La Nouvelle Critique est une revue créée en 1948 par le Parti communiste français. L'agrégé de philosophie Jean Kanapa en a été le rédacteur en chef jusqu'en 1959. Dirigée à partir de 1967 par le journaliste Francis Cohen, elle cesse de paraître en .
Elle est créée pour propager dans les milieux intellectuels ce que le Parti communiste français présente comme les analyses marxistes élaborées en tous domaines ; elle se veut, ainsi l'indique son sous-titre, une « revue du marxisme militant »
À partir du début des années 1960, elle devient un des lieux des débats qui s'ouvrent parmi les intellectuels communistes et les . Cette ouverture - qui va croissant dans les années 1970 - et des problèmes financiers conduisent à la disparition de la revue en 1980.
Historique 1948-1955 le marxisme militant de la « guerre froide » Le premier numéro paraît en . Son format est peu courant : en hauteur, en largeur. On y lit que et des invitations à « méditer » Jdanov, dans le sillage de l'éloge funèbre signé par Aragon début septembre. Le peintre André Fougeron y écrit , où il pourfend les peintres abstraits, deux mois et demi après avoir défrayé la chronique de presse artistique, lors de l'ouverture du salon d'Automne le "Peinture et communisme : le scandale Fougeron", dans L'Histoire de décembre 1998 -..
Les illustrations sont réservées en principe à la une de couverture. Parmi les exceptions, le numéro paru au moment de la mort de StalineLa nouvelle Critique, n° 45, avril-mai 1953. : la Nouvelle Critique publie alors en première page une photo du « petit père des peuples », dûment légendée par une citation de Maurice Thorez. Cette austérité de forme est redoublée par le propos. La « revue du marxisme militant » comporte des articles difficiles à lire, mais elle s'adresse à une catégorie de lecteurs que rien ne rebute. Elle annonce pourtant son ambition en reprenant une citation de Karl Marx : Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité, c'est ici qu'il faut tomber à genoux. Mais nous rattachons notre critique à la critique de la politique, à la prise de parti en politique, donc à des luttes réelles et l'y identifions.
La rédaction de la revue comprend à l'origine huit personnesliste inscrite en de couverture, numéro hors série, été 1950, édité comme support de présentation au Congrès de l'Union internationale des étudiants, à Prague. y compris le rédacteur en chef Jean Kanapa : Victor Joannès, Annie Besse, Pierre Daix, Jean-Toussaint Desanti, Jean Fréville, Victor Leduc, Henri Lefebvre.
De 1948 à , soit les sept années d'une guerre froide qui fige les positions à l'Est et à l'Ouest, le noyau initial du comité de rédaction demeure présent, auquel s'ajoutent quatre autres membres : Régis Bergeron, Francis Cohen, Jeanne Lévy, Boris Taslitzky. Entretemps, le format de la revue,austère, prend de la hauteur et devient un plus classique 21,5 x . , lit-on dans l'article de M. Darciel [H. Provisor], Jean-T. Desanti et G. Vassails : , La Nouvelle Critique, juillet-, pages 32-51. Parmi les autres numéros parus dans cette période, l'un se détache par son volume (378 pages) et par son importance quant à l'information qu'il livre sur l'idéologie communiste d'alors. Publié en avril-Numéro 45 de La Nouvelle Critique., sous le frontispice de Marx-Engels-Lénine-StalineCe numéro est cité supra, car il correspond à la mort de Staline., il communique les « documents des journées nationales d'études des intellectuels communistes » qui s'étaient déroulées à Ivry-sur-Seine, les 29 et .
À la fin de l'été 1955, le comité de rédaction, dont Annie Kriegel, témoigne qu'à , déménage de la rive gauche où il était installé depuis les débuts de la revue (au n° 64 du boulevard Auguste Blanqui, ) pour la rive droite, au n° 95-97, boulevard Sébastopol. Ce mouvement géographique se prolonge, en , par le mouvement des hommes.
