vignette|La doctrine porte le nom de Paul Gérin-Lajoie à la suite de son discours prononcé devant le Corps consulaire de Montréal le 12 avril 1965. La doctrine Gérin-Lajoie est le fondement de la politique internationale du Québec. Formulée par le ministre Paul Gérin-Lajoie dans le cadre d'un discours historique prononcé le 12 , elle oriente l'action du Québec sur la scène internationale à travers « le prolongement externe de ses compétences internesClaude Morin, L'art de l'impossible : la diplomatie québécoise depuis 1960, Montréal, Éditions du Boréal, 1987, p. 30. » au Canada.
Reprise par tous les gouvernements successifs depuis, la doctrine Gérin-Lajoie affirme la volonté du Québec de mener « une action internationale forte et autonome dans tous les domaines relevant de ses compétencesGouvernement du Québec, Le Québec : fier et en affaires partout dans le monde! Vision internationale du Québec, Ministère des Relations internationales et de la Francophonie, 2019, p. 8. Consulté le 18 juillet 2023. ».
Contexte
Le Québec et la scène internationale avant 1960 La présence du Québec à l'étranger remonte au . Si les missionnaires québécois étaient actifs aux quatre coins du monde dès la première moitié de ce siècle, l'action gouvernementale elle-même trouve son origine dans l'établissement d'une première représentation permanente à Paris en 1882. Par la suite, d'autres représentations furent créées à Londres, à Bruxelles et à New York. Elles constituèrent pendant plusieurs années les seules représentations québécoises à l'étranger.
En matière de relations internationales, la Constitution canadienne était muetteÀ l'exception de l'article 132, devenu caduc à la suite du Statut de Westminster en 1931.. Il n'existait pas de règle (d'un point de vue juridique) établissant que les relations internationales relevaient uniquement du gouvernement fédéral. Dans la pratique, à la suite du Statut de Westminster de 1931, le fédéral assumait l'exclusivité des rapports avec les pays étrangers. C'est dans ce contexte que se fait la fermeture des agences du Québec en Belgique et en Angleterre en 1936 par le gouvernement de Maurice Duplessis, officiellement pour des raisons budgétairesDébats de l'Assemblée législative, 20e Législature, 1re session, séances du 7 octobre au 12 novembre 1936, p. 203-206.Voir aussi à ce sujet le chapitre de Martin Pâquet dans Xavier Gélinas et Lucia Ferretti, Duplessis son milieu, son époque, Septentrion, 2010, p. 245-262..
Dans ce cadre perdurant jusqu'en 1960, le Québec était considéré comme une simple province (et non comme une nation) par le gouvernement fédéral canadien et intervenait donc peu sur la scène internationale. De son côté, le Canada, au nom de ses dix provinces, s'exprimait d'une seule voix au reste du monde. En revanche, par les multiples liens unissant le Canada à la Couronne britannique et aux États-Unis, la politique extérieure canadienne demeurait essentiellement orientée vers le monde anglo-saxon, au détriment du Québec et de ses liens avec les pays de langue française.
Révolution tranquille À la suite de l'élection du gouvernement de Jean Lesage en , le Québec commence à jouer un rôle plus actif sur la scène internationale. Cette volonté du premier ministre s'inscrivait dans la suite de son prédécesseur Georges-Émile Lapalme et (dans une moindre mesure) de Maurice Duplessis (qui approuvait aussi la création de délégations du Québec à l'étranger)Québec, Débats de l'Assemblée législative, 25e Législature - 3e session, vol. 1, séance du 20 janvier 1959, p. 335-337.. Ainsi, avec Jean Lesage, le Québec trouve un interlocuteur réceptif du côté de la France, en particulier chez les gaullistes. Un premier geste vient concrétiser cette nouvelle ère de coopération et de collaboration avec l'ouverture de la Délégation générale du Québec à Paris le 5 Pierre Laporte, « Le drapeau du Québec flotte sur Paris », Le Devoir, 6 octobre 1961, p. 1. Consulté le 18 juillet 2023.. Moins de deux ans plus tard, le Québec ouvre une deuxième Délégation générale à Londres, le « "Les Canadiens français ont cessé de croire qu'ils peuvent vivre dans l'isolement... », Le Devoir, 8 mai 1963, p. 1. Consulté le 18 juillet 2023..
