servis. « Il s'agit clairement d'un californien, il n'a pas de nez », déclara Dubois-Millot après avoir goûté un bâtard-montrachet 1973, qui reconnut après la dégustation des blancs (mais avant l'annonce des résultats) : « Nous pensions reconnaître des vins français alors qu'il s'agissait de californiens, et vice-versa ». Le chardonnay de David Bruce fut jugé sévèrement par l'ensemble des juges. Pierre Bréjoux lui donna un zéro, et Odette Kahn un 1 sur 20.
Spurrier avait prévu d'annoncer l'ensemble des résultats à la fin de la dégustation, mais décida de les lire avant d'entamer les vins rouges. Les onze juges donnèrent tous leurs meilleures notes à un vin californien, Chateau Montelena et Chalone recueillant respectivement six et trois des meilleures notes accordées individuellement. Chateau Montelena accumula un score de 132 points, devant le meursault Charmes de Roulot, recueillant lui 126,5 pointsThe Famous 1976 Tasting: California Cabernet Sauvignon vs. Bordeaux : notes des juges pour chaque vin.. Selon Taber, l'annonce des notes fut un choc pour l'ensemble des juges.
Vins rouges (majoritaire cabernet sauvignon) Les juges se montrèrent moins bavards lors de la dégustation des vins rouges. Trois des bordeaux du concours étaient un millésime 1970, identifié par le Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux comme parmi les meilleurs au cours des 45 dernières années. Le quatrième bordeaux était un 1971, un millésime décrit par le Conseil comme « très bon ». Selon Taber, Spurrier avait choisi des bordeaux qu'il pensait voir éclipser facilement les rouges californiens — il s'agissait également pour le marchand de vin d'un coup de publicité. - Stag's Leap Wine Cellars 1973 – 14,14 - Château Mouton-Rothschild (pauillac) 1970 – 14,09 - Château Montrose (saint-estèphe) 1970 – 13,64 - Château Haut-Brion (pessac-léognan) 1970 – 13,23 - Monte Bello 1971 – 12,14 - Château Léoville Las Cases (saint-julien) 1971 – 11,18 - 'Martha's Vineyard' 1970 – 10,36 - 1972 – 10,14 - 1971 – 9,77 - 1967 – 9,64
Les résultats furent plus serrés pour les rouges, le Stag's Leap ne gagnant la première place qu'à un point et demi près (127,5) devant le premier bordeaux. En fait, ce vin n'a été le premier choix que de quatre des onze juges The analysis of a wine tasting, http://www.liquidasset.com/lindley.htm .
L'un des juges, Odette Kahn (qui accorda ses deux meilleures notes à deux vins californiens), tenta de récupérer son bulletin à la fin de l'événement. Spurrier déclina la requête, à la suite de quoi elle refusa de lui parler, sauf à une occasion où elle l'accusa d'avoir falsifié les résultats de la dégustation. L'un des viticulteurs lauréats, Warren Winiarski de Stag's Leap, reçut des lettres de producteurs français dénonçant les résultats comme un coup de chance. Certains juges ayant participé à la dégustation refusaient toujours d'en parler en 2005.
George M. Taber, le journaliste du magazine Time présent à l'événement, relata la dégustation et ses résultats dans un court article George M. Taber, « Judgment of Paris », Time Magazine, 7 juin 1976.. Il fut boudé pendant un an en représailles par les représentants du secteur vinicole françaisPeterson, Thane. « The Day California Wines Came of Age: Much to France's Chagrin: a Blind Taste Test 25 Years Ago in Paris inadvertently launched California's fine wine industry », Business Week, 8 mai 2001..
L'événement fut quasi ignoré par la presse française. Trois mois plus tard, Le Figaro publia un article intitulé « La guerre des crus a-t-elle eu lieu ? », qualifiant les résultats de « risibles » et « ne pouvant être pris au sérieux ». Six mois après la dégustation, un article au ton similaire parut dans Le Monde.
Le New York Times rapporta que plusieurs dégustations avaient eu lieu auparavant aux États-Unis, jugeant les chardonnays américains supérieurs à leurs rivaux français. L'une de ces dégustations eut lieu à New York seulement six mois avant celle de Paris, mais les « partisans des vins français arguèrent que les dégustateurs étaient des Américains avec un penchant subjectif pour les vins américains. De plus, ajoutèrent-ils, restait la possibilité que les vins de Bourgogne aient souffert pendant leur long voyage à partir des caves françaises. »
Analyse des résultats de 1976 Certains critiques ont avancé que les dégustations manquaient de rigueur scientifique. Spurrier même déclara que « Les résultats d'une dégustation à l'aveugle ne peuvent pas être prédits et ne pourront même pas être reproduits le lendemain par les mêmes juges goûtant les mêmes vins »Orley Ashenfelter et Richard E. Quandt, « Analyzing a Wine Tasting Statistically ». La thèse de doctorat très controversée que Frédéric Brochet présenta sur son analyse de la dégustation tend à aller dans le sens de l'opinion de Spurrier, documentant la subjectivité à laquelle sont soumis les œnophilesRoger Downey, « Wine snob scandal », Seattle Weekly, 20 février 2002.Frédéric Brochet, « La dégustation. Etude des représentations des objets chimiques dans le champ de la conscience ». .
