vignette|Iossif Djougachvili (mieux connu sous le nom de Joseph Staline) avec Lazar Kaganovitch. L'expression antisémitisme stalinien désigne l'une des formes historiques de l'antisémitisme, qui est aussi l'une des dérives idéologiques du stalinisme : c'est l'un des instruments de la promotion du patriotisme soviétique à dominante russe, manifesté à travers des slogans et des actes antisémites non-systématiques et non obsessionnels (à la différence des régimes nazi et satellites) au gré des intérêts et des méfiances du régime, qui se servait des Juifs comme de tous les autres, pour en sacrifier ensuite comme il en a sacrifié bien d'autres. Ainsi lors des grandes purges militaires en 1937-1938, il y eut des Juifs parmi les victimes, mais . Contrairement à leur statut dans les pays de l'Europe centrale et orientale, .

Mais à partir de la fin des années 1930, et surtout après la Seconde Guerre mondiale, le régime de Staline tente de récupérer à son profit les vieux préjugés antisémites hérités de l'histoireSimon Sebag Montefiore, La cour du tsar rouge, Perrin 2005 T.II . La diplomatie soviétique avait joué un rôle décisif dans la naissance de l'État d'Israël en 1948, mais le soutien apporté à ce pays par les États-Unis pousse Staline à se retourner contre lui, et à jouer pleinement la carte de l'antisionisme. Alors que son pouvoir s'étend désormais au bloc de l'Est, Staline renoue de plus en plus avec les mythes du « complot juif. » dont paradoxalement, le plus virulent était celui initialement russe blanc, puis nazi, du « judéo-bolchévisme » que Staline recycle en « infiltration au sein du Parti » d'« éléments opportunistes poursuivant leurs propres buts »Albert S. Lindemann et Richard S. Levy, Antisemitism, a history, Oxford University Press, New York 2010, ..

Le régime soviétique stalinien ne cible pas les juifs en tant qu'ethnie soviétique (национальность), mais en tant que groupe confessionnel et culturel international donc suspect de « cosmopolitisme » et de « liens avec l'impérialisme ». Le massacre des Juifs soviétiques durant la guerre est évoqué uniquement comme crime nazi contre les civils soviétiques, tout lien avec la « solution finale » et la thèse du « judéo-bolchévisme » étant occulté comme « point de vue nationaliste bourgeois » : la publication du Livre noir est arrêtée en 1947 puis éclatent des persécutions ciblées comme la « nuit des poètes assassinés » ou le prétendu « complot des blouses blanches ».

Les Juifs russes sous le régime soviétique Indépendamment de leur pratique religieuse, les Juifs russes étaient confinés sous les tsars, notamment sous les règnes d'Alexandre III et de Nicolas II, dans une « zone de Résidence » à l'Ouest du pays, et des numerus clausus restreignaient leur accès aux écoles et universités ; de plus, ils étaient régulièrement victimes de pogroms. Toutefois, c'est surtout contre l'immigration juive venant des pays de l'Europe centre-orientale et centrale depuis 1880 et dans laquelle les traditions ancestrales comme le culte et la langue yiddish restaient ancrées, que les discriminations antisémites abondaient et empiraient. Les vieilles familles juives installées depuis plus de 200 ans en Russie furent moins touchées, car leurs traditions juives s'étaient largement estompées.

Parce que le communisme, dans sa forme doctrinale, rejette toute forme de discrimination ethnique, y compris l'antisémitisme, de nombreux Juifs espérant un sort meilleur furent des bolcheviks de la première heure.

Pour gagner ce combat, le pouvoir soviétique crée la Yevsektsia (« Section juive » du parti communiste soviétique). L'uniformisation nécessaire à la naissance de l'« homo sovieticus » a été poussée par des mesures administratives, fiscales et policières, pour restreindre l'enseignement de la religion, de l'hébreu et du yiddish. Ces contraintes ont conduit à un abandon progressif de ces traditions. Cette assimilation rapide de la population juive à la société soviétique par acculturation était le prix à payer à la révolution de 1917, pour voir disparaître les discriminations et restrictions des tsars. Dès lors, plus .

Des années 1930 à la Seconde Guerre mondiale En 1930, Joseph Staline a 51 ans et est progressivement devenu maître de l'URSS depuis qu'il a été nommé en 1922 secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique. Il va éliminer physiquement tous les dirigeants du parti qui auraient pu le contester, parmi lesquels de nombreux juifs, combattants de la première heure de la Révolution.

Parmi les plus célèbres, Trotsky (de son vrai nom Lev Davidovitch Bronstein) est exilé et puis assassiné à Mexico sur ordre de Staline en 1940. Lev Kamenev et Grigori Zinoviev seront exécutés à Moscou en 1936 après le premier procès de Moscou. Gédéon Haganov rapporte cette boutade racontée à voix basse à Moscou : .

