est le premier album du groupe de rock anglo-américain Tin Machine. Il est sorti en 1989 chez EMI.

Le groupe Tin Machine est formé en 1988 par le chanteur britannique David Bowie avec trois musiciens américains : le guitariste Reeves Gabrels et une section rythmique composée des frères Hunt (batterie) et Tony Sales (basse). Bowie cherche à se réinventer après l'échec artistique et critique de son album de 1987 en proposant une musique électrique et agressive influencée par le rock alternatif.

L'album est enregistré en l'espace de quelques mois entre la Suisse et les Bahamas. Accompagnés du guitariste Kevin Armstrong, les membres de Tin Machine enregistrent leurs chansons de manière spontanée, dans les conditions du , tandis que les paroles écrites par Bowie, qui abordent des sujets d'actualité comme la montée du néonazisme ou la consommation de crack, sont des premiers jets non retravaillés.

À sa sortie, bénéficie d'un accueil favorable dans la presse musicale et se classe des ventes au Royaume-Uni. Avec le recul, il est considéré comme un virage nécessaire dans la carrière musicale de Bowie, mais dont le contenu n'est pas à la hauteur de ses meilleurs disques.

Histoire

Contexte

vignette|gauche|L'araignée géante du .|alt=Photo d'une scène plongée dans l'obscurité et surplombée par un dôme rouge relié au sol par huit traînées bleues évoquant respectivement le corps et les pattes d'une araignée. On distingue à ses pieds plusieurs petites silhouettes de musiciens.

, dix-septième album studio de David Bowie, sort le . Il donne lieu à une tournée de promotion mondiale à la mise en scène grandiose, le , qui dure du au . Si la tournée rencontre un succès commercial considérable, l'album connaît des ventes décevantes. La critique comme le public tendent alors à considérer Bowie comme un artiste démodé dont la carrière est dans l'impasse. Le chanteur accueille avec soulagement la fin de la tournée et marque le coup en mettant le feu à l'araignée géante qui était au cœur de son dispositif scénique.

À la recherche d'un nouveau souffle musical, Bowie entre en contact en avec le guitariste américain Reeves Gabrels. L'épouse de ce dernier, Sarah, était son attachée de presse pendant le et elle en a profité pour lui donner une cassette de démos enregistrée par son mari. Après quelques répétitions en Suisse, pays d'adoption de Bowie depuis le début de la décennie, leur première collaboration publique a lieu lors d'un concert de charité au Dominion Theatre de Londres le , avec une version de la chanson réarrangée de manière agressive et métallique par Gabrels.

Enregistrement

vignette|Reeves Gabrels, le guitariste de Tin Machine.|alt=Photo d'un homme blanc à lunettes, avec des cheveux blancs coupés courts et une barbiche également blanche. Il porte une chemise noire et joue d'une guitare électrique rouge.

De retour en Suisse, Bowie et Gabrels se rendent aux studios Mountain de Montreux pour commencer à travailler sur un album. Le chanteur fait appel au producteur Tim Palmer, connu à l'époque pour avoir travaillé avec des groupes de rock gothique comme The Mission ou Gene Loves Jezebel. Le projet initial, une adaptation de la pièce de théâtre de Steven Berkoff, est rapidement abandonné. Les premières versions des chansons , , et voient le jour durant cette phase.

Une nouvelle orientation est trouvée avec le recrutement du bassiste Tony et du batteur Hunt Sales comme section rythmique. Les frères Sales, qui ont déjà collaboré avec Bowie sur l'album d'Iggy Pop en 1977, apportent aux séances d'enregistrement une agressivité chaotique et une musicalité blues et garage. Il faut quelques jours à Gabrels pour s'habituer au franc-parler et à l'humour bravache des Sales : il se souvient par la suite qu'à sa première rencontre avec Hunt Sales, celui-ci portait un T-shirt proclamant et un couteau à la ceinture. Afin de bénéficier d'une position dominante dans le studio, le batteur fait installer son instrument sur une estrade si haute qu'il doit y grimper à l'aide d'une échelle. Les musiciens finissent par développer une relation de travail fructueuse et un deuxième guitariste, Kevin Armstrong, vient compléter la formation.

vignette|gauche|Tony et Hunt Sales, la section rythmique de Tin Machine.|alt=Montage de deux photos, l'une en couleurs et l'autre en noir et blanc, montrant chacune un homme blanc aux cheveux bruns.

