vignette|La plaque en mémoire de Jean Vincendon et François Henry au cimetière de Chamonix-Mont-Blanc. L'affaire Vincendon et Henry est celle de la longue agonie, racontée par de nombreux médias pendant plus d'une semaine, de deux étudiants et alpinistes, Jean Vincendon et François Henry, partis le pour gravir le mont Blanc par le difficile et sportif éperon de la Brenva, soit la troisième ascension hivernale de l'histoire de cette voie..

Après une acclimatation de quelques jours, l'ascension s'effectue les 25 et , sur la cordée de l'alpiniste italien Walter Bonatti et d'un lieutenant des chasseurs alpins italiens, rencontrés au refuge le soir de Noël. Mais une tempête exceptionnellement violente force les quatre hommes à un bivouac délicat sous le sommet, puis le drame empire à la descente, quand les pieds de plusieurs alpinistes gèlent et quand Vincendon et Henry, épuisés, doivent accepter de former une cordée autonome puis se perdent dans un dédale de glace et de très mauvaises conditions météorologiques à plus de d'altitude.

Les deux étudiants succombent après dix jours de lutte acharnée contre un froid glacial. Leur lente agonie est suivie à la jumelle depuis la vallée.., car ils sont visibles, juste en face, depuis les pistes de La Flégère, la station de Chamonix, en pleine saison des fêtes. Le sauvetage, confié pour la première fois exclusivement à un hélicoptère, échoue en raison du choix d'un appareil militaire inadapté, qui s'écrase avec des passagers sans équipement d'alpinisme, tandis que deux caravanes de secours terrestre, dont l'une menée par le célèbre vainqueur de l'Annapurna Lionel Terray, partent trop tard, freinées par d'abondantes chutes de neige et la faible coordination des secours, abandonnés à l'armée, ce qui suscite la colère de Maurice Herzog et Lionel Terray puis du Club alpin français.

Les victimes du drame Jean Vincendon et François Henry avaient respectivement 24 et 22 ans. Tous deux sont étudiants, le premier à Paris, le second à Bruxelles. Jean Vincendon avait été admis aspirant-guide car il se destinait à la profession de guide de haute montagne. Ils se sont rencontrés trois ans plus tôt lors d'un stage d'escalade dans les Ardennes puis ont partagé de . . Selon l'historien Yves Ballu, , l'hiver, période où le versant italien du Mont-Blanc est qualifié de "Il y a 61 ans, l'Affaire Vincendon - Henry", le 4 janvier 2018 par Aymeric Guittet dans Montagnes magazine .

Vincendon espère faire partie de prochaines expéditions dans l'Himalaya ou dans les Andes. Plusieurs d'entre elles avaient conquis les années précédentes de grands sommets, comme l'Annapurna en 1950 et l'Everest en 1953.

C’est en voulant imiter leur ami Claude Dufourmantelle, avec qui ils pratiquent l'escalade à Fontainebleau sur des blocs de rochers, que Vincendon et Henry se sont décidés. Dufourmantelle est comme eux déjà un alpiniste aguerri mais ne passera son diplôme d'aspirant-guide que deux ans après, en 1958"60 ans après Vincendon et Henry", discussion avec Claude Dufourmantelle, le 11 décembre 2016 sur Summit Day .

Quelques semaines plus tôt, il avait réussi avec François-Xavier Caseneuve la deuxième ascension hivernale de la Brenva, des mois après la première, effectuée par la cordée Couzy-Vialatte.

L'ascension de la Brenva par Vincendon et Henry s'effectue avec le célèbre guide italien Walter Bonatti, , et son équipier, Sylvano Gheser, lieutenant des chasseurs alpins italiens. Walter Bonatti est alors un des meilleurs alpinistes du monde, réputé en glace et neige comme en rocher, après avoir participé à l'expédition italienne, vainqueure en 1954 du sommet himalayen du K2, à 8 611 mètres d'altitude. Il a aussi accompli, à Chamonix, une autre première mondiale, en solitaire, l'ascension de l'Aiguille du Dru par l'éperon sud-ouest, en six jours, en "Vives inquiétudes à Chamonix sur le sort de plusieurs alpinistes" le 28 décembre 1956, dans Le Monde , un an et demi avant le drame.

