La Société ouverte et ses ennemis (en anglais : ) est un ouvrage de philosophie politique écrit par Karl Popper. Il développe une critique de l'historicisme et analyse les écrits de Platon, de Hegel et de Marx comme précurseurs des totalitarismes du . Il s'agit d'un classique de la philosophie politique.

Présentation générale

Histoire de publication Karl Popper rédige l'ouvrage dans l'obscurité académique en Nouvelle-Zélande pendant la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs collègues de philosophie et de sciences sociales l'assistent afin que le livre soit publié. Ernst Gombrich a comme mission de trouver un éditeur pour publier le livre ; Friedrich Hayek manœuvre pour que Popper soit recruté à la London School of Economics afin qu'il y enseigne la philosophie politique. Le manuscrit final est relu par Lionel Robbins et Harold Laski, de la LSE.

Enfin, J. N. Findlay propose le titre final du livre. Trois autres noms ont été envisagés : Une Philosophie sociale pour personnes banales, qui en était le titre original, Trois faux prophètes : Platon, Hegel et Marx, ainsi que Critique de la philosophie politique. L'expression de est reprise par l'auteur à Henri Bergson, dont il admire les Deux Sources de la morale et de la religion.

Le livre est proposé à des éditeurs américains dès 1943, mais n'est publié qu'en 1945 par Routledge, à Londres. Le livre a alors été divisé en deux volumes : L'Ascendant de Platon, et Hegel et Marx (ou en anglais, La Prophétie de la marée haute : Hegel, Marx, et la postérité).

La traduction française est dirigée par Philippe Monod. Popper écrit une préface spécifique pour la version française.

Le livre n'eut l'autorisation d'être publié en Russie qu'en 1992Поппер Карл Раймунд Открытое общество и его враги. Том 1 Чары Платона. Том 2 Время лжепророков: Гегель, Маркс и другие оракулы. Москва 1992..

Contenu Dans La Société ouverte et ses ennemis, Popper développe une critique de l'historicisme, dans le prolongement de Misère de l’historicisme, et défend la « société ouverte » et la démocratie. Il écrit ainsi dans la préface à l'édition française de 1980Karl Popper, Préface à l'édition française, tome 1, Seuil, 1980, p.8 :

Popper traite également du rationalisme et de l'irrationalisme. Il se range dans les partisans du rationalisme, de même que MarxPage 169, il prend la « défense du rationalisme de Marx ».. Il cite Alfred North Whitehead et Arnold Joseph Toynbee comme représentants de l'irrationalisme. Popper écrit que « rationalisme et humanisme sont très proches, en ce sens que l'attitude rationaliste se combine habituellement avec une vision égalitaire et humaniste. L'irrationalisme, au contraire, s'associe plus souvent avec l'antiégalitarisme »page 162..

Popper propose une philosophie fondée comme son épistémologie sur la réfutabilité et donc sur l'indéterminisme. La science, qui repose sur l'expérience, doit pouvoir à chaque instant être remise en question. Il défend une société démocratique, dominée par le libre choix des individus et par le contrôle et la révocabilité des dirigeants par les gouvernés.

Dans le premier tome, L'Ascendant de Platon, il revient sur l'influence du philosophe grec Platon sur la pensée à travers les âges : la plupart de ses interprètes furent séduits par sa grandeur. Pour Popper, ils ont adopté sa philosophie alors qu'elle représente un danger réel, en proposant ce qui n'est autre qu'un cauchemar totalitaire où, dans une Cité dirigée par une élite, l'individu est sacrifié à la collectivité. Popper défend la différence entre les idées de Socrate et celles de Platon, écrivant que Platon s'éloigne irrémédiablement des idées humanistes et démocratiques de Socrate dans ses dernières années. Tout particulièrement, il s'attaque à La République de Platon, dans lequel il dépeint Socrate sympathisant avec le totalitarisme. Il suggère que Platon était la victime de sa propre vanité et se rêvait en « roi-philosophe » de sa cité idéale.