Au contraire une lettre de Staline en réponse à une demande d'informations de la Jewish News Agency aux États-Unis datée du , indique la position officielle de l'Union soviétique sur l'antisémitisme : (extrait) En réponse à votre demande de renseignements : le chauvinisme national et racial est un vestige des habitudes misanthropiques, caractéristiques de la période de cannibalisme. L'antisémitisme, en tant que forme extrême de chauvinisme racial, est le vestige le plus dangereux du cannibalisme. L'antisémitisme offre un avantage aux exploiteurs comme un conducteur lumineux qui dévie les coups destinés au capitalisme par le peuple laborieux. L'antisémitisme est dangereux pour le peuple laborieux car c'est une voie qui le détourne du bon chemin et le conduit dans la jungle. C'est pourquoi les communistes, en tant qu'internationalistes cohérents, ne peuvent être que des ennemis jurés et implacables de l'antisémitisme. En Union soviétique, l'antisémitisme est punissable avec la plus extrême sévérité par la loi, comme un phénomène profondément hostile au système soviétique. Selon les lois de l'Union soviétique, les antisémites sont passibles de la peine de mort Joseph Stalin. Works, Vol. 13, Juillet 1930-Janvier 1934, Moscou: Foreign Languages Publishing House, 1955, .

Du fait des persécutions tsaristes les juifs ont majoritairement basculé dans la révolution d'Octobre et formaient un des plus gros contingent de bolcheviks ; fait qui engendra chez leurs ennemis le concept péjoratif de judéo-bolchevisme. Il était donc logique qu'ils soient, après la fin de la guerre civile russe, nombreux à s'impliquer dans les luttes internes. Avant d'être victimes des purges staliniennes, Zinoviev et Kamenev ont formé une « troika » avec Staline contre Trotsky et ont contribué à l'exclusion de ce dernier. Kirov, ami de Staline, était marié à une juive.. Lilly Marcou et Stéphane Courtois, après examen des archives soviétiques, concluent que contrairement à ce qu'affirma Khrouchtchev en 1961, Staline n'est en rien responsable de son assassinat en 1934. L'entourage familial de Staline ne dérogeait pas à l'habitude : son premier gendre, Grigori Morozov, et une de ses brus, Ioulia Meltzer, étaient juifsK.S Karol, "Antisemitismo. Una malattia non sovietica" in Il Manifestio 4 février 2005..

En 1928 Staline crée la région autonome juiveLe mot russe « oblast » signifie « région » et non par « république ».. Il eût été logique et pratique que celle-ci fût située dans l'Ouest de l'URSS, où les juifs étaient les plus nombreux, mais Staline l'implanta au Birobidjan, parcelle de taïga peuplée de Goldes, située en Sibérie orientale sur le fleuve Amour, frontière soviéto-chinoise. La langue yiddish, plutôt que l'hébreu, en devient la langue nationale. Malgré une propagande massive aussi bien domestique qu'internationale, la population juive n'y a jamais dépassé les 30 % (en 2003, il ne restait plus que 1,2 % de Juifs dans la région). L'expérience se termine au milieu des années 1930, lors de la première vague de purges de Staline. Les dirigeants juifs sont arrêtés et exécutés, et les écoles yiddish sont fermées.

Vers la fin des années 1930, le pouvoir stalinien de l'Union soviétique a liquidé presque toutes les organisations juives, y compris la Yevsektsia. En dépit de la position officielle de l'Union soviétique contre l'antisémitisme, le régime soviétique est de plus en plus critiqué par les Occidentaux comme antisémite, surtout après le pacte Hitler-Staline signé avec l'Allemagne nazie. Le pourcentage élevé de Juifs victimes des Grandes Purges et le démantèlement des institutions juives ne sont pas étrangers à ces critiques. Cependant, Lilly Marcou pense que le caractère antisémite de cette politique est une interprétation a posteriori. Elle note que jusqu'en 1939, il y avait des juifs dans les gouvernements soviétiques de Lénine comme de Staline, ainsi que parmi les agents du NKVD chargés de liquider les institutions religieuses et culturelles juives et leurs responsables. Pour elle, leur situation ne fut à l'échelle du pays ni meilleure ni pire que celle des Russes, des autres nationalités et des autres confessions.. Elle relève aussi que pendant la Seconde Guerre mondiale Staline donna des ordres d'évacuation des populations juives des zones attaquées par les nazis vers l'Oural, le Kazakhstan et les républiques d'Asie centrale. Le , Staline souligne « la nature pogromiste réactionnaire du régime nazi en termes de lutte des classes », note le philosophe communiste Domenico Losurdo : « Il est notoire que les Hitlériens piétinent les droits des ouvriers, les droits des intellectuels et les droits des peuples, comme le régime tsariste les a piétinés et qu'ils déchaînent des pogroms moyenâgeux contre les Juifs de même que les avait déchaînés le régime tsariste. Le parti hitlérien est un parti des ennemis des libertés démocratiques, un parti de la réaction moyenâgeuse et des pogroms les plus sombres ».

Le , les nazis sont à nouveau stigmatisés par Staline comme « "héros" des pogroms ». Enfin, en , ce sont les propos de 1931 auprès de la Jewish News Agency, relatifs à la « théorie raciale, vestige du cannibalisme », qui sont au centre de son nouveau discours. Comme pour lui donner raison, le à Berlin Hitler accuse Staline d'être l'« homme des juifs » : L'homme qui est devenu provisoirement seigneur de cet état n'est rien d'autre qu'un instrument aux mains de l'omnipuissant judaïsme ; si sur la scène devant le rideau, c'est Staline que l'on voit, derrière lui se tiennent Kaganovitch et tous ces juifs qui, dans une ramification capillaire, dirigent cet énorme empire