Jack l'Éventreur (en anglais : ) est le surnom donné à un tueur en série ayant sévi dans le district londonien de Whitechapel en 1888. L'affaire à laquelle le personnage est lié, depuis l'époque de son déroulement jusqu'à aujourd'hui, donna lieu à maintes hypothèses et inspira bon nombre d'œuvres en tous genres, lui conférant un statut de mythe moderne.
Le surnom du tueur, dont l'identité est toujours inconnue, apparut pour la première fois dans la lettre « Dear Boss », reçue en par une agence de presse. Elle fut largement mentionnée dans les journaux de l'époque parce que son auteur s'y accusait des meurtres et signait . La police et les journaux reçurent de nombreuses lettres liées à l'affaire. La couverture médiatique de l'affaire finit par être internationale, lui assurant une notoriété durable.
En septembre et , des rumeurs plus persistantes laissèrent croire que plusieurs assassinats dans Whitechapel étaient reliés ; cependant, seuls cinq sont imputables à Jack l'Éventreur : ceux de Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly. Parce que ces meurtres présentent plusieurs similitudes, ils sont qualifiés de « canoniques ». Le tueur aurait surtout agressé des prostituées vivant dans les bas-fonds de Londres. Elles eurent la gorge tranchée avant de subir des mutilations abdominales. L'extirpation d'organes internes d'au moins trois victimes conduisit à l'hypothèse que le meurtrier maîtrisait des notions d'anatomie ou de chirurgie. Celle-ci sembla confirmée lorsqu'un membre du (« Comité de vigilance de Whitechapel ») reçut, , la lettre « From Hell » accompagnée de la moitié d'un rein ayant peut-être appartenu à l'une des victimes.
Les légendes entourant l'affaire s'inspirent d'études historiques approfondies, du folklore et de la pseudohistoire. Le terme fut créé pour désigner l'ensemble des études concernant Jack l'Éventreur et ses victimes.
Contexte Vers le milieu du , la Grande-Bretagne vit un important flux migratoire d'Irlandais qui gonfla les populations des grandes villes, notamment dans l'East End de Londres. À partir de 1882, les Juifs de l'Europe de l'Ouest et de la Russie tsariste fuirent les pogroms dont ils faisaient l'objet et se réfugièrent dans les mêmes régions britanniques Anne J. Kershen, « The Immigrant Community of Whitechapel at the Time of the Jack the Ripper Murders » dans Laura Vaughan, « Mapping the East End Labyrinth » dans. Le district de Whitechapel dans l'East End devint de plus en plus surpeuplé. Les logements et les conditions de travail se détériorèrent ; les vols, la violence et l'alcoolisme devinrent communs. Au sein de cette classe économique défavorisée, de nombreuses femmes se prostituaient pour assurer leur survie. En , le Metropolitan Police Service (MPS) évalua que Whitechapel comptait 62 lupanars et que plus de pratiquaient la prostitutionRapport du Metropolitan Police Service du , document MEPO 3/141 (pages 158-163), cité dans .
Les difficultés économiques provoquaient des troubles sociaux de plus en plus fréquents. Entre 1886 et 1889, la police intervint lors de plusieurs émeutes, telle celle du , ce qui contribua à entretenir l'agitation populaire. L'antisémitisme, les crimes, le nativisme, le racisme et d'autres phénomènes sociaux soutinrent dans l'opinion publique que Whitechapel était un foyer d'immoralité John Marriott, « The Imaginative Geography of the Whitechapel murders » dans . En 1888, cette opinion fut confirmée lorsqu'une série de meurtres brutaux et horribles imputés à Jack l'Éventreur reçut une couverture médiatique sans précédent.
Meurtres
thumb|upright=2.0|alt=Carte de la Londres victorienne. Sept points marquent des endroits sur des rues proches.|Plan montrant les lieux des sept premiers meurtres de Whitechapel : 1. Osborn Street (centre droite), 2. George Yard Building (centre gauche), 3. Hanbury Street (en haut), 4. Buck's Row (en haut à droite), 5. Berner Street (en bas à droite), 6. Mitre Square (en bas à gauche), 7. Miller's Court (en haut à gauche).