Dans le second tome, Hegel et Marx, il critique les deux auteurs plus contemporains que sont Hegel et Marx. Il fait remonter la genèse des idées de Hegel jusqu'à Aristote et montre en quoi elles auraient selon lui une influence sur les totalitarismes du . Il reproche à Hegel et à Marx, comme à Platon, de considérer que l'histoire obéit à des lois (le développement de l'Esprit pour Hegel, la lutte des classes pour Marx) et, partant, de paralyser le progrès en imposant le fatalisme.

Popper reconnaît cependant à Marx « son aspiration au règne de la liberté »Tome 2, Seuil, 1979, page 72., ainsi que son humanisme et « son sens profond de la justice. »Page 82. Pour Popper, Marx figure « à jamais au nombre des libérateurs de l'humanité »Page 83., et au nombre des défenseurs d'une société ouvertePage 134.. Il ajoute que « l'injustice et l'inhumanité du capitalisme sans entrave que décrit Marx me paraissent indiscutables. »Page 84. De plus, Marx condamne le capitalisme car c'est « un système qui, en obligeant l'exploiteur à asservir l'exploité, prive l'un comme l'autre de leur libertéPage 133.. » Mais Popper reproche à Marx un « historicisme moral ».

Résumé de l’œuvre

Volume 1

Le mythe de l'origine et du destin Popper se montre critique envers la doctrine historiciste, selon laquelle l'histoire aurait un sens, l'individu serait un pion, . Une de ses formes les plus anciennes est la doctrine du peuple élu, où Dieu . Il distingue les sociétés fermées (tribales) des sociétés modernes, ouvertes. Le tribalisme est une forme d'organisation suprême qui n'apporte aucune importance à l'individu, où le groupe prédomine.

Avant de critiquer la pensée platonicienne, l'auteur revient sur Héraclite, inspirateur de Socrate, de Platon et d'Aristote. Aristocrate, Héraclite était un antidémocrate désabusé, qui a rompu avec la philosophie orientale en soutenant une doctrine du devenir. Il combine une croyance en un changement permanent et la croyance en une loi du destin immuable.

Platon a été le premier grand philosophe à proposer une loi du développement historique. Il soutient en effet que . Toutefois, . La corruption politique entraîne une corruption morale, qui entraîne elle-même une corruption raciale. Popper voit la théorie des Formes comme une adaptation de Platon à l'historicisme, car cette théorie soutient que des Formes, éternelles, existent : elles se soustraient au changement.

La sociologie descriptive de Platon Popper considère Platon comme le premier auteur en sciences sociales, et le plus influent de tous. Il était, selon lui, un sociologue dans le sens d'Auguste Comte ou de John Stuart Mill, à savoir qu'il appliquait sa méthode idéaliste à une analyse de la vie sociale et des lois qui conditionnent sa stabilité. Comme Aristote, Popper soutient que Platon a défendu la théorie des Formes afin d'assurer un espace de stabilité dans un monde d'instabilité qu'il voyait dégénérer. C'est donc à un impératif méthodologique, celui de la stabilité nécessaire à l'établissement d'une connaissance sûre, que la théorie des Formes répond.

Si Platon a souvent été dépeint comme un homme de théorie là où Aristote aurait été un homme d'observations et d'empirie, Popper remarque le détail des descriptions sociologiques du maître. Platon réfléchit à l'origine des sociétés, au patriarcat tribal, et à la vie sociale, ou encore sa théorie du cycle des régimes. L’État idéal, le premier, peuplé des hommes les plus proches des dieux, est corrompu par la guerre de classes et l'ambition des vaniteux, ce qui cause l'émergence de la timocratie, et ainsi de suite.

Le philosophe analyse ensuite l'opposition entre nature et culture, ou nature et convention. Ce dualisme, affirme-t-il, remonte au moins à Protagoras. Les sociétés fermées, ou tribales, ne conçoivent pas de différence entre les deux concepts ; ce n'est que lorsqu'elles s'ouvrent, qu'elles rejettent l'explication magique des phénomènes naturels, qu'une pensée de la convention peut émerger. Cela exige de savoir distinguer le droit naturel et le droit positif.