Selon leur ami Claude Dufourmantelle, Vincendon et Henry, trop lents dans la prise de décision, ont mais ont surtout probablement joué de malchance, pris par une avalanche, car .

Le contexte d'engouement national pour l'alpinisme Dans les années 1950, l'alpinisme bénéficie d'un engouement très large qui se concrétise par le succès du « roman vécu » de la conquête en 1950 de lAnnapurna, premier 8000. Le livre se vend à quinze millions d'exemplaires"Annapurna a « fait » Maurice Herzog et oublié Louis Lachenal", par Charlie Buffet, dans Libération le 24 mai 2000 . C'est la première des grandes expéditions nationales, organisées et vantées par les gouvernements, au nom des qualités de courage et de conquête. Elle fait la fierté de la France et incite les Britanniques, les Suisses, et les Italiens à se lancer de la même façon à l'assaut des autres sommets himalayens, le K2, le Makalu, et l'Everest vaincu par les Britanniques en 1953.

Les années 1950 voient une autre révolution de l'alpinisme en France, qui n'est plus l'apanage de quelques riches clients oisifs recourant exclusivement au monopole de guides nés à Chamonix. Déjà avant-guerre, un homme né dans la vallée voisine du Beaufortain, le journaliste Roger Frison-Roche avait réussi l'exploit de se mêler à eux. Après-guerre, ses romans de montagne, austères mais palpitants, sont d'énormes succès d'édition. En région parisienne, une génération d'étudiants passionnés passe ses week-ends, été comme hiver, sur les rochers de la forêt de Fontainebleau, et acquiert un niveau d'escalade supérieur à celui de bien des guides de Chamonix. Les premières ascensions hivernales du Mont-Blanc, par le sévère versant italien verglacé, lui permettent de compléter son expérience de la montagne en conditions réelles, dans l'espoir de postuler aux expéditions himalayennes "nationales", tant vantées par le gouvernement et les médias.

La seconde moitié des années 1950 est cependant plus nuancée pour l'image de l'alpinisme, avec les premières polémiques. Walter Bonatti, héros de l'expédition italienne conquérante en 1954 du sommet himalayen du K2, est soupçonné par certains journaux, sans réellement d'indices, d'avoir utilisé trop d'oxygène. Plus sérieusement, mais plus discrètement, les rôles respectifs de Maurice Herzog et Louis Lachenal dans l'expédition française de l'Annapurna en 1950, commencent à être rediscutés après la mort du second dans une crevasse de la Vallée Blanche en , car le manuscrit de son récit a été capté par Maurice Herzog et expurgé d'un chapitre.

En , huit mois avant l'affaire Vincendon et Henry, l'affaire de la Vallée Blanche a aussi fait couler de l'encre car elle a emporté le guide Paul Demarchi qui, comme Louis Lachenal, a été amputé des pieds. Il fut le héros du sauvetage spectaculaire de février 1938 aux Aiguilles du Diable, puis de la recherche des victimes du crash sur le sommet du Mont-Blanc de l'avion indien Malabar Princess. Ce dernier drame a aussi causé en 1951 la mort dans une crevasse d'un autre guide-secouriste, René Payot, et a inspiré en 1952 La Neige en deuil, de l'écrivain vedette Henri Troyat (et bien plus tard le film Malabar Princess en 2004).

L'échec du premier véritable sauvetage par hélicoptère Selon l'historien Yves Ballu, cette affaire est aussi celle du , une bonne idée, suivie d'une mauvaise, celle , car l'alpiniste Lionel Terray et Claude Dufourmantelle, ami des deux alpinistes, ont été , dans un contexte global ou .

L'armée a en effet écarté l'aide du pilote suisse spécialisé Hermann Geiger, qui en avait déjà réalisé 256 sauvetages en montagne avec un petit avion amélioré pour l'époque, car équipé de larges patins-skis.