1956-1957 le choc du XX Congrès du PC soviétique L'année 1956 s'ouvre pour La Nouvelle Critique, par l'ouverture de son comité de rédaction. Deux de ses membres le quittent en janvier (c'est-à-dire avant les révélations du Rapport Khrouchtchev : Victor JoannèsVictor Joannès (1912-1972), était un des piliers de l'autre revue mensuelle du PCF, Les Cahiers du Communisme, où il va continuer la « bataille idéologique » (selon une des formules guerrières utilisées par les organisations marxistes), avant de retrouver le Boulevard Blanqui, où à partir de 1965 il dirige l'Institut Maurice-Thorez. Cf notice "Victor Joannès", dans le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, mouvement social, tome 7 (cédérom) et Régis Bergeron. Huit nouveaux y entrentLe Numéro ultime de La Nouvelle Critique (130/janvier-février 1980) fournit une récapitulation des rédactions successives de la revue. Elle sert de référence pour cette page. Cependant une omission y est faite pour les entrants de 1956, celle de Jeanne Lévy, dont le nom figure pour l'année 1956, dans l'Ours de présentation, en deuxième de couverture. : deux docteurs en médecine, Émile Baulieu et Jeanne Lévy, deux germanistes, André Gisselbrecht et Émile Bottigelli, un historien Jean Suret-Canale, un spécialiste de l'art, Pierre Gaudibert, un philosophe, Lucien Sebag. Le huitième, est un responsable politique, Victor MichautLa nomination d'un haut dirigeant du PCF au comité de rédaction de La Nouvelle Critique peut surprendre. Mais Victor Michaut, ancien dirigeant de la Fédération des Jeunesses communistes, déporté à Dachau, officiellement annoncé comme ouvrier marbrier (profession déclarée lorsqu'il est élu député le 21 octobre 1945 à l'Assemblée nationale constituante, est en fait un autodidacte, grand lecteur... y compris des œuvres ardues de Marx et de Lénine. Voir sa biographie dans Histoire intérieure du Parti communiste français, tome 4, de Philippe Robrieux, et la plaquette La vie de Victor Michaut, un instant d'avenir, éditée en 1985 par la fédération communiste de Seine-Maritime, avec une préface de Roland Leroy. Tuberculeux, il ne livre en 1956 qu'un article et doit cesser son activité en 1957 ancien membre du Bureau politique du Parti. Ce renouvellement ne fait cependant pas dévier la revue. En effet, anticipant de quelques mois nombre de ses camarades, l'ancien responsable de l'Union des étudiants communistes de 1939, devenu journaliste, un temps député, Pierre Hervé publie en ce début d'année un livre critique (La Révolution et les fétiches), qui dénonce l'aveuglement stalinien, l'inefficacité du PCF à influer malgré son audience, sur le cours de l'histoire depuis 1945, l'ouvriérisme des intellectuels, etc. Le livre aurait pu passer inaperçu, mais l'ancien dirigeant de la Résistance qu'est Pierre Hervé n'est pas un inconnu et trouve une tribune dans le premier numéro de l'année 56 de France Observateur : deux pleines pages en milieu de journal, reprennent les morceaux choisis du livre, agrémentées, pour marquer l'importance de la défection, d'une photo de Hervé discutant d'égal à égal avec ...Jacques DuclosPierre Hervé dénonce les fétichistes du Parti communiste français, titre sur six colonnes (2 pages) l'ancêtre du Nouvel Observateur.. Dès février, ils sont deux, Jean Kanapa et Jean Suret-Canale, à réfuter ses arguments et à conclureLa Nouvelle Critique, N° 72, 1956, page 44 : « L'entreprise de Hervé se caractérise par une pure et simple entreprise de liquidation du marxisme-léninisme et des principes qui fondent l'action du Parti communiste. Son objectif politique est la capitulation de la classe ouvrière. (...) Vieille chanson ! depuis un siècle les sirènes de la bourgeoisie s'évertuent, plus ou moins habiles, à la faire entendre. Le malheur c'est que depuis Marx et Engels, depuis la révolution d'Octobre, les communistes n'ont jamais voulu répondre à la voix de ces sirènes,(...). Ils se refusent à prendre des vessies pour des lanternes (...) et à renoncer à leurs objectifs de libération sociale. »
Le s'ouvre le XX Congrès du Parti communiste de l'Union soviétiqueRoger Martelli, 1956 le choc du du PCUS, Éditions sociales, Paris, 1982.. L'onde de choc provoquée par le rapport présenté par le secrétaire général de ce parti est d'autant plus rude pour les tenants de la logorrhée aperçue dans cet extrait de La Nouvelle Critique. L'ébranlement des certitudes qui survient à la suite du rapport « secret », où Nikita Khrouchtchev fait état des crimes de la période stalinienne, dont le Parti communiste français nie durant 20 ans avoir eu officiellement connaissance, atteint les membres de la rédaction de la revue à des degrés divers, et provoque pour certains un rejet du Parti, identique à celui manifesté par Pierre Hervé. En , trois des membres du comité de rédaction en sont exclusCf Annie Kriegel Ce que j'ai cru comprendre, p. 610-630. : Victor Leduc, Annie Besse, Henri Lefebvre. Plusieurs autres démissionnent ou s'éloignent : Jean-Toussaint Desanti, Lucien Sebag, Émile Bottigelli, Émile Beaulieu, Pierre Gaudibert. Le dernier numéro de La Nouvelle critique, en janvier 1980, ne fait aucune allusion à ces départs. Cf page 93 du numéro 130..