Des premiers programmes de stages entre le Québec et la France sont organisés à l'été 1963 et en Paul Gérin-Lajoie, Combats d'un révolutionnaire tranquille : propos et confidences, Montréal, CEC, 1989, p. 320-322.. Ces premiers essais (d'ordre purement administratif) ayant été concluants, un projet d'accord entre la France et le Québec est ébauché à l'été 1964. Mis au courant de ce projet, l'ambassadeur canadien à Paris Jules Léger s'oppose à la signature d'une telle entente, risquant de donner une allure trop officielle aux relations franco-québécoises, au détriment des relations franco-canadiennes. Malgré cette opposition, le projet d'accord « d'échanges et de coopération dans le domaine de l'éducation » est approuvé par le premier ministre Jean Lesage et par le président Charles de GaullePaul Gérin-Lajoie, Combats d'un révolutionnaire tranquille : propos et confidences, Montréal, CEC, 1989, p. 323-324.. C'est ainsi que Paul Gérin-Lajoie (ministre de l'Éducation et vice-président du Conseil des ministres du Québec) signe avec Christian Fouchet (ministre de l'Éducation nationale de France) le premier accord officiel entre le Québec et la France le 27 Claude Morin, L'art de l'impossible : la diplomatie québécoise depuis 1960, Montréal, Éditions du Boréal, 1987, p. 21-27..
Ces actions permettent au Québec de commencer à se distinguer sur la scène internationale. En effet, au moment de la signature de cet accord, Gérin-Lajoie considère son geste comme « la pierre angulaire d'une grande communauté culturelle des peuples ayant en commun la langue française », reprenant une idée proposée quelques années auparavant par Leopold Sédar Senghor et Habib Bourguiba« Gérin-Lajoie à Paris : Québec entend collaborer avec tous les pays de langue française », Le Devoir, 1er mars 1965, p. 1. Consulté le 18 juillet 2023.Paul Gérin-Lajoie, Combats d'un révolutionnaire tranquille : propos et confidences, Montréal, CEC, 1989, p. 319.. Toutefois, du côté du gouvernement d'Ottawa, la signature de cet accord fut considérée comme une manière pour le Québec d'outrepasser ses pouvoirs en matière de relations internationales. Revenu au Québec, Paul Gérin-Lajoie se fait alors conseiller par son proche collaborateur André Patry (juriste et spécialiste en relations internationales) de prendre publiquement la parole afin de « présenter [s]a vision de la présence et du rôle international du QuébecPaul Gérin-Lajoie, Combats d'un révolutionnaire tranquille : propos et confidences, Montréal, CEC, 1989, p. 325. ».
Discours La doctrine Gérin-Lajoie a été formulée dans un discours prononcé par Paul Gérin-Lajoie devant le Corps consulaire de Montréal le 12 Le texte fut principalement rédigé par André Patry, avec des ajouts de Paul Gérin-Lajoie.Le texte a été rédigé par André Patry, avec quelques ajouts de Paul Gérin-Lajoie.. S'adressant aux représentants officiels d'une cinquantaine de pays, le ministre commence son discours par un résumé de la situation :Puisque les pratiques en relations internationales au Canada reposaient sur des conventions et non sur des textes de loi définissant les rôles des niveaux de gouvernement, pour Paul Gérin-Lajoie, rien d'interdisait aux provinces d’être « proactives » à l’étranger dans leurs domaines de compétencePaul Gérin-Lajoie, « La doctrine Gérin-Lajoie pour toujours », 6e colloque du GERIQ, École nationale d'administration publique, 27 mars 2015, p. 2. Consulté le 14 juillet 2023. :Dans cette optique, il était désirable de « favoriser le prolongement des aspirations et des spécificités du Québec à l'extérieur de [ses] frontières ». Afin que ce prolongement ait un sens, le Québec devait posséder toute la liberté d'action nécessaire pour négocier et signer ses propres ententes internationales :Dans un passage ajouté par Gérin-Lajoie au texte d'André Patry, le ministre réaffirme ses convictions :Par la voix de Gérin-Lajoie, le Québec rejette ainsi toute intervention fédérale sur les contacts internationaux qu'il jugerait bon d'entreprendre dans les domaines de sa compétenceClaude Morin, L'art de l'impossible : la diplomatie québécoise depuis 1960, Montréal, Éditions du Boréal, 1987, p. 28-29.« Québec a le droit de signer des accords internationaux là où il a juridiction », La Presse, 13 avril 1965, p. 35. Consulté le 14 juillet 2023.« G.-Lajoie affirme le droit du Québec de signer des ententes internationales dans les domaines de sa juridiction », Le Devoir, 13 avril 1965, p. 1. Consulté le 14 juillet 2023..