Après une pause de quelques mois, les cinq musiciens reprennent le travail aux studios Compass Point de Nassau, aux Bahamas. L'improvisation et la spontanéité sont les maîtres-mots de ces séances : le groupe se refuse tout overdub et favorise les prises directes, à l'image de qui est enregistrée en direct et en une seule fois. Ces contraintes s'appliquent également aux paroles : les musiciens encouragent Bowie à improviser au micro et à ne pas réécrire ses premiers jets.

C'est durant cette période, vers , que Bowie décide que ce nouveau projet ne paraîtra pas sous son seul nom. Il envisage de former un véritable groupe sur le modèle traditionnel des Beatles, avec deux guitaristes, un bassiste et un batteur. Kevin Armstrong est par conséquent relégué au rang de musicien de studio, tandis que les quatre autres deviennent membres à part égale d'un groupe baptisé « Tin Machine », d'après la chanson du même nom, sur une idée des frères Sales, qui aiment l'idée d'avoir leur propre indicatif musical, . Tin Machine fait ses débuts sur scène incognito dans un bar de Nassau vers la fin des séances d'enregistrement de l'album, au printemps 1989.

Parution et accueil

sort le chez EMI, la maison de disques de Bowie. Pendant la promotion de l'album, ce dernier insiste sur le caractère démocratique de Tin Machine et refuse notamment d'être interviewé seul, ce qu'une partie de la presse considère comme une énième mise en scène de la part du « caméléon » Bowie. Sur la pochette, les quatre membres du groupe apparaissent habillés de la même manière, en costume-cravate noir, Bowie arborant une coupe de cheveux courte et un début de barbe. Chris O'Leary les compare à et Nicholas Pegg à .

Les critiques comparent favorablement aux derniers albums parus sous le nom de Bowie et saluent notamment le niveau d'énergie dont il fait preuve. Il se classe des ventes au Royaume-Uni à sa sortie derrière de Queen et de Jason Donovan.. Les trois singles qui en sont tirés au cours de l'année, , et , se classent dans le bas du hit-parade britannique, atteignant respectivement la , et . Seule bénéficie d'un clip dédié, mais un pot-pourri de huit autres chansons de l'album donne lieu à une vidéo de réalisée par Julien Temple.

La tournée de promotion de l'album est conçue comme l'exact contraire du . Le ne dure que quelques semaines, du au , avec seulement une douzaine de concerts en Europe et aux États-Unis dans des salles pouvant accueillir au maximum. Les setlists ne reprennent aucun des grands succès de la carrière solo de Bowie : elles sont entièrement composées de chansons de Tin Machine (seule n'est pas jouée en concert), avec quelques reprises comme de Bob Dylan ou de Johnny Kidd.

Postérité

vignette|redresse|David Bowie en 1990.|alt=Photo d'un homme blanc aux cheveux blonds coupés courts. Il porte une chemise blanche et une veste sans manches noires et joue de la guitare acoustique.

La bienveillance dont bénéficie à sa sortie ne tarde pas à disparaître, comme en témoigne son traitement par le magazine Q : après avoir figuré dans sa liste des « 50 meilleurs albums de l'année en 1989 », il apparaît en 1996 dans une liste des « 50 albums qui n'auraient jamais dû voir le jour ». Tin Machine se sépare en 1992 après un deuxième album et une deuxième tournée. Bowie retourne à sa carrière solo et décrit avec le recul cette parenthèse comme un retour aux sources nécessaire pour remettre sa carrière sur les rails, une véritable selon l'expression de Nicholas Pegg.

