Le débat autour de l'identité moldave se déroule en République de Moldavie entre d’une part les partisans du roumanisme (les , en roumain Româniști, en russe Румынисты) partisans d’une inclusion de leur identité dans l’identité roumaine, et qui sont dans leur quasi-totalité des autochtones roumanophones, et d’autre part les partisans du moldovénisme (les ou « moldovénistes », en roumain Moldoveniști, en russe Молдава́нисты) partisans d’une exclusion de leur identité de l’identité roumaine, et qui sont dans leur majorité des électeurs des partis communiste et socialiste, regroupant la quasi-totalité des colons slavophones (un quart de la population du pays) ainsi qu’environ un cinquième de la population autochtoneNicolas Trifon, « La Langue roumaine au cœur de la problématique de reconstruction nationale de la république de Moldavie », in Wanda Dressler (éd.), Le Second Printemps des nations, 257-281Alain Ruzé, La Moldova, L'Harmattan, Paris, 1997, ..

Aux termes de la déclaration d’indépendance de 1991 et de l’arrêt de la Cour constitutionnelle du la langue officielle du pays (langue maternelle de 77 % de la population) est dénommée (limba română ) : c’est le nom utilisé par les pro-européens et aussi par le pays voisin, la Roumanie, dont la région contigüe est également appelée et a aussi fait partie de l’ancienne principauté de Moldavie. Aux termes de l’article 13 de la ConstitutionConstitution de la République de Moldavie cette même langue ausbau, ou est dénommée (limba moldovenească ) : c’est le nom utilisé par les minorités slavophones et les partis communiste et socialiste.

Ces deux dénominations concernent la même langue romane orientale parlée en Moldavie et Roumanie par environ