La proportion de la population arménienne ottomane entre 1914 et 1915 est un sujet controversé. La plupart des estimations donnent un nombre compris entre 1,2 et 2,3 millions d'Arméniens. L'estimation du nombre d'Arméniens vivant dans l'Empire ottoman durant cette période est très importante pour déterminer précisément le nombre de pertes arméniennes entre 1915 et 1923, lorsque a eu lieu le génocide arménien suivi de la guerre d'indépendance en Turquie.
Cet article présente des statistiques sur la population arménienne de l'Empire ottoman.
Statistiques ottomanes Bien que les Ottomans eussent des recensements de populations avant les années 1830, ce n'est qu'en 1831 que fut créé l'Office des registres de la population (Cerîde-i Nüfus Nezareti).
Afin d'améliorer la précision de ses recensements, l'office fut décentralisé en 1839. Les inspecteurs du recensement et autres fonctionnaires de l'office furent réaffectés dans les provinces. Ils enregistraient les naissances et les décès périodiquement et comparaient les listes de population de chaque district. Il ne s'agissait pas d'un recensement complet des populations, mais un recensement des « chefs de famille », c'est-à-dire uniquement de la population masculine adulte par foyer. Les statistiques incluaient l'âge, l'occupation et la propriété de ces hommes.
En 1867, le Conseil d'État ottoman prit la décision de créer des tableaux de population, afin d'améliorer encore la précision des recensements. De nouvelles techniques de recensement furent introduites en 1874. Cela mena à la création d'une Administration Générale de la Population, attachée au ministère de l'intérieur en 1881-1882. Ces changements ont pu amener à politiser les recensements de population.
La population arménienne avant 1878 En 1844 l'administration ottomane enregistra 2,4 millions d'Arméniens dans l'Empire ottoman. En 1867 le nombre restait le même. Il n'est pas établi si cette stagnation est due à une volonté politique de ne pas enregistrer de croissance arménienne sur une période de 23 ans.
Après l'internationalisation de la question arménienne et le congrès de Berlin qui suivait en 1878, l'idée d'une nation arménienne autonome ou indépendante devint une possibilité. Les recensements arméniens prirent de l'importance. Le premier enregistrement mené par l'Administration Générale de la Population sous le Sultan Abdülhamid II recensait moitié moins d'Arméniens en 1881-1882 que lors du précédent recensement. Cette baisse de la population est expliquée en partie par la perte des régions de Batoumi, Kars et Ardahan au profit de l’Empire russe.
Population arménienne jusqu'en 1905
Du recensement de 1881-1882 à celui de 1905, une croissance quasi constante de la population arménienne fut enregistrée.
Les statistiques ottomanes ont été utilisées par le démographe américain Justin McCarthy, qui s'est largement appuyé sur les recensements de 1911-1912, de 1905 et de 1895-1896 pour ses calculs. En appliquant la théorie des populations stables en utilisant la demi-pyramide des âges masculine, il obtint le nombre de ArméniensJustin McCarthy, Muslims and Minorities: The Population of Ottoman Anatolia and the End of the Empire, New York Univ Press, 1983..
Bien qu'étant le résultat d'amples études, les chiffres obtenus par McCarthy ont été très critiqués par de nombreux spécialistes. Parmi eux, le Français Frédéric Paulin a sévèrement critiqué la méthodologie employée et suggéré qu'elle est défaillanteFrédéric Paulin, Négationnisme et théorie des populations stables : le cas du génocide arménien, in Hervé Lebras (dir.), L’Invention des populations. Biologie, Idéologie et politique, Editions Odile Jacob, 2000.. Hilmar KaiserHilmar Kaiser, a German expert on the Armenian genocide, also criticizes McCarthy's calculation techniques in an interview with Dirk van Delft published in the NRC Handelsblad, p. 51, Amsterdam, Saturday, 27 May 2000, également spécialiste, a tenu des propos similaires, tout comme le professeur Vahakn DadrianVahakn N. Dadrian, Warrant for Genocide: Key Elements of Turko-Armenian Conflict, New Brunswick, N.J.: Transaction Publishers, 1999. See also his essay: Ottoman Archives and Denial of the Armenian Genocide, in The Armenian Genocide: History, Politics, Ethics, R.G. Hovanissian, ed. New York: St. Martin's Press, 1992 pp. 294-7 et le professeur Levon MarashlianLevon Marashlian, Politics and Demography: Armenians, Turks and Kurds in the Ottoman Empire, Zoryan Inst for Contemporary Armenian Research & Documentation Inc. September, 1990.
