Albert Lautman , né à Paris le et fusillé au camp de Souge le , est un philosophe des mathématiques et résistant français.

Normalien agrégé proche de Jacques Herbrand puis des fondateurs du groupe Bourbaki, qui l'engagent sur la voie du structuralisme mathématique, il reste, contrairement à son répétiteur et ami Jean Cavaillès, attaché à un fondement réaliste des mathématiques et défend, sans avoir eu le temps d'achever son argumentation, une forme actualisée du « platonisme mathématique » de Jacques Hadamard.

Son œuvre, inachevée, tient en moins de quatre cents pages. Sa recherche d'une unité de la science, mathématique et physique, dans des couples ou dyades, le global et le local, l'intrinsèque et l'extrinsèque, l’essence et l’existence, le continu et le discret, la symétrie et la dissymétrie, le même et l'autre, tente de définir comme des mais aussi des les conditions pour résoudre les défis techniques auxquels sont confrontés ses contemporains mathématiciens, tels qu'Élie Cartan, André Weil ou Charles Ehresmann. Sans prétentions heuristiques précises, elle se donne comme le cadre métaphysique d'une réponse aux apories que soulève son étude détaillée de l'état de la science d'alors, par exemple la notion de fibre, la fonction zéta mais aussi la théorie des quanta. Au delà d'un parti pris ontologique, elle demeure jusqu'à aujourd'hui, à travers la théorie des motifs, la théorie des catégories, ou l'algèbre non commutative, une vision synthétique féconde.

Coacteur d'une spectaculaire évasion de son oflag, Albert Lautman participe durant l'Occupation au réseau Pat O'Leary depuis Toulouse et s'engage le dans les FFC. Chargé en d'organiser à Grenade sur Garonne un maquis de l'Armée secrète, il est trahi et, le , arrêté par la Gestapo, embarqué le dans le « train fantôme » à destination de Dachau. Le train y parviendra, mais sans les 47 personnes fusillées près de Bordeaux, dont Lautman, ni les personnes évadées lors d'arrêts du train en pleine voie.

Biographie Enfance provençale (1908-1923)

Le couple a trois enfants : l'aînée Esther, Albert, puis Jules ; les deux garçons font leur bar-mitzvah. Claire est juive pratiquante. Quoique plus détaché de la religion, Sami a expressément demandé et obtenu des obsèques selon le rite : son petit-fils Jacques, fils aîné d'Albert, lira le kaddish hébreu transcrit en caractères latins. Jules, entré rédacteur à la Direction des accords commerciauxP. Harsin, « Barrières douanières ou économie dirigée », Annales d'histoire économique et sociale : revue trimestrielle., , , , Armand Colin, Paris, 1934. du Ministère du Commerce, y fera la promotion du planisme comme une réponse médiane entre le dirigisme des États totalitaires et la crise des économies libéralesJ. Lautman, Les aspects nouveaux du protectionnisme : protectionnisme ou économie contrôlée., Librairie des sciences politiques et sociales Marcel Rivière & cie., Paris, 1933, 187 p. et, docteur en droit et économie politique, deviendra vite diplomate du corps de l'expansion économique à l'étranger, en poste à Moscou puis à Copenhague.

Quand éclate la Première Guerre mondiale, Albert Lautman a six ans. En , son père, devenu un otorhinolaryngologiste reconnuNotice L1503077 Matricule 183563, f. 8, base Léonore., s'engage, malgré ses quarante-quatre ans, dans la Légion étrangère comme soldat brancardier ; il ne deviendra médecin auxiliaire qu'à titre exceptionnel. Son oncle Hermann, frère aîné de Samy, est lui aussi engagé volontaire, rejetant pareillement sa patrie nominale, l'Autriche-Hongrie. Son cousin germain André, fils d'Adolphe âgé de vingt trois ans, est mobilisé au 92 régiment d'infanterie comme médecin auxiliaire du Service de santé des armées.