De 1958 à 1967, un « marxisme militant » ...autrement En l'espace de deux ans (1958-1959), le comité de rédaction de la revue est renouvelé presque totalement. Au niveau de la direction de La Nouvelle Critique, Jean Kanapa quitte la rédaction en chef en 1959. Trois personnes vont assumer la direction de la revue qui se professionnaliseLes noms et détails biographiques qui accompagnent la présentation qui suit sont issus de l'ouvrage déjà cité de F. Matonti, du volume 4 de l'Histoire intérieure du Parti communiste (Philippe Robrieux, et des volumes disponibles du Maitron. : Le poste de directeur est créé, tenu par Guy Besse, professeur de philosophie, responsable national des Étudiants communistes en 1945, directeur de la maison d'édition du PCF, Les Éditions sociales. Il a trente ans et il est membre du Comité central du PCF depuis 1956. Il est directeur politique de la revue jusqu'à fin 1966. Il est de ceux qui initient, entre les pôles opposés que sont Roger Garaudy et Louis Althusser, une voie médiane du marxisme, telle qu'elle se développe en lors d'une session « historique » du comité central tenue à ArgenteuilCf le numéro 2 des Annales de la société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, paru en 2000, titré "Aragon et le Comité central d'Argenteuil" : articles de Guy Besse, Jacques Chambaz, Lucien Sève, Pierre Juquin, Roland Leroy, reprise des interventions de Roger Garaudy, André Stil et Henri Krasucki.. La fonction de rédacteur en chef échoit à un ancien instituteur, devenu « permanent » du PC et journaliste, Jacques Arnault. Âgé de 31 ans en 1959, il quitte la revue fin 1966, pour devenir grand reporter à L'Humanité. Un rédacteur en chef adjoint, André Gisselbrecht, complète l'équipe. Le comité de rédaction compte environ 25 membres. Des départs et des arrivées ont lieu. Outre ceux de la direction de la revue, quelques-uns retiennent l'attention. Ainsi en 1963 font partie de cette instance des hommes (aucune femme, contrairement aux périodes antérieures) que les débats dans le monde intellectuel (dans sa pluridisciplinarité, mais à l'exception notable des sciences), voire leur destin politique ultérieur, font ou vont faire connaître : Jacques Chambaz, historien, Henri Claude, économiste, Roland Desné, spécialiste d'études littéraires, Jean Fréville, écrivain, François Hincker, historien Pierre Juquin, germaniste, Jean Kanapa, toujours présent officiellement, Jean Marcenac, écrivain, Jacques Milhau, philosophe, Maurice Moissonnier, historien, Claude Prévost, germaniste, Jean Rollin, critique d'art et muséographe, Lucien Sève, philosophe, Michel Simon, philosophe et sociologue, Jean Suret-Canale, géographe, Boris Taslitzky, artiste-peintre, Michel Verret, alors philosophe, Roland Weyl, juriste.