Jacques Rivière, né le à Bordeaux et mort le à Paris, est un homme de lettres français, directeur de La Nouvelle Revue française de 1919 jusqu'à sa mort, et ami d'Alain-Fournier, avec qui il échangea une abondante correspondance avant de devenir son beau-frère.
Biographie Les années de jeunesse Jacques Rivière est le fils d'un grand médecin bordelais, professeur d'obstétrique à la Faculté de médecine de Bordeaux. Il écrit dans une lettre, à propos de son enfance bordelaise : « La maison où je suis né et où j'ai habité jusqu'à est dans le vieux quartier de Bordeaux, étroit, humide, avec la proximité, qu'on sent, de la rivière et des quais. Cette maison était grande : elle datait du XVIIème siècleJ. Rivière, Alain-Fournier, Correspondance, Tome 1, Gallimard, 1991, lettre à Henri Fournier du 07 août 1906.. » Jacques Rivière se lie d’amitié avec Henri Fournier (le futur Alain-Fournier, auteur du Grand Meaulnes ) sur les bancs du lycée Lakanal, à Sceaux, dans le département des Hauts-de-Seine, en région parisienneAlain-Fournier, Le Grand Meaulnes, Echo Library, 2008, p.5.. Ils sont entrés tous les deux à Lakanal l'année de leurs dix-sept ans pour préparer le concours d’entrée à l’École normale supérieure. Étant donné leurs différences de caractère, ils ne se lient pas immédiatement, mais peu à peu leurs intelligences se rejoignent et ouvrent la voie à une longue et intense amitié. Beaucoup plus tard, Jacques Rivière écrira sur cette rencontre lycéenne, dans une préface à un texte de son ami écrivain : « Sous ses dehors indomptés, je le découvrais tendre, naïf, tout gorgé d'une douce sève rêveuse, infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était pas peu dire, devant la viePréface de Miracles, 1922, publiée dans : Jacques Rivière et Alain-Fournier, Une amitié d'autrefois, Gallimard, édition Folio, 2003, p. 22.. » Ils échouent l'un comme l'autre au concours d'entrée à l'École normale supérieure.
Revenu à Bordeaux en 1905, Rivière continue d'entretenir avec son ami une correspondance quasi quotidienne où l’on voit se dessiner le goût particulier de chacun pour la littérature. À cette même époque, il fréquente le cercle de Gabriel Frizeau, lequel est collectionneur d'œuvres d'art et amateur de littérature. À son domicile de la rue Régis, à Bordeaux, outre Jacques Rivière, Frizeau reçoit des artistes et écrivains tels que Saint-John Perse, André Lhote, André Gide et Paul ClaudelAndré Gide, Visages d'un Nobel engagé, album d'exposition, Jean-Pierre Prévost, Archives Départementales de la Gironde, 2012, p. 82.. La fréquentation d'André Lhote va s'avérer déterminante pour le jeune Rivière car elle va lui ouvrir des portes. Dans ce contexte prometteur, celui-ci peut vraiment satisfaire sa vive curiosité intellectuelle.