Sami Lautman, envoyé le sur le front d'Alsace comme médecin auxiliaire du génie de la 157e division d'infanterie, est atteint d'un éclat d'obus le alors qu'il brancarde dans le village de Guebwiller des blessés de sa compagnieNotice L1503077 Matricule 183563, f. 9, base Léonore.. L’œil droit énucléé, il est trépané et reçoit la médaille militaireNotice L1503077 Matricule 183563, f. 7, base Léonore.. Invalide à quatre-vingt-dix pour cent qui sera naturalisé français le et le fait chevalier de la Légion d'honneurNotice L1503077 Matricule 183563, f. 1, base Léonore. par le ministre de la DéfenseNotice L1503077 Matricule 183563, f. 5, base Léonore. François Piétri, il s'installe durant l'été 1916 avec sa famille à Nice, le temps d'une longue convalescence, jusqu'en 1923.

C'est là qu'Albert Lautman, fils d'un grand mutilé de guerre, pupille de la nationMarie-Thérèse Grangé, « LAUTMAN Albert », in Dictionnaire des fusillés, L'Atelier, Ivry-sur-Seine, 2015 ., fait sa scolarité, l'école primaire puis les études secondaires. En 1923, il remporte au concours général le deuxième prix de thème latin ainsi que le septième accessit de version grecque au classement ProvinceRevue universitaire, , Librairie Armand Colin, Paris, février 1923. et est classé neuvième en histoire au classement national, devant Edgar FaureRevue universitaire, , Librairie Armand Colin, Paris, février 1923.. Il passe son baccalauréat l'année suivante : la première partie dans un lycée de NiceC. Chevalley, « Albert Lautman et le souci logique », in Revue d'histoire des sciences, , "Mathématique et philosophie : Jean Cavaillès et Albert Lautman.", , 1987 ., la seconde au lycée Condorcet à Paris.

Étudiant parisien (1924-1930) vignette|Le 14 rue de Douai en 2017, domicile et cabinet du docteur Sami Lautman entre les deux guerres. Élève brillant ayant un an et demi d'avance, Albert Lautman entre en mathélem en 1923 au lycée Condorcet à Paris ; il y a pour camarade Jacques Herbrand, anomalie scolaire qui passe déjà aux yeux des professeurs pour une sorte de génie. Il est ensuite, en même temps qu'entre autres Claude Lévi-Strauss et Yves Renouard, admis en en hypokhâgne au lycée Condorcet, qui est la fabrique parisienne de l'intelligentsia dreyfusardeP. Albertini, « Les juifs du lycée Condorcet dans la tourmente », in Vingtième Siècle. Revue d'histoire., , , Presses de Sciences Po, Paris, octobre 2006 , .. En 1925, Herbrand intègre l'École normale supérieure premier du concours Mathématiques. 1926 est une année faste pour le lycée Condorcet, dont cinq élèves sont reçus au concours Lettres de la rue d'Ulm : Jean Boorsch, Daniel Gallois, Jean-Paul Hütter, Albert Lautman et Jean Maugüe.

Le jeudi soir, au café, il participe aux conférences que le Groupe socialiste interkhâgnal. organise sur des sujets tels que Jaurès, le féminisme, le pétrole, l'affaire Dreyfus, le bolchevisme, l'école.... Renommé dès Groupe d'études socialistes des Écoles normales supérieures, c'est un groupe de discussion voulant faire contre-poids au Groupe d'études sociales et religieuses. de Marc Sangnier qui se réunit, le jeudi, à la permanence de Jeune République, 34 boulevard Raspail.. Le , c'est lui qui fait l'exposé, sur la participation de la SFIO au cartel des gauches après sa rupture avec le communismeCirculaire, Groupe d'études socialistes des Écoles normales supérieures, Paris, 1926, cité in ..

