L'histoire du terme Wallon et de ses dérivés commence avec l'ancien mot germanique walh, qui désigne en général les populations de langues celtiques ou romanes avec lesquelles les Germains avaient des contacts, mais la forme primitive de son étymon initial, ainsi que son origine exacte dans la langue française n'ont pas été clairement établies. Il pourrait trouver sa source dans le latin médiévalWallo, wallonis après l'emprunt lexical au vieux-francique. Il est également possible qu'il soit issu, par changement de suffixe, de wallecWallec (1332), walesc, walesch (vers 1350), « langue d'oïl parlée dans les Pays-Bas »Robert historique de la langue française, tome III, sous la direction d'Alain Rey, éditions le Robert, Paris, 1998.. Il faut attendre le pour voir apparaître le mot wallon, tel quel, dans les Mémoires du chroniqueur médiéval Jean de HayninHervé Hasquin, Historiographie et politique en Belgique, 1996, .. La portée sémantique de Wallon et de ses dérivés, tel que le toponyme Wallonie, s'est réduite avec le temps pour devenir un endonyme et se réduit encore de nos jours« L'aire géographique évoquée par le mot wallon est donc à l'image d'une peau de chagrin […] l'acception linguistique (adjectif et substantif), qui est l'acception primaire, restée d'ailleurs fondamentale, de l'adjectif wallon, rapidement substantivé, s'est précisée en nuances successives […] » ..
Cette histoire lexicologique a été étudiée essentiellement dans les cercles intellectuels du mouvement wallon. Le principal ouvrage sur ce sujet est l'Histoire des mots Wallon et Wallonie d'Albert Henry, qui selon Jean-Pol Demacq montre la volonté des Wallons de « trouver la réponse à leurs questionnements, à l'itinéraire sinueux et tellement actuel de la recherche de [leur] identité wallonne ».
Histoire du terme Wallon Origines germaniques et emprunt latin
Les premières mentions proches du mot français Wallon qui nous sont parvenues sont latines, et parlent clairement de son origine germanique : Igitur primus Adelardus nativam linguam non habuit Theutonicam, sed quam corrupte nominant Romanam, Theutonice Walonicam (Quant au premier Adélard, sa langue maternelle ne fut pas le germanique, mais celle que, en usant d'une dénomination vicieuse, on appelle Romana, tandis que, en germanique, on la nomme Walonica)Rodolphe de Saint-Trond, Gesta abbatum Trudonensium, années 1114-1115 ; cité par ..
La phrase exprime nettement l'origine germanique du terme, qui est probablement issu d'un mot francique de l'époque, lui-même descendant du nom très ancien Walh qui daterait du proto-germanique du L'adjectif Walonicus ou sa variante en français central Gualonicus signifient « en roman » et sont utilisés en opposition à l'adjectif Teutonicus qui veut dire « en germanique » : cette discrimination est de nature linguistique et non ethnique comme l’affirme John Ronald Reuel Tolkien dans son essai L'Anglais et le GalloisVoir l'article Walh.. Il désigne l'ensemble des populations romanes de la Gaule, mais son champ lexical se réduit vite pour ne désigner que les locuteurs d'une langue d'oïl, c'est-à-dire les habitants de la Neustrie comme on peut le voir dans un autre texte latin, où son emploi montre qu'il est probablement intégré au vocabulaire latin de l'époque : pro duobus magistris linguae Vallonicae, ex civitate, vel diocesi Tornacensi oriundis (pour deux maîtres de langue d'oïl, originaires de la ville ou du diocèse de Tournai)Denifle et Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, tome II, Paris, 1889, 9460, note 1 ; cité par ..
Il s'agit d'un document relatif à l'évêché de Tournai où il est question de l'octroi de bourses pour des études de théologie à la Sorbonne. Il n'est pas fait mention de l'origine germanique de l'adjectif Vallonicae ce qui pourrait indiquer qu'il est entré dans l'usage latin de ce diocèse bilingue, à cheval sur des régions romanes et tudesques.