Le nombre élevé d'agressions contre des femmes dans l'East End à cette période ne permet pas d'établir avec certitude combien de personnes furent assassinées par un seul tueur. Onze meurtres, commis du au , firent l'objet d'une enquête du MPS qui les regroupa dans un dossier appelé (« Meurtres de Whitechapel »). Parmi ces meurtres, les « cinq canoniques » seraient le fait d'un tueur unique. Selon plusieurs spécialistes, le modus operandi de Jack l'Éventreur se distingue par de profondes balafres à la gorge, des mutilations à l'abdomen et aux parties génitales, le prélèvement d'organes internes et des mutilations faciales.
Les deux premiers meurtres de Whitechapel, ceux d'Emma Elizabeth Smith et Martha Tabram, ne font pas partie des cinq canoniques. Smith fut kidnappée avant d'être sexuellement agressée sur Osborn Street dans Whitechapel le . Un objet contondant fut introduit dans son vagin et rompit le péritoine. Elle mourut le lendemain au London Hospital à la suite d'une péritonite. Avant d'être admise à l'hôpital, elle rapporta qu'elle avait été agressée par deux ou trois hommes. La presse relia cette agression à d'autres meurtres ultérieursConsulter par exemple un article de l'édition du du quotidien londonien The Star, cité dans et ., mais plusieurs auteurs modernes jugent que cette attaque fut la conséquence d'une rivalité entre bandes criminelles.
Martha Tabram fut assassinée le de de couteau ; son corps fut découvert près des George Yard Buildings dans Whitechapel. La brutalité du meurtre, l'absence de motif, la proximité du lieu du meurtre de Smith et la date rapprochée des autres meurtres attribués à Jack l'Éventreur incitèrent la police à les relier. Cependant, comme Tabram fut poignardée plutôt que tailladée à la gorge et à l'abdomen, plusieurs spécialistes modernes l'excluent de la liste des victimes de Jack l'Éventreur.
Les cinq victimes canoniques
Les cinq victimes canoniques de Jack l'Éventreur sont Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly. Le corps de Nichols fut découvert le vendredi vers sur Buck's Row. Sa gorge avait été tranchée de deux coups de couteau et la partie basse de l'abdomen présentait une profonde blessure de forme irrégulière. En outre, le même couteau avait servi à faire plusieurs incisions sur l'abdomen.
Le corps d'Annie Chapman fut découvert le samedi vers près d'une porte donnant sur l'arrière-cour du 29 Hanbury Street dans le quartier Spitalfields. L'abdomen était complètement ouvert ; plus tard, il fut établi que l'utérus avait été retiré. Pendant l'enquête, un témoin affirma avoir vu Chapman vers en compagnie d'un homme au teint foncé dont l'apparence était à la fois .
thumb|alt=Plan d'un quartier londonien et deux dessins d'une femme éventrée et défigurée|Plan de Mitre Square et dessins décrivant les mutilations de Catherine Eddowes. Stride et Eddowes furent assassinées tôt le matin du dimanche . Le corps de la première fut découvert vers dans une cour près de Berner Street. Sa gorge présentait une coupe franche qui avait sectionné la carotide gauche. Son abdomen ne présentait cependant aucune mutilation, peut-être parce que le tueur avait été dérangé. Des témoins, qui affirmèrent avoir vu Stride avec un homme, firent des descriptions incohérentes : quelques-uns dirent qu'il avait bonne apparence, d'autres, pas ; certains affirmèrent qu'il semblait honnête, d'autres, peu fréquentable ; quelques-uns mentionnèrent qu'il était mal habillé, d'autres, bien habillé.