Derrière son proche camarade Daniel Gallois, maurrassien qui deviendra dans la Résistance le second du colonel Touny, mais devant Jean Maugüe, Albert Lautman est reçu dix-septième au concours d'entrée à l'École normale supérieure en 1926J. F. Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au ., , Fayard, Paris, mars 1990 ., un an après Jacques Herbrand. Celui-ci, cacique en sciences, lui donne alors des cours particuliers de mathématiques et choisit de rejoindre dans une thurne à six les cinq nouveaux littéraires issus de CondorcetJean Maugüe, Les Dents agacées, , Buchet-Chastel, Paris, 1982., Jean Boorsch, qui deviendra professeur de français à Yale, Daniel Gallois, Jean-Paul Hutter, caciqueJean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au ., , Fayard, Paris, mars 1990 . et futur capitaine de la Wehrmacht, tué en Lituanie en , Albert Lautman et Jean Maugüe. Élève du rationaliste idéaliste Léon Brunschvicg, Albert Lautman s'oriente vers la philosophie des mathématiques, décevant sa famille, qui l'attendait à la direction de l'entreprise de son oncle. Il est ainsi amené à faire connaissance avec le mathématicien de sa promotion Claude ChevalleyParmi les camarades de promotion de Lautman figuraient les élèves mathématiciens André Adler, Marie Louise Jacotin, Jean Leray, Robert Meynieux, le futur assistant d'Émile Borel..

Dès son admission à Normale, il adhère à la Ligue d'action universitaire républicaine et socialiste, , qui s'oppose à la Fédération nationale des étudiants d'Action française. En « Deuxième liste de signataires », in Europe, Paris, 15 mai 1927., il joint son nomJean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au ., , Fayard, Paris, mars 1990 . à ceux des cinquante-trois autres élèves de l'ENS, dont les futurs résistants Jean Cavaillès, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, Henri Marrou, Fernand Metz, Pierre Bertaux, au bas de la pétitionÉ. Chartier, in Europe, Paris, 15 avril 1927.É. Chartier, in Libres Propos, Paris, 20 avril 1927. qu'à la suite des protestations du pacifiste Michel AlexandreM. Alexandre, in L'Œuvre, Paris, 20 mars 1927., Alain a rédigée contre le rétablissement de la censure en cas de mobilisation, in J. O., Paris, 7 mars 1927. prévu par un article de la nouvelle loi de réarmement« Organisation générale de la nation pour le temps de guerre. », in J. O., Paris, 7 mars 1927. portée par le député SFIO Joseph Paul-Boncour.

En , il accompagne en tant qu'auditeur Célestin Bouglé, nouveau directeur adjoint de l'E.N.S., au second Cours universitaires de DavosJacques Lautman, « Présentation », in A. Lautman, dir. Fernando Zalamea, Les mathématiques, les idées et le réel physique., , coll. Problèmes et controverses, Vrin, Paris, 2006 . qu'organise la . Il soutient son diplôme d'études supérieuresA. Lautman, La mathématique d'Hilbert, Faculté des sciences de l'université de Paris, Paris, 1928. puis, en 1928, part un semestre à Berlin, où il lie amitié avec Pierre Bertaux. L'Institut français, limité à une fonction de représentation, s'y révèle peu apte à l'orienter. À son retour, il prépare, J. Cavaillès, fin juillet 1930, cité in G. Ferrières, Jean Cavaillès. Un philosophe dans la guerre 1903-1944., , Le Félin, Paris, 2003., le concours de l'agrégation de philosophie avec l'aide de Jean CavaillèsG. Ferrières, Jean Cavaillès. Un philosophe dans la guerre 1903-1944., , Le Félin, Paris, 2003., son aîné de cinq ans, alors agrégé-répétiteur à l'ENS. En , le quart des postes d'agrégés proposés en philosophie est remporté par des candidats de Jean Cavaillès, Maurice Merleau-Ponty, Étienne Borne et Albert LautmanRevue universitaire, , Librairie Armand Colin, Paris, février 1930..

Professeur et doctorant (1931-1939) Au sortir de son service militaire, en , soit quelques semaines après la mort accidentelle de Jacques Herbrand, Albert Lautman épouse Suzanne Perreau-Detrie, élève de Georges Davy rencontrée à Davos, elle aussi agrégée de philosophie. Les parents d'Albert Lautman n'assistent pas au mariage civil de leur fils à la Mairie du Ve arrondissement de Paris avec une « goy ». Le couple part pour deux ans au Japon, où Albert Lautman enseigne la littérature et la philosophie française à l'Institut des langues occidentales d'Ōsaka.