Premières apparitions en roman Ce n'est qu'à la fin du que sont attestés en langue d'oïl des mots apparentés à Wallon, comme walois dans le Tournoi de Chauvency datant de 1285. Jacques Bretel, l'auteur de ce long poème, y parle en ces termes d'un héraut d'origine alsacienne : Lors commenca à fastroillier / Et le bon fransoiz essilier, / Et d'un walois tout despannei / M'a dit "Bien soiez vos venei, / Sire Jaquenet, volentiers" (Alors, il commença à baragouiner et à saccager le bon français, et en un walois tout écorché, il m'a dit : "Bien soyez-vous venei, Sire Jaquemet, volontiers"
« Et d'un walois tout despannei » dans certains manuscrits est remplacé par « en un roman tout despannei ». Walois décrit la langue romane parlée dans une région proche de celles où l'on parle le germanique, c'est-à-dire la langue d’oïlSite du CNRTL : étymologie de Gaulois : gaulois. On retrouve aussi walesch(e), le féminin de walois, dans d'autres écrits, comme dans les Poésies de Gilles Li MuisisKervijn van Lettenhove, Poésies de Gilles li Muisis, Louvain, 1882, I, 222, 6. : « Car je piers men walesch (car j'en perds mon walesch) ». Walesch désigne également ici également la langue d'oïl, tout en ayant à Tournai le mot romans pour parler de celle-ci. Le suffixe -esche (issu du germanique latinisé -isca) servait à dériver en langue d’oïl, ainsi que sa variante normanno-picarde -eske, -esque, tout adjectif de nationalité féminin, ainsi parlait-on de tiesche langue « langue allemande », danesche langue « langue danoise », la gente englesche « les Anglais », etc. Le vocable walois n'est rien d'autre qu'une variante de gaulois, les dialectes d’oïl septentrionaux (normand septentrional, picard, wallon, champenois, bourguignon et bas-lorrain) ayant conservé le w- initial (noté [w] en API), d'origine germanique, parfois passé à [v] ultérieurement, alors qu'il est systématiquement passé à [gʷ], puis [g] plus au sud (d’où dans le français standard).
On peut aussi parler de Jean Wauquelin, translateur « natif du pays de Picardie » comme il se présente lui-même, qui utilise en 1447 dans sa mise en prose de la légende de Gérard de Roussillon le mot wallec et deux variantes wallecq et wallet. Il a également recours à ro(u)man, franc(h)ois, wallec et plus communément langue maternelle pour désigner cette langue qu'il ne distingue pas du français ou d'un dialecte, et qu'il ne rattache pas plus à une forme écrite qu'à une forme parlée. Wallec / Wallec est une forme picarde dont le s originel (wallesc) s'était déjà amuï à l'époque.
En 1477, dans les Doléances présentées à Marie de Bourgogne et dans le Grand Privilège – réponse de la duchesse à ces doléances – on retrouve l'expression Pays walecques.
Le linguiste belge Maurits Gysseling considère que « La forme walesch a certainement dû exister en néerlandais vers le . Seulement nos plus anciens manuscrits, où l'équivalent de wallon apparaît, ne datent que du , où ils donnent toujours la forme walschLettre de Maurits Gysseling à Albert Henry du , citée par . ».
Avant le , il y a également le verbe walesquier « parler un langage incompréhensible »À noter, le sens similaire avec celui du verbe wallonner « avoir le parler pâteux ».. On le retrouve dans le Roman de Cassidorus composé par un auteur, que l'on suppose être Baudoin Butor French Studies, A. Ewert, Review. Le Roman de Cassidorus, ed. by J. Palermo, éditions Oxford Journals, Trimestriel, 1965, volume XIX, , . , qui a vécu dans le nord du domaine linguistique picard et qui implique selon Henry l'existence préalable de wallesc et son utilisation par les locuteurs picards.
