vignette|Une descente de police, en 1925, à Elk Lake (), dans la province de l'Ontario (Canada).

La prohibition désigne surtout la période, de 1920 à 1933 aux États-Unis, pendant laquelle un amendement à la Constitution des États-Unis interdit la fabrication, le transport, la vente, l'importation et l'exportation de boissons alcoolisées. Si la prohibition atteint dans les premières années ses objectifs de réduction de la consommation, cet effet est immédiatement suivi d'un résultat inverseJ.A.Miron, alcohol consumption during prohibition, NBER working paper, Massachusetts, 1991.

D'autres pays ont adopté des lois de prohibition similaires au début du , notamment la Russie de 1914 à 1925How Prohibition Came to Russia, NY Times, Nov 18, 1914 et la Finlande de 1919 à 1932John H. Wuorinen, "Finland's Prohibition Experiment", Annals of the American Academy of Political and Social Science vol. 163, (Sep., 1932), in JSTOR. En Nouvelle-Zélande, en 1911, un référendum rejette la prohibition.

Autres sens de « prohibition » Lexicalement parlant, la prohibition de quelque chose est son interdiction ou son caractère illégal. Cela n'est pas toujours le fait des lois ou d'un gouvernement, comme les écoles qui, par exemple, peuvent prohiber le port d'objets de valeur.

En ce qui a trait à l'alcool, le terme « prohibition » en langage juridique fait aussi référence aux autres lois interdisant la vente et la consommation d'alcool, en particulier, des lois locales qui ont un effet identique. Le , qui annula la prohibition nationale aux États-Unis, donna explicitement à chacun des États le droit de limiter ou d'interdire l'achat et la vente d'alcool. Cela a mené l'ensemble du pays à une mosaïque de lois par lesquelles l'alcool peut être légalement vendu dans la majorité des villes des États-Unis.

Cependant, environ 201 villes des États-Unis exercent un contrôle sévère ou, encore, ont aboli le droit d'acheter, de vendre ou de produire de l'alcool depuis la fin de la prohibition. En d'autres termes, la prohibition est encore appliquée, selon la loi municipale, dans certaines villes et certains comtés américains (les « dry counties »), comme Ashley en Arkansas, par exemple. Les villes qui imposent des restrictions ou ont aboli la vente d'alcool se retrouvent surtout sur la côte est et au sud-est des États-Unis, ainsi qu'en Alaska.

Dans le monde États-Unis Le premier État à limiter les ventes de boissons alcoolisées est le Maine en 1851. Treize États américains, appelés Dry states (en ), adoptent en 1855 des mesures établissant la prohibition. Dans les années 1920, un regain d'intérêt pour les « États secs » émerge parmi la population américaine. Ce regain d'intérêt est aussi marqué d'une forte période d'intolérance, laquelle dura environ dix ans (de 1920 à 1930) et ramena à l'avant-scène certains mouvements civils radicaux, comme le Ku Klux Klan prenant ouvertement parti en faveur de la prohibitionYves Bourdon et Jean Lamarre, Histoire des États-Unis : mythes ou réalités (Montréal: Beauchemin, 2006), 174.

La prohibition établie à l'échelle nationale par le de la Constitution des États-Unis fut ratifiée le , puis entérinée par le Volstead Act du . Les mesures de prohibition proprement dites entrèrent en vigueur le , alors que prenait effet le . Le Volstead Act fut ensuite amendé le par l'adoption du Blaine Act, autorisant la production et la consommation de boissons peu alcoolisées, comme les bières légères ne contenant pas plus de 3,2 degrés d'alcool ou 4 % en volume. Le fut finalement abrogé au cours de la même année, par la ratification du de la Constitution.

Origines thumb| (la carrière de l'ivrogne — du premier verre à la tombe)Lithographie de en faveur du mouvement de la tempérance (1846).

Les mesures relatives à la prohibition furent promues et soutenues par plusieurs pasteurs désireux d'élever le niveau de la moralité des citoyens et d'améliorer la vie des plus pauvres d'entre eux. Certaines femmes associant alcoolisme et violences conjugales joignirent leurs voix à celles des pasteurs. Avant d'être force de loi, les mesures de prohibition furent revendiquées par une importante faction du mouvement de la tempérance, un mouvement social religieux des plus actifs qui souhaitait aussi que l'alcool soit interdit au Canada. Les premières ligues de tempérance firent leur apparition à la fin du . Dès lors et à partir de 1825, Lyman Beecher, pasteur presbytérien du Connecticut, se mit à haranguer ses concitoyens sur les dangers de l'alcool. La Société américaine de tempérance fut ainsi fondée en 1826 et, dès la première moitié du , l'État du Maine instaura la prohibition. En 1855, douze États avaient rejoint le Maine dans la prohibition totale et formèrent alors le groupe des États dits « secs » (dry states) ; les autres États où les lois de prohibition ne s'appliquaient pas furent qualifiés d'« humides » (Wet states). La Woman's Christian Temperance Union (WCTU) (Association chrétienne des femmes pour la tempérance) créée en 1873 à Evanston, en Illinois, composée uniquement de femmes, avait notamment pour slogan « Lips that touch liquor shall not touch ours » (« Les lèvres qui toucheront de l'alcool ne toucheront pas les nôtres »).