Les notes de 1976 étaient basées sur une moyenne des scores numériques. Dans le magazine Decanter d', Spurrier déclare avoir donc ajouté les notes de juges, divisant ensuite le total par le nombre de notes (9). Il ajoute qu'on lui reprocha par la suite cette méthode, jugée statistiquement sans grande valeur.
Orley Ashenfelter et Richard E. Quandt analysèrent les résultats des onze juges en utilisant une méthode différente, et incluant dans leur analyse les méthodes de notation des juges, certains ayant attribué leurs notes sur une échelle relativement large, tandis que d'autres préférèrent une notation plus sévère. Le classement qui en résulta est le suivant : - Stag's Leap Wine Cellars 1973 - Château Montrose 1970 - Château Mouton-Rothschild 1970 - Château Haut-Brion 1970 - Ridge Monte Bello 1971 - Heitz Wine Cellars 1970 - Château Léoville Las Cases 1971 - Freemark Abbey Winery 1969 - Mayacamas Vineyards 1971 - Clos du Val Winery 1972
Ashenfelter et Quandt séparent les vins en trois catégories statistiques. En haut, le Stag's Leap 1973 et le Montrose 1970. Le second groupe regroupe le plus gros des vins restants (3 à 9).
Reconstitutions Certains critiques avancèrent que les vins rouges français vieilliraient mieux que leurs homologues californiens. Plusieurs reconstitutions eurent lieu pour tester cette théorie.
Dégustation de San Francisco en 1978 La dégustation de San Francisco de 1978 eut lieu 20 mois après celle de Paris. Steven Spurrier s'y déplaça de la capitale française pour participer aux évaluations, qui eurent lieu au Vintners Club.
Le , 98 juges dégustèrent à l'aveugle les mêmes vins blancs qui furent goûtés à Paris. - Chalone Winery 1974 - Chateau Montelena 1973 - Spring Mountain Vineyard 1973 - Domaine Leflaive Les Pucelles (puligny-montrachet) 1972 Le meursault Charmes Roulot 1973, le beaune Clos des Mouches Joseph Drouhin 1973 et le bâtard-montrachet Ramonet-Prudhon 1973 arrivèrent en bas du classement.
Le , 99 juges dégustèrent les cabernet sauvignons. - Stag's Leap Wine Cellars 1973 - Heitz Wine Cellars Martha’s Vineyard 1970 - Ridge Vineyards Monte Bello 1971 - Château Mouton Rothschild 1970 Les Château Montrose 1970, Haut-Brion 1970 et Léoville Las Cases 1971 arrivèrent en bas du classement.
Dégustations du anniversaire Deux dégustations eurent lieu le jour du dixième anniversaire du fameux Jugement de Paris. Les vins blancs ne furent pas goûtés, le consensus étant qu'ils auraient mal vieilli.
Dégustation du French Culinary Institute en 1986 Steven Spurrier, qui organisa la dégustation originelle, contribua à cet événement. Huit juges dégustèrent à l'aveugle neuf des dix vins évalués.
Résultats - Clos Du Val Winery 1972 - Ridge Vineyards Monte Bello - Château Montrose - Château Léoville Las Cases 1971 - Château Mouton Rothschild 1970 - Stag's Leap Wine Cellars 1973 - Heitz Wine Cellars 1970 - Mayacamas Vineyards 1971 - Château Haut-Brion
Dégustation de Wine Spectator en 1986 Quatre des juges étaient des experts du magazine américain Wine Spectator, les deux autres n'appartenant pas à la rédaction. La dégustation se fit à l'aveugle.
Résultats - Heitz Wine Cellars 1970 - Mayacamas Vineyards 1971 - Ridge Vineyards Monte Bello - Stag's Leap Wine Cellars 1973 - Clos Du Val Winery 1972 - Château Montrose 1970 - Château Mouton Rothschild 1970 - Château Léoville Las Cases 1971 - Freemark Abbey Winery 1967 - Château Haut-Brion 1970
Dégustation du anniversaire