vignette|upright|gauche|Charles Warren examine le graffiti de Goulston Street. Dessin publié dans The Illustrated Police News, . Le corps d'Eddowes fut découvert dans Mitre Square, une partie de la Cité de Londres, trois quarts d'heure après la découverte du corps de Stride. La gorge était en partie tranchée et l'abdomen ouvert par une longue et profonde coupure. Le rein gauche et une grande partie de l'utérus avaient été retirés. Un habitant du quartier, qui était passé dans le square avec deux amis quelques instants avant le meurtre, déclara qu'un homme chevelu pauvrement habillé se tenait avec une femme, laquelle était peut-être Eddowes. Cependant, ses amis ne purent confirmer sa déclarationRapport du du chef inspecteur Swanson, document HO 144/221/A49301C, cité dans .. Plus tard, un fragment du tablier ensanglanté d'Eddowes fut trouvé à l'entrée d'un bâtiment sur Goulston Street. Un écrit sur un mur à proximité, surnommé « graffiti de Goulston Street », semble faire référence à un juif ou des juifs, mais il est incertain qu'il soit de la main du meurtrier. Le chef de la police Charles Warren, de crainte que le graffiti ne provoquât des émeutes antisémites, ordonna qu'il fût effacé avant l'aubeLettre de Charles Warren datée du expédiée au sous-secrétaire d'État permanent Godfrey Lushington, document HO 144/221/A49301C, citée dans .. vignette|Photographie du cadavre mutilé de Mary Jane Kelly. Le corps mutilé de Mary Jane Kelly fut découvert le vendredi à sur le lit de la pièce où elle vivait seule au de Miller's Court dans Spitalfields. La gorge avait été tranchée jusqu'à la colonne vertébrale et l'abdomen presque entièrement éviscéré. Le cœur avait été retiré.
Ces cinq meurtres furent exécutés de nuitConsulter par exemple un article paru dans l'édition du du Daily Telegraph, cité par .. La sévérité des mutilations augmenta d'une agression à l'autre, sauf dans le cas de Stride, peut-être parce que le meurtrier fut dérangéNotes de Macnaghten citées dans . Aucun organe ne manquait dans le corps de Nichols ; l'utérus de Chapman fut prélevé ; l'utérus et un rein manquaient dans le corps d'Eddowes, son visage fut mutilé ; le corps de Kelly fut éviscéré, son visage sévèrement entaillé, et son cœur manquait.
L'hypothèse selon laquelle ces cinq meurtres seraient l'œuvre d'un même tueur s'appuie sur l'analyse de documents contemporains à l'affaire qui établissent ce lien, tout en excluant les autres meurtres de la même époque. En 1894, Melville Macnaghten, chef du département d'enquêtes criminelles de Scotland Yard, écrivit ainsi dans un rapport : La note de Macnaghten est citée dans , et . Cependant, Macnaghten rejoignit le MPS seulement un an après les meurtres et son mémorandum comprend plusieurs erreurs factuelles à propos des suspects. Les cinq victimes canoniques furent aussi reliées entre elles par le médecin légiste de la police Thomas Bond dans une lettre envoyée au commissaire adjoint du bureau d’enquête criminelle Robert Anderson le .
Des chercheurs avancent que certains meurtres sont indubitablement de la main d'un seul tueur, et plusieurs autres meurtres sont le fait de différents tueurs qui agirent sans concertationVoir par exemple .. Stewart P. Evans et Donald Rumbelow affirment que les cinq meurtres canoniques font partie d'un mythe et que seules trois victimes, Nichols, Chapman et Eddowes, sont reliées sans aucun doute ; ce n'est pas le cas de Stride et Kelly, et encore moins de Tabram. D'autres auteurs avancent que les meurtres survenus entre ceux de Tabram et Kelly sont de la main d'un seul tueur. Percy Clark, adjoint du médecin légiste George Bagster Phillips, relia seulement trois meurtres et avança que les autres furent accomplis par Entrevue publiée par le quotidien East London Observer dans son édition du , citée par et ..
Meurtres subséquents dans Whitechapel vignette|upright|gauche|alt=|Photographie du cadavre d'Alice McKenzie. vignette|upright|alt=|Photographie du cadavre de Frances Coles. Kelly serait la dernière victime de Jack l'Éventreur, qui aurait cessé de tuer à la suite de sa mort, de son emprisonnement, de son internement psychiatrique pour troubles mentaux ou de son émigration. Cependant, le district de Whitechapel vit quatre autres meurtres après les cinq canoniques : Rose Mylett, Alice McKenzie, le « torse de Pinchin Street » et Frances Coles.