Ces mouvements listent des lieux clairement identifiés, les bars et les saloons, dans lesquels les hommes « s'adonnent à leur vice ». Tout au long de l'année 1870, des femmes organisèrent maintes manifestations à l'entrée de ces lieux dans leur région. La très puritaine WCTU s'intéressa aussi aux grandes préoccupations sociales de l'époque : travail, prostitution, santé publique et droits civiques des femmes. Frances Willard, alors deuxième présidente de la WCTU, milita pour l'émancipation et le droit de vote des femmes de même que pour la prohibition de l'alcool ; ses talents d'organisatrice et d'oratrice firent alors progresser la cause de la prohibition et, dès la fin des années 1880, cette association comptait de nombreux lobbyistes à Washington. Les choses évoluèrent à un point tel qu'en 1918, la WCTU comptait quelque .

De plus, l'ASLA (Anti-Saloon League of America) ou , fondée en 1893 sous la direction de Wayne Wheeler, mobilisa les forces chrétiennes dans le but de promouvoir des lois aux niveaux local et étatique. En 1905, trois États américains avaient déjà interdit l'alcool et, en 1912, le nombre de ces États passa à neuf ; en 1916, la prohibition faisait partie de la législation de 26 des constituant les États-Unis.

Alors que la plupart des brasseries américaines étaient soupçonnées d'être entre les mains d'intérêts germano-américains, le mouvement prohibitionniste fut encouragé par le sentiment germanophobe prévalant lors de la Première Guerre mondiale et l'alcool ne devait, en aucun cas, détourner les Américains de leur but essentiel : la victoire. Le , le à la Constitution fut proposé à la chambre des représentants et adopté, en 1919, par trente-six des États américains. Le Volstead Act interdit alors la fabrication, la vente et le transport de toutes boissons contenant plus de 0,5 % d'alcool, exception faite pour les breuvages médicaux, du vin pour la messe ou pour les boissons concoctées à la maison.

La consommation d'alcool étant désormais interdite, cet amendement à la loi était tout de même loin de faire l'unanimité, surtout au sein de l'Église catholique. En effet, il est impossible de célébrer une messe catholique sans utiliser du vin de messe, donc de l'alcool ; cela a provoqué une forte opposition et a eu des conséquences sur les relations entre l'Église et l'État américain. Les catholiques américains, alors très minoritaires dans la population, étaient majoritairement contre la prohibition et suscitaient la méfiance des protestants.. Ainsi, lors de son mandat de 1921 à 1923, le président Warren G. Harding se voit dans l'obligation d'écrire un communiqué pour rassurer l'Église ainsi que le Vatican, stipulant qu'un quota d'alcool serait attribué à chaque État pour les rites religieux.. C'est également le cas pour les rabbins juifs, mais pas pour les luthériens qui se tournent vers du moût ou du jus de raisin filtré.

À partir du Volstead Act, la forte demande en alcool des consommateurs américains ne resta pas sans réponse. L'existence d'un grand marché potentiel suscita l'intérêt du pays voisin, le Canada, ainsi que de l'Europe. Le commerce d'importation, désormais illégal, s'organisa à partir des « têtes de pont » qu'étaient les grandes distilleries canadiennes, celles des possessions britanniques telles que les Bermudes, les Bahamas et du Belize, mais incluant aussi les îles Saint-Pierre et Miquelon, archipel et territoire français où convergeaient les alcools canadiens, français et britanniques ensuite chargés sur les Rum runners pour y être introduits sur le continent américain.

Conséquences

Face à cette situation, les forces de l'ordre furent chargées de détruire le matériel des distilleries et des brasseries, puis de mieux contrôler l'entrée des marchandises aux frontières américaines.

thumb|Un policier devant une voiture accidentée et des caisses d'alcool de contrebande à Washington en novembre 1922.

Les effets et les conséquences de cette prohibition furent souvent inattendus. Ainsi, il est arrivé que certains bars se reconvertissent dans la vente de sodas ou de bières sans alcool. Les populations urbaines des États-Unis, en particulier celles du nord-est du pays, résistèrent tant bien que mal à cet interdit : à New York, par exemple, on comptait plusieurs dizaines de milliers de speakeasies (bars clandestins). Les night-clubs, symboles des Roaring Twenties (les Années folles) avec leurs fêtes et l'épanouissement du jazz se multiplièrent, de même que les caves et leurs passages souterrains secrets (comme ceux du « 21 Club » de la à New York furent aménagés). Les alcools de contrebande (moonshines) que l'on y vendait provenaient d'alambics clandestins, qui produisaient de l'alcool souvent frelaté, très nocif pour la santé. En outre, il était légalement possible d'obtenir de l'alcool sur ordonnance médicale (whisky médicinal). Hors des États-Unis, plusieurs lieux deviennent très vite d'importantes plateformes de la contrebande d'alcool, comme Nassau, aux Bahamas, mais c'est finalement l'archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon (et notamment la ville de Saint-Pierre) qui devint la plaque tournante de ce réseau de contrebande. En effet, le petit archipel est idéalement situé au large du Canada tout en appartenant à la France, qui ne connaissait pas la prohibition.

Au cours des années 1890, l'éthanol était souvent le premier carburant utilisé par les automobiles et servait de carburant pour les engins agricoles et les locomotives, soit en Europe ou aux États-Unis. En 1919, des escouades de la police spécialement mandatées détruisirent plusieurs distillateurs d'alcool de maïs, qui servaient aux fermiers à produire de l'éthanol à faible coût. Les dépenses supplémentaires pour se procurer de l'éthanol forcèrent les agriculteurs à se tourner vers le pétrole, bon marché à l'époque, mais plus cher que leur propre production.