Réactions
Ottawa Le discours de Gérin-Lajoie cause un émoi considérable à Ottawa. Pour la première fois, les autorités fédérales se voyaient disputer l'exclusivité de leur compétence dans les affaires internationales. Dans une déclaration écrite émise le , le ministre fédéral Paul Martin (père) réagit :Les positions continuèrent ensuite de s'affirmer et de se confirmer. Le , Paul Martin fit une mise au point :Le même jour, Paul Gérin-Lajoie fit également une mise au point lors d'un deuxième discours prononcé devant une délégation de chercheurs et d'universitaires européensAntoine Ladouceur, « Le Québec entend se prévaloir de ce droit (Gérin-Lajoie) », Le Soleil, 23 avril 1965, p. 1-2. Consulté le 18 juillet 2023. :Au bout du compte, Ottawa et Québec restèrent chacun sur leurs positions.
Québec En vacances en Floride au moment où le discours du fut prononcé, à son retour, Jean Lesage fut interrogé par les journalistes au sujet des déclarations de son ministre de l'Éducation. À la surprise de plusieurs observateurs, plutôt que de rabrouer son ministre, Jean Lesage appuya entièrement sa positionMarcel Thivierge, « Québec : pas de permission à demander pour faire des ententes internationales », Le Devoir, 24 avril 1965, p. 1-2. Consulté le 18 juillet 2023..
Situation particulière, en reconnaissant toute la légitimité de la position de Gérin-Lajoie, Jean Lesage a transformé ce simple discours en politique officielle du gouvernement du Québec en relations internationalesClaude Morin, L'art de l'impossible : la diplomatie québécoise depuis 1960, Montréal, Éditions du Boréal, 1987, p. 31.Stéphane Paquin et Annie Chaloux, « La doctrine Gérin-Lajoie : 50 ans et pas une ride! », Revue québécoise de droit international, juin 2016, p. 5-6. Consulté le 5 septembre 2023..
Conséquences Malgré la défaite du gouvernement Lesage aux élections de 1966, la doctrine Gérin-Lajoie a été reprise par le gouvernement de Daniel Johnson. Celle-ci a donné naissance au ministère des Affaires intergouvernementales (remplaçant le ministère des Affaires fédérales-provinciales)« Nouveau ministère pour M. Johnson », Le Devoir, 27 avril 1967, p. 1. Consulté le 18 juillet 2023.. Ce nouveau ministère a eu la responsabilité de concevoir une politique dans le domaine et de coordonner les activités extérieures du gouvernement, des ministères et organismes, aussi bien dans le domaine des relations fédérales-provinciales que dans le domaine international. Il a notamment hérité de la responsabilité des délégations du ministère de l'Industrie et du Commerce dans un premier temps, puis des activités internationales des ministères de l'Éducation et des Affaires culturelles en 1974Luc Bernier, « Relations internationales du Québec », L'Encyclopédie canadienne, 7 février 2006. Consulté le 18 juillet 2023..