L'armée a aussi préféré l'hélicoptère Sikorsky à l'Alouette, pourtant en service depuis 1954 et .

Les courants d'air ascendants et les mauvaises conditions météo ont causé l'échec de ce premier sauvetage par hélicoptère, le Sikorsky étant déstabilisé et tombant dans la neige. Ses quatre occupants échappent par miracle à des blessures, mais deux d'entre eux n'ont ni équipement de montagne ni expérience de la marche en altitude. L'armée va alors opposer leur sort à celui de Vincendon et Henry, désignés à la vindicte comme des imprudents.

Une conjonction d'aléas malheureux pour les quatre victimes La difficile remontée de la Vallée Blanche Arrivés à Chamonix, Vincendon et Henry louent une chambre meublée au bar Le National.. Ils ont emmené de quoi tenir plusieurs jours en autonomie complète, l'option himalayenne ., avec une tente et des vivres pour plusieurs jours, en cas de mauvais temps. Pour François Henry c'est la première ascension sur le versant italien du Mont-Blanc..

Les deux jeunes gens demandent conseil à de nombreux alpinistes qui ont déjà fait cette course : tous insistent pour qu'à la descente ils fassent un crochet par le sommet du Mont Blanc afin d'éviter de se perdre, et parlent de "labyrinthe" et de "neige pourrie", sauf Dufourmantelle et Caseneuve.. Dufourmantelle et Caseneuve avaient déjà fait une tentative l'année précédente, sans succès à cause du mauvais temps, et ils avaient constaté en revenant après quatre jours qu'aucun secours ne s'était inquiété de leur sort., comme ils le constateront aussi lors de leur tentative réussie un an plus tard..

Le , Vincendon et Henry prennent la benne de service de huit heures du téléphérique de l'Aiguille du Midi, comme cela avait été accordé exceptionnellement quelques jours plus tôt à Dufourmantelle et Caseneuve. Mais gênés par des sacs trop lourds et trop peu aguerris au ski de peaux de phoque, discipline encore émergente, ils doivent abandonner ces skis pour finir la remontée de la Vallée Blanche avec de la neige jusqu'aux genoux.

La rencontre avec les italiens Bonatti et Gheser Ils vont alors croiser les Italiens Bonatti et Gheser, partis aussi du côté français. Quelques mois plus tôt, dans son numéro d', Paris Match avait salué en Walter Bonatti le "dernier héros des Alpes", qui a été élu "sportif de l'année" par la presse italienne..

Silvano Gheser est, lui, instructeur militaire d'alpinisme., mais il n'a pas encore réalisé d'hivernale ni de grande course.

Le , au cours d'une reconnaissance à ski, Bonatti avait vu la cordée Dufourmantelle-Caseneuve dans la paroi, à une heure tardive, mais progressant sans problème.. Quatre jours après, lors d'une autre randonnée à ski dans le même secteur, il croise cette fois Vincendon et Henry qui l'informent de leur projet, puis les revoit en fin d'après-midi à la hauteur de la Tour ronde, alors qu'ils semblent rentrer au refuge Torino près du col du Géant après avoir renoncé.. En effet, par prudence ils ont décidé d'abandonner après cette marche d'approche rendue épuisante par les énormes chutes de neige. Mais en redescendant, ils se rendent compte que Bonatti et Gheser ont, eux, la ferme intention de continuer, alors que le soleil revient.

La nuit au refuge Après une après-midi de récupération au refuge, Vincendon et Henry s'imaginent alors, à tort, que le gros du mauvais temps est passé, à une époque où la météo n'est pas encore fiable. Bonatti écrira dans le quotidien que les conditions étaient idéales..

Ils ont cependant besoin de se reposer après l'épuisante traversée de la Vallée Blanche sans leurs skis.. Bonatti leur propose de se joindre à lui pour l'ascension le lendemain de la voie de la Poire. écrira peu après Bonatti dans la revue du Club Alpin italien. Les Italiens partagent des vivres à Noël avec le Français et le Belge, qui ont déjà consommé une grande partie des leurs en seulement deux jours..

L'ascension de la Brenva avec Bonatti