Jacques Rivière obtient sa licence ès lettres à Bordeaux, fait son service militaire, puis revient en 1907 à Paris préparer l’agrégation de philosophie et une thèse en Sorbonne sur La Théodicée de Fénelon, tout en gagnant modestement sa vie comme enseignant au lycée Stanislas. La musique de Claude Debussy le requiert. Il subit tour à tour les influences de Maurice Barrès, André Suarès et Paul Claudel, avec qui il entre en correspondance et qui cherche à le convertir au catholicisme. (Et Rivière se convertira de fait : à Noël 1913, dans la chapelle des Bénédictines de Paris, il communie. Témoin encore cette prière : )
Durant l'année 1907, Jacques Rivière collabore à L'Occident, revue littéraire et artistique. Son amitié demeure riche et ardente avec Henri Fournier, soutenue par une importante correspondance. Mais au début de l'année 1908 s'opère un tournant dans leur relation quand Rivière se fiance officiellement avec Isabelle Fournier, la sœur de HenriJ. Rivière, Alain-Fournier, Correspondance, Tome 2, Gallimard, 1991, note p. 175.. En décembre de la même année, à Paris, dans l'appartement où réside André Lhote pour un court séjour, Jacques Rivière fait une rencontre déterminante pour sa carrière d'écrivain et d'intellectuel : il y fait la connaissance d'André GideJosé Cabanis, Dieu et la NRF, Gallimard, 1994, p. 39.. Rivière et Gide ont dix-sept ans de différence, et Rivière fait encore très jeune avec ses allures d'adolescent mais, très vite, ces deux intelligences se comprennent et se fascinent mutuellement. C'est l'occasion pour Gide de lui annoncer qu'il envisage de fonder une revue qui s'appellerait La Nouvelle Revue Française. Dans les mois qui suivent, en 1909, définitivement conquis par Rivière, Gide invite celui-ci à s'associer au groupe naissant de La Nouvelle Revue Française (NRF). Y entrant rapidement, Jacques Rivière ne la quittera plusCorrespondance, Tome 2, Gallimard, lettre de J. Rivière de décembre 1908, p. 250.. Dans l'été 1909, en août, est célébré son mariage avec Isabelle (1889-1971), dont il aura deux enfants, Jacqueline (1911-1944), religieuse, et Alain (1920-2010), devenu moine Bénédictin à En-Calcat de 1937 à 1967Alain Rivière laisse deux filles, Blanche et Agathe Rivière-Corre (née en 1971), conférencière..
Jacques Rivière devient secrétaire de rédaction de La Nouvelle Revue Française (NRF) en 1911Michael Einfalt, « Quelques remarques sur la position de Jean Schlumberger au sein de la NRF », dans : Gilbert-Lucien Salmon/Pascal Mercier, Jean Schlumberger et la Nouvelle revue française: actes du colloque de Guebwiller et Mulhouse des 25 et 26 décembre 1999, Éditions L'Harmattan, 2004, p.178.. Reconnaissant, il sait ce qu'il doit à André Gide et à Jacques Copeau pour cette nomination, ce qui l'amènera à déclarer : « J'ai trouvé en Gide et en Copeau un dévouement délicieux, sur lequel jamais je n'aurais osé compter avant de les connaître... Je n'oublierai jamais ce que Copeau a fait pour moiDieu et la NRF, Gallimard, p. 43..» Deux mois après sa nomination au poste de secrétaire paraît aux éditions de la NRF une somme de ses critiques littéraires sous le titre Études, où Rivière révèle un excellent sens de la psychologie. C'est son premier livre publié. Le jeune auteur pressent que sa "carrière" est enfin lancée. Beaucoup mieux que son beau-frère Henri (Alain-Fournier) qui finira par s'éloigner du cercle de la NRF, Jacques Rivière s'y impose désormais comme un intellectuel de grand talent qui fait l'unanimité autour de lui. À partir du , il seconde Jacques Copeau à la direction de la revue, jusqu'à l'entrée en guerre en 1914.
Les années de captivité (1914-1917) Il est mobilisé en 1914 au d'infanterie et fait prisonnier de guerre le , dès les premières échauffourées. Il est incarcéré au camp de Königsbrück, en Saxe. Durant cette captivité en terre ennemie - qui va durer trois années -, Jacques Rivière va traverser une longue crise existentielle et se laisser pénétrer d'une vive ardeur spirituelle, autant de sentiments qu'il consigne au fil des pages dans quatorze carnets, de 1914 à 1917L'édition intégrale des Carnets a été préparée par Isabelle Rivière et a été éditée par La Librairie Arthème Fayard en 1974. Au moment de cette édition, plus des deux tiers des textes étaient encore inédits.. Dès le début de ces confessions transparaît le poids de la "faute" et du remords. Rivière considère qu'il ne s'est pas suffisamment battu le , juste avant de se constituer prisonnier avec sa compagnie. Ce sentiment de culpabilité va longtemps ronger sa conscience. Il écrit dans ses Carnets, en date du : « Je ne peux m'empêcher de remâcher ma faute. Je me perds dans l'examen de chaque détail, de chaque minute de cette misérable journéeJacques Rivière, Carnets (1914-1917), Fayard, 200, p. 166.. » Il a une admiration sans bornes pour ceux qui se battent encore sur le front et a honte de sa condition.
