Les Cantons-de-l'Est sont une région touristique, naturelle et historique du sud du Québec. Son territoire correspond à peu près à celui de la région administrative de l'Estrie. Avant , les territoires de ces deux régions différaient : les municipalités régionales de comté de Brome-Missisquoi et de La Haute-Yamaska étaient plutôt rattachées à la région administrative de la Montérégie.

Le nom des « Cantons de l'Est » vient de l'adoption du système de tenure britannique, le canton, par les autorités coloniales à la suite de l'arrivée de colons loyalistes qui se sont établis dans cette région après l'indépendance des États-Unis. À l'époque, le Québec rural francophone utilise la tenure française, c'est-à-dire le système des rangs.

Historiquement, la région couvrait les 10 comtés suivants : Arthabaska, Brome, Compton, Drummond, Frontenac, Mégantic, Missisquoi, Shefford, Stanstead et Wolfe.

Histoire vignette|gauche|Localisation des Cantons-de-l'Est au Québec.

Les peuples abénakis Avant la colonisation par les Européens, ces terres étaient habitées et fréquentées par des peuples abénakis (Aki pour Est, Waban ou Woban pour aurore, clarté ou blancheur ; ce serait donc les habitants de la terre de l'aurore). Ces terres étaient considérées comme un territoire de chasse ou un lieu de passage par les Abénakis qui arrivaient des Treize Colonies ou ceux installés au village de Saint-François-de-Sales. Sous le Régime britannique, ils continuent de le fréquenter, mais de moins en moins souventJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 75..

La révolution américaine : l’arrivée des loyalistes

La guerre d’indépendance débute en 1775 dans les Treize Colonies qui veulent se libérer de la tutelle de la Couronne britannique. En 1783, la signature du traité de Paris consacre leur indépendance et marque la naissance des États-Unis.

Certains Anglo-Américains souhaitent toutefois demeurer fidèles à la Couronne alors que d’autres sont chassés de leurs terres par les révolutionnaires. Une fois la paix conclueCertains sont arrivés dès 1776 et se sont enrôlés dans des régiments de la colonie canadienne., des milliers de loyalistes ou d’Anglo-Américains attirés par les promesses d’un avenir meilleur quittent le Vermont ou le New Hampshire pour la province de QuébecJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 83.. Ils se réfugient temporairement à Sorel ou à Montréal.

Parmi ces loyalistes, il y a entre autres John Coffin, Abraham HyattGilles Boileau, « La colonisation dans les Cantons de l’Est », Histoire Québec, vol. 8, no 1, juin 2002, p. 36., Isaac Salls, Philip Derick, le colonel Henry Ruiter, John Savage, John Dewer, le major Duncan Cameron, George et John Titemore pour ne nommer que ceux-là.

Le gouverneur Frederick Haldimand fait d'abord preuve de prudence face à cette vague de nouveaux arrivants. Tout en leur venant en aide en raison de leur loyauté, Haldimand souhaite les éloigner de la frontière américaine, dont le tracé est encore imprécis, et laisser la région inhabitée. Des loyalistes choisissent la baie de Quinte (Ontario), d'autres la baie des ChaleursJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 84.. vignette|Philipsburg est l'un des premiers villages fondés par les loyalistes. Quelques familles décident plutôt de s’installer autour de la baie Missisquoi. La seigneurie de Noyan, qui appartient à Gabriel Christie et à John Caldwell, reçoit bon nombre de loyalistes. La seigneurie de Saint-Armand, propriété de Thomas Dunn, est également un lieu d’installation prisé. Dès 1784, le village de Philipsburg y prend formeJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 86..

Or, en dehors des seigneuries, un vaste espace de terres fertiles demeure non concédé. Il est rapidement convoité par les loyalistes, qui adressent des dizaines de pétitions aux administrateurs coloniaux pour y obtenir des concessions de terresJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 86-87..

Ouverture de la colonisation en 1792 Ce n’est qu’en 1791, avec la nouvelle constitution, que la question est tranchée. L’Acte constitutionnel divise la province de Québec en deux colonies : le Haut et le Bas-Canada. Si dans le Haut-Canada les terres sont concédées en franc et commun socage, au Bas-Canada, elles pourront soit continuer à l’être selon le régime seigneurial ou soit l'être en franc et commun socageCe sont des terres de pleine propriété, libérées des rentes seigneuriales. « Acte constitutionnel (1791) », Encyclopédie du parlementarisme québécois, Assemblée nationale du Québec, 22 février 2016, https://www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/lexique/acte-constitutionnel-de-1791.html; Sophie Imbeault, Les Tarieu de Lanaudière. Une famille noble après la Conquête, 1760-1791, Québec, Septentrion, 2004, p. 117..

Le , le lieutenant-gouverneur Alured Clarke proclame l’ouverture des terres de la Couronne. Cette proclamation précise par ailleurs que les cantons seront divisés en carrés faisant 17 km de chaque côté. Chacun d’entre eux doit réserver une partie des terres à la Couronne et au clergé protestantProclamation to such as are desirous to settle on the lands of the crown in the Province of Lower Canada, publiée dans Gazette de Québec, 9 février 1792, p. 1-2.. À ce moment, 500 à 600 Anglo-Américains sont disséminés dans les seigneuries de Foucault, Noyan et Saint-Armand dans l’attente de terresJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 87..