Les biographes de Bowie se montrent mitigés à l'égard de . Pour Nicholas Pegg, s'il n'est pas aussi mauvais que sa réputation le laisse entendre, il reste , tandis que Paul Trynka estime qu'il n'est avec ses morceaux . Matthieu Thibault salue la conviction enthousiasmante des musiciens, mais déplore la qualité inégale des compositions et la production de Tim Palmer.

Caractéristiques artistiques

Musique

Après plusieurs albums de pop calibrée pour plaire au plus grand nombre, Bowie opère avec un virage musical net en direction du rock alternatif. Ce genre dominé par les guitares électriques est alors en pleine croissance aux États-Unis avec des groupes comme les Pixies, Dinosaur Jr. ou Sonic Youth, autant de noms que Bowie cite comme ayant influencé Tin Machine. Celui-ci est conçu comme un retour à la forme la plus basique du rock, celle des groupes des années 1960 avec batterie, basse et deux guitares. Ce retour aux sources présage paradoxalement l'explosion du courant grunge au début des années 1990. La guitare de Gabrels et la batterie de Hunt Sales sont les instruments qui dominent la majeure partie des chansons : Nicholas Pegg note qu'elles tendent souvent à dégénérer en improvisations informes ou en duels épuisants entre les deux musiciens.

L'album s'ouvre sur , un morceau construit autour d'un riff de blues sur lequel Tin Machine sonne par endroits comme les Doors. Sa structure est régulièrement interrompue par les solos improvisés de Reeves Gabrels. Plusieurs chansons sont bâties autour de riffs repris de classiques du rock : celui de provient de , chanson des Troggs reprise par Jimi Hendrix et celui de cite la version de des Yardbirds.

D'autres chansons évoquent des influences historiques de Bowie. , coécrite avec Kevin Armstrong, rappelle du Velvet Underground, tandis que la structure saccadée de évoque , un morceau du groupe The Pretty Things que Bowie a repris en 1973 sur l'album . Cette dernière bénéficie de la seule apparition sur le disque d'un autre instrument avec la présence d'une partie d'orgue Hammond interprétée par Armstrong. L'album contient également une reprise de de John Lennon dont les biographes de Bowie tendent à trouver qu'elle perd l'efficacité de la version acoustique originale.

Entre ces morceaux énergiques, propose quelques chansons plus lentes, comme les ballades et . La première bénéficie d'un riff à la Hank Marvin, tandis que la seconde est une power ballad à la manière d'Aerosmith. bénéficie elle aussi d'arrangements moins lourds que le reste de l'album. Avec ses couplets menaçants et son refrain d'une sincérité désarmante, elle est souvent considérée comme la meilleure chanson de l'album, y compris par Bowie lui-même qui le réenregistre en 1996 pendant les séances de son album solo .

Paroles

En s'interdisant de retoucher ses premiers jets, Bowie produit pour des textes inhabituels pour lui de par leur caractère polémique et direct, avec beaucoup de jurons : rien que dans , Bowie chante , , et , autant de grossièretés qui ne font pas partie de son vocabulaire habituel. Plusieurs chansons s'en prennent directement à des phénomènes de société : la consommation de crack, drogue dérivée de la cocaïne, pour , la montée du néonazisme pour ou les films d'horreur () pour .

Certaines paroles font preuve d'un machisme tout aussi inattendu de la part d'un artiste ayant toujours joué sur son ambiguïté de genre. L'allusion dans aux violences conjugales qu'aurait commises l'acteur Sean Penn sur son épouse, la chanteuse Madonna, en constitue l'exemple le plus visible. Nicholas Pegg y voit l'influence de l'humour potache des frères Sales.

Les ballades et sont dédiées à la fiancée de Bowie, Melissa Hurley, une jeune danseuse dont il a fait la connaissance pendant le . La première la supplie de garder son innocence le plus longtemps possible, tandis que la seconde, malgré son optimisme général, trahit son inquiétude de voir leur relation s'achever, ce qui se produit effectivement en 1990. propose également des paroles plus introspectives qui reflètent l'insécurité artistique de Bowie.