Pendant sa captivité, il entretient une correspondance régulière avec sa femme Isabelle et avec ses amis. Très souvent, il évoque sous sa plume ses chers "bien aimés" qui lui donnent la force de continuer à vivre (à savoir : sa femme, sa fille Jacqueline, ses amis Jacques Copeau et Gaston Gallimard, mais également Yvonne, la femme de ce dernier, dont il est encore amoureux). Pour mieux se rapprocher de Dieu, il en appelle à la patience et à l'humilité au cœur de son "humiliation" de prisonnierCarnets, 22 novembre 1914.. Parfois, il supplie Dieu de le délivrer de sa misèreCarnets, 5 avril 1915.. Il vit sa captivité tantôt avec philosophie tantôt comme une épreuve redoutable où il se sent impuissant face au destin. D'autre part, il est rongé par un chagrin immense face à la disparition de son beau-frère Henri (Alain-Fournier a été porté "disparu" sur le front au Bois de Saint Remy le ) et, dès la fin de l'année 1914, Rivière n'a plus l'espoir que son ami de jeunesse soit retrouvé vivant. Il écrit dans ses Carnets en décembre : « Je sens avec une intensité épouvantable l'horreur de la mort d'HenriCarnets, 16 décembre 1914.. » Il écrit le mois suivant : «Je pense à lui tout le temps, d'une façon sourde, continue, perpétuelle, comme un malade à son malCarnets, 30 janvier 1915.. »
En , Jacques Rivière s'est porté volontaire pour être transféré au camp de Hülseberg, dans le Hanovre, situé seulement à 125 kilomètres de la frontière hollandaise - ce qui pourrait favoriser son désir d'évasion (qui lui est de plus en plus cher). Deux semaines après son arrivée dans ce nouveau camp, il organise effectivement son évasion en compagnie d'un autre détenu. Mais trois jours plus tard, dans une petite villeCarnets, Récit d'évasion par Jacques Rivière, p. 245., les deux jeunes hommes sont repérés, arrêtés et reconduits sans ménagement à leur camp où ils sont condamnés à l'isolement dans une cellule pendant vingt-huit jours. Libéré de cette éprouvante détention, il est reconduit au camp de Königsbrück dans les premiers jours de septembreCarnets, Récit d'évasion, p. 257.. Dépité par son évasion avortée, il ressasse ses erreurs et ses faiblesses, et en appelle constamment à Dieu pour l'aider à surmonter ses épreuves et, plus encore, à retourner au front : «Je veux, je veux d'abord et sans condition, y retournerCarnets, 2 octobre 1915.. » Dans le camp, il poursuit son rôle d'interprète (il parle couramment l'allemand), entretient des échanges et des débats avec d'autres prisonniers intellectuels, lit, écrit et commence peu à peu à oser envisager, une fois libéré, un avenir prometteur comme écrivain et critique littéraire. Il se sait très intelligent et tente maintes fois de lutter contre cet "orgueil", «cet immense orgueil que je sens au fond de moi Carnets, 2 mai 1915.». De ce fait, il jouit au camp d'une réputation respectueuse.
En 1917, à la mi-juin, tandis qu'il montre de plus en plus de signes de faiblesse morale et d'impatience, Jacques Rivière apprend qu'il est transféré vers la Suisse. Il est conduit sous le statut de "prisonnier de guerre interné" à Engelberg (près de la frontière italienne). Il y jouit de conditions de vie qui lui permettent de recevoir sa femme et sa fille, puis ses amis Copeau et GideJean Lacouture, Une adolescence du siècle, Jacques Rivière et la NRF, Seuil, 1994, p. 351., mais il demeure moralement très affecté par ses trois années de captivité. A l'automne, l'annonce de sa présence en Suisse se répand parmi les milieux intellectuels du pays, en particulier à Genève où il s'installe désormais. Il est convié à donner des conférencesUne adolescence du siècle, p. 355., ce qui le revigore sensiblement et lui redonne confiance en lui-même. Le , Jacques Rivière, sa femme et sa fille peuvent enfin regagner la FranceUne adolescence du siècle, p. 360..
Les années à la tête de la NRF À son retour en France, en 1918, Jacques Rivière publie L'Allemand, souvenirs et réflexions d'un prisonnier de guerre, ouvrage qu'il rééditera en 1924.