Les critiques concernent non seulement la méthodologie employée par McCarthy et ses résultats, mais aussi ses sources primaires, c'est-à-dire les recensements ottomans. Elles relèvent qu'il n'y eut aucun recensement officiel en 1912, les chiffres étant basés sur celui de 1905 durant le règne de Abdülhamid IIKemal H. Karpat, Ottoman Population 1830-1914: Demographic and Social Characteristics, Madiscon, WI: University of Wisconsin Press, 1985. Voir aussi Tableau indiquant le nombre des divers éléments de la population dans l'Empire Ottoman au mars 1330 (14 mars 1914), Istanbul: Zellitch Brothers, 1919. Foreword by Refet. FO 371/4229/86552. May 1919..
Recensements sous Abdülhamid II Le fait que le recensement de 1912 ait été conduit sous le régime du sultan Abdülhamid II le rend douteux, selon les critiques. Des enregistrements turcs suggèrent aussi qu'Abdülhamid II ait intentionnellement sous-estimé la population arménienne.
L'auteur turc Kâzım Kadri écrit : « Durant le règne d'Abdülhamid nous avons abaissé les chiffres de population des Arméniens... ». Il ajoute « Par ordre d'Abdülhamid le nombre d'Arméniens a délibérément été abaissé »Hüseyin Kâzım Kadri, Balkanlardan Hicaza: Imparatorlugun Tasfiyesi. 10 Temmuz Inkilâbı ve Netayici, Istanbul: Pınar, 1992. Originally published in Ottoman Turkish in 1920 in Istanbul by Islam and Askeri Publishers. p. 126, 133; in the original Ottoman version, p. 116, 123. Cited as well in Vahakn N. Dadrian, Warrant for Genocide p. 173.
D'autres éléments suggèrent que ces sous-estimations diminuèrent de moitié la population arménienne. Dans le district de Muş par exemple, le fonctionnaire arménien chargé du recensement, Garabed Potigian, présenta un nombre officiel de Arméniens et Turcs. Sur l'insistance de ses supérieurs il fut contraint de revoir ces chiffres, réduisant la population arménienne à et augmentant celle des Turcs à 95 000Voir : Sarkis Pteyani Hushere,' dans Harazat Patmutiun Tarono, Cairo: Sahag-Mesrob, 1962 p. 22 pour de tels exemples de sous-estimations. Également cité par Vahakn N. Dadrian, Warrant for Genocide [notes 13] p. 187. H.F.B. Lynch également a noté de tels arrangements : « Continuant notre chemin, nous rencontrons un prêtre arménien — un jeune homme, large d'épaules [...]. Il semble enclin à parler, donc nous lui demandons combien d'églises il y a à Mouch (Muş). Il répond sept ; mais le commissaire avait dit quatre. Un soldat s'adresse à lui en kurde ; le pauvre homme devient pâle, et remarque qu'il s'est trompé en disant sept. Il ne peut pas y en avoir plus de quatre... Ainsi furent quelques-unes de nos expériences durant notre court séjour à Mouch. »H.F.B. Lynch, Armenia. Travels and Studies, Vol. 2, Beirut, Khayats, 1965, p. 171.
Le sultan Abdülhamid II considérait apparemment la sous-estimation de Arméniens qu'on lui présenta comme une exagérationSultan II. Abdülhamid Han, Devlet ve Memleket Görüşlerim, A. Alaeddin Çetin et Ramazan Yıldız, eds. (Istanbul: Çigir, 1976) p. 158.
L'Allemand Felix Guse, chef d’état-major de la ottomane, avait déploré que « les Turcs connaissaient peu leur pays, avant tout parce qu'il était hors de question de pouvoir obtenir des chiffres de statistique fiables »Felix Guse, Die Kaukasusfront im Weltkrieg, Liebzig: Koehler und Amelang, 1940, p. 83.