L'auteur distingue trois formes de source des lois : le naturalisme biologique, le positivisme juridique ou éthique, et le naturalisme psychologique ou spirituel. Le naturalisme biologique voit dans la nature des lois inébranlables à appliquer aux hommes, là où le positivisme juridique invite à considérer que les lois des hommes doivent imiter ce que l'on trouve (ce qui est posé) dans la vie sociale, comme le droit du plus fort.

Le programme politique de Platon Le programme politique de Platon est double, inspiré de sa théorie idéaliste pour la première injonction, et naturaliste pour la deuxième : , et . L'opposition de Platon au changement en politique est dû à sa considération du changement comme mauvais, et à la stabilité (la permanence) comme le divin, la perfection. Ces injonctions sont sous-tendues par sa conception rigide des classes sociales, selon laquelle un groupe éclairé doit faire paître le peuple animal. Popper voit chez l'aristocrate Platon un amour romantique pour la société tribale archaïque, fermée ; il est donc un réactionnaire, et non un progressiste.

Selon Popper, Platon identifie la justice à ce qui est bon pour la classe dominante ; la classe dominante étant elle-même fermée, rigide dans ses limites. Aussi, il identifie l'individualisme à l'égoïsme, alors que les deux termes doivent, pour Popper, être distingués : l'individualisme s'oppose en réalité au collectivisme, et non à l'altruisme.

Platon pose la question de l'identité du dirigeant : qui est le mieux placé pour diriger la Cité ? Platon traite de souveraineté au sens le plus absolu du terme : il n'y a pas, pour le dirigeant, à y avoir de contre-pouvoirs. Le dirigeant doit être un philosophe, comme le recommandait Socrate ; mais le philosophe-roi de Platon est le détenteur orgueilleux du savoir, là où Socrate appelait plutôt à ce que le dirigeant reste humble face à ses propres carences. La conception du pouvoir de Platon est institutionnaliste plutôt que personnaliste : les institutions doivent déterminer, notamment par l'éducation, qui est le plus apte à diriger.

Le mensonge est interdit pour la population, mais autorisé pour le chef de la Cité, dès lors qu'il s'agit d'un mensonge en vue de son bien. L'utilité collective est donc la considération éthique ultime pour Platon.

Popper soutient que le programme politique platonicien dispose d'une approche au politique qui est particulièrement dangereuse. Il s'agit de son ambition d'ingénierie sociale rationnelle. Il s'agit d'une ingénierie utopiste. Le projet utopique de Platon exige le gouvernement d'un seul ou d'un petit nombre, et s'appuie sur l'autoritarisme. Platon est convaincu qu'il faut refaire le moule entier de la structure de la société. Popper remarque chez le philosophe un lien fort entre l'art politique et les beaux-arts. Le politique est un artiste qui doit d'abord nettoyer son canevas, purger les anciennes institutions, pour créer radicalement  du nouveau sans accepter de compromis.

Les attaques de Platon Popper remarque que certains ont excusé la doctrine totalitaire de Platon en la justifiant par le fait que, pour le philosophe grec, l'autoritarisme du philosophe-roi se justifie par la fin qu'il poursuit, à savoir le bonheur pour chaque citoyen. Popper soutient que cette doctrine se base néanmoins sur une division naturelle entre les classes ou les castes, et que dès lors que la justice relève, pour Platon, du droit de la caste supérieure, alors il ne peut y avoir de justice pour tous.

L'auteur revient sur la différence entre les sociétés fermées, tribales, où les tabous religieux règnent et où la raison n'est pas valorisée comme puissance suprême, aux sociétés ouvertes. Popper considère la Grèce antique comme la première société à avoir rompu avec le tribalisme et cherché à ouvrir sa société à la raison.