Albert Henry conclut que si le mot wallon a déjà pu exister à l'époque, ce qui n'est pas sûr, il y avait des termes concurrents qui pouvaient venir de différents autres domaines linguistiques adossés à des régions germaniques et qui ne se rencontraient, semble-t-il, que sur des aires peu étendues. Henry confirme également qu'il n'est pas ici question d'une dénomination ethnique, mais que les termes évoquent seulement une réalité de langage.
Naissance de Wallon Le mot wallon est attesté pour la première fois dans la seconde moitié du sous la forme Vallons. C'est Jean de Haynin qui l'utilise dans un contexte où il s'oppose à Liégeois. Le chroniqueur raconte une escarmouche entre les troupes du duc de Bourgogne et la garnison liégeoise de Montenaken vers 1465 : « Les dis Liegeois crioite "Sain Denis et Sain Lambert", les Vallons et les Tiesons crioite "Mourregot". »Mémoires de Jean, Sire de Haynin et de Louvignies, 1465-1477, édition de Dieudonné Brouwers, Société des bibliophiles liégeois, Liège, 1905, t. I, ; version vérifiable sur manuscrit autographe à la Bibliothèque royale.
Selon Henry, il est caractéristique de trouver chez un auteur « bourguignon » cette première mention de Vallons, qui plus est côte à côte avec Tiesons. Son apparition est contemporaine des dernières apparitions des autres termes équivalents, comme le terme Wal(l)ec « de langue romane » dans le Grand Privilège de Marie de Bourgogne.
La première attestation connue du terme Wallon avec un W initial, qui prend le sens de « habitant de la région romane des Pays-Bas », se retrouve chez Froissart, un chroniqueur originaire de la région de Mons-Valenciennes qui était officier dans les armées de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire, c'est-à-dire dans le terroir picard et en milieu bourguignon.
Wallon semble bien avoir été une création semi-savante, qui s'est substituée à un terme antérieur de même origine étymologique, mais à wal(l)ec plutôt qu'à walois, sur le modèle de tiesson… pour lequel notre plus ancien témoin est, comme par hasard, le hennuyer Froissart. Le suffixe -on s'est substitué au suffixe initial -e(s)c ou -esch, car il est fréquent pour désigner des peuples (cf. Teuton, Letton, Breton, etc.). La forme initiale walesch, walesc est vraisemblablement basée sur un emprunt plus récent au néerlandais *walesch, *walec, non attesté et qui, comme le terme walois, gaulois, remonte au vieux bas francique *walhisk.
Wallon au
Le terme Wallon devient largement utilisé au , non seulement dans la langue française mais aussi dans d'autres langues comme l'espagnol et l'anglais. Sa signification est par contre confuse, notamment parce qu'un rétrécissement sémantique a lieu : la différence entre la langue française et les parlers régionaux est perçue et c'est à la même époque qu'apparaît le terme dialecte<.
Jean Lemaire de Belges et l'acception régionale
Albert Henry estime que « personne ne nous a laissé sur ce mot wallon un témoignage aussi précis et aussi précieux que celui de Jean Lemaire de Belges, ou de Bavai, dans le premier livre de ses Illustrations de la Gaule et singularitez de Troye, publiées en 1510 ou 1511 » :
Nous disons encore aujourdhuy la ville de Niuelle estre en Romanbrabant, à cause de la difference du langage. Car les autres Brabansons parlent Thiois ou Teuthonique: Cestadire bas Alleman: Et ceux qui parlent le vieil langage Gallique que nous appellons Vualon ou Rommandz: Si comme le Rommand de la Rose. Et de ladite ancienne langue Vualonne, ou Rommande, nous usons en nostre Gaule Belgique: Cestadire en Haynau, Cambresis, Artois, Namur, Liege, Lorraine, Ardenne et le Rommanbrabant, et est beaucoup differente du François, lequel est plus moderne, et plus gaillardJean Stecher, Œuvres de Jean Lemaire de Belges, Éditions J. Stecher, Louvain, 1882, tome I, . cité par ..