Faïez El-Ghocéin, ancien kaïmakam de Kharpout, a écrit dans son livre qu'il y avait selon les statistiques officielles ottomanes environ 1,9 million d'Arméniens dans l'Empire ottomanMartyred Armenia par Fa'iz El-Ghusein, Bombay, 1916.
Une autre indication sur la possible existence d'autres statistiques est le livre de Polybius, publié en 1919, qui mentionne un « recensement officiel ottoman de 1910 »Voir "Greek Population" par Justin McCarthy, Muslims and Minorities: The Population of Ottoman Anatolia and the End of the Empire, New York Univ Press, 1983. Mais Justin McCarthy a essayé de vérifier cette information sans succès et la considère comme une fabricationIbid.
L'historienne turque Dr Seçil Akgün a affirmé : « Les Ottomans n'ont pas un nombre défini [de la population arménienne]. C'est-à-dire, nous avons entre nos mains des nombres contradictoires concernant la population arménienne dans les frontières de l'Empire ottoman. J'ai tendance à penser que Basmacıyan donne les nombres les plus précis. C'est-à-dire entre 2 et 3 millions. »Entretien publié dans le journal turc Hurriyet, 27 avril 1987. gauche|vignette|Proportions des populations musulmanes, grecques et arméniennes en Asie Mineure d'après la statistique du livre Jaune.
Autres problèmes des recensements Un autre problème est soulevé : le fait que les statistiques officielles aient maintenu une croissance constante de la population arménienne à partir de la période 1894-1897 quand entre et Arméniens ont perdu la vie lors des massacres hamidiens. Le recensement de 1905 n'a pas montré d'anomalie dans la croissance arménienne, ce qui suggère qu'un quota fixe de la croissance arménienne ait été utilisé, et qu'indépendamment des recensements il y avait bien plus d'Arméniens dans l'Empire.
Un autre élément peut fausser les données, il s'agit du fait que de nombreux Arméniens, tout comme des Juifs et d'autres Chrétiens, étaient considérés comme étrangers parce qu'ils avaient des nationalités étrangères ou bénéficiaient de la protection de consulats étrangers, ceux-là n'étaient pas comptés dans les statistiques.
À cela s'ajoutent encore les Arméniens qui réussissaient à se soustraire aux recensements, pour échapper au service militaire notamment.
Le résultat de tous ces éléments est que les statistiques officielles ottomanes, selon les spécialistes qui les critiquent, sous-estiment largement la population arménienne, pouvant aller jusqu'à la diminuer de moitié. Lynch constate des irrégularités dans le recensement des Musulmans et suppose que des Arméniens aient pu être enregistrés comme Musulmans, voyant dans certaines régions comme à Van des bonds de l'ordre de 50 % de croissance pour les populations musulmanes. Selon lui, ces chiffres ont été utilisés à des fins politiques.
Ainsi, bien que les statistiques ottomanes aient un caractère officiel et que quelques spécialistes occidentaux et de nombreux spécialistes turcs les utilisent en priorité, la plupart des spécialistes occidentaux préfèrent les ignorer, considérant qu'elles manquent de fiabilité.
Recensement de 1914 vignette|Recensement écrit en turc ottoman. gauche|vignette|Le recensement écrit en français. Selon le recensement de 1914, il y aurait 1 161 169 Arméniens grégoriens et 64 253 Arméniens catholiques. Ce qui donne une population de 1 225 422 Arméniens chrétiens. La population arménienne musulmane n'est pas connue étant donné que les Arméniens musulmans sont comptés comme "Musulmans" dans ce recensement. gauche|vignette|Le graphique en barre écrit en français. Dans les notes personnelles du ministre de l'intérieur Talaat Pacha, la population arménienne est estimée à 1 256 403 individus. Il précise néanmoins que si l'on prenait en compte une marge d'erreur de 20% ce chiffre pourrait atteindre 1 500 000.
Statistiques du patriarcat arménien vignette|Les six vilayets de l'Empire ottoman au début du XXe siècle.
Chiffres du patriarcat