Dans la foulée de cette annonce, le Conseil exécutif forme le Comité des terres qui est dès lors chargé de recevoir et d’examiner les demandes de concession dans les Cantons de l’Est. Elles devront répondre à une démarche particulière. Un chef représentant un groupe d’associés doit ainsi présenter une pétition demandant un canton. Ce chef avance les fonds pour payer les dépenses d’arpentage et l’établissement des familles. Il sera plus tard dédommagé par une portion de terres concédéesJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 88-89.. Dès le , Gilbert Hyatt dépose une demande pour le canton d’Aston en son nom et en celui de ses associés. Elle sera suivie de plusieurs autres dans les prochaines semaines.

Plusieurs loyalistes sont impatients d’occuper les terres demandées et se fient aux seules autorisations d’arpentage pour ce faire. C’est le cas de Gilbert Hyatt mais aussi de Josiah Sawyer, chef du canton d’Eaton. En 1793, ils quittent tous deux la baie Missisquoi avec leur famille et amènent leurs associés s’installer dans le canton choisi. Or, ces Anglo-Américains vont demeurer dans l’attente souvent pendant une dizaine d’années avant d’obtenir enfin leurs titres de propriété. Certains vont multiplier les démarches bureaucratiques alors que d’autres s’installent sans autorisation sur un lotJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 88..

Thomas Spencer et Alexander Griggs prennent ainsi l’initiative de s’établir dans le sud de Sutton en 1792. John Savage fait de même à West Shefford et Isaac Lawrence dans le sud-est de Shefford, tandis qu’Ebenezer Hovey est à la tête d’un groupe qui s’établit dans le canton de Hatley en 1793Jean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 110.. Ten Eyck défriche une partie du sud-est de Dunham en 1794. Jonathan Hart s’installe entre-temps dans le sud de Brome et Nicholas Austin, à Potton puis à Bolton. En 1796, Jesse Pennoyer défriche l’ouest de Compton alors que Johnson Taplin occupe Stanstead PlainGilles Boileau, « La colonisation dans les Cantons de l’Est », Histoire Québec, vol. 8, no 1, juin 2002, p. 35..

Malgré cela, en 1796, un seul canton a officiellement été concédé au Bas-Canada, celui de Dunham. Il appartient au conseiller législatif Thomas Dunn. La même année, des arpenteurs rapportent avoir constaté, lors de leurs tournées, que plusieurs cantons non concédés sont dans les faits occupés et défrichés illégalement. Le Comité des terres émet une proclamation exigeant l’abandon immédiat de ces terresIl a également obtenu des lots dans le canton de Stukely. Jean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 89..

En apprenant la nouvelle, des défricheurs, délégués par une trentaine de cantons parmi lesquels on retrouve Gilbert Hyatt, se regroupent le pour rédiger une pétition. Ils demandent au gouverneur Robert Prescott de suspendre la proclamation. Ce dernier se montre sensible à leurs arguments et demande des règlements moins contraignants. Si la proclamation ne fut finalement pas mise à exécution, cela n’a pas empêché le gouverneur Prescott et le Comité de s’affronter sur la question de la concession des terres du Bas-Canada au cours des mois suivantsJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 98..

Les installations dans les cantons se poursuivent de plus belle. En 1797, Moses Copp s’installe à Georgeville. L’année suivante, Jacob Ruiter prend racine à Cowansville, Avery Denison et Elmer Cushing défrichent Shipton. Le territoire de Melbourne est occupé en 1799 alors que le colonel Henry Ruiter s’établit sur celui de Mansonville et DunkinJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 109-111..

En 1799, Hugh Finlay évalue qu’environ 2000 personnes seraient installées dans des cantons non concédés, et ce, sans posséder les titres requis. Elles se trouvent majoritairement à l’est du lac Memphrémagog. Cela entraîne toutefois quelques concessions. Les cantons de Brome, Bolton et Potton sont ainsi concédés officiellement en 1797, Farnham en 1798 et Clifton en 1799.

Prescott est rappelé en 1799 à cause de ses affrontements avec le Conseil exécutif bas-canadien au sujet des concessions des terres dans les cantons. Ce n’est que sous l’administration du lieutenant-gouverneur Robert Shore Milnes, de 1799 à 1808 que les concessions connaissent une véritable impulsion. Le Comité des terres accorde les droits de propriété dans une quarantaine de cantons durant cette période. Orford est concédé en 1801 et Ascott en 1803. Enfin, Gilbert Hyatt a obtenu le titre tant attendu depuis dix ansJean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 1998, p. 90..

Le Comité des terres commence également à octroyer des concessions de milliers d’hectares à des personnes en particulier – des marchands, des administrateurs coloniaux et même des membres du Conseil exécutif et du Comité des Terres. S’ils les reçoivent gratuitement, plusieurs en profitent pour spéculer et les revendre afin d’en tirer profit. Le gouverneur Milnes lui-même n’est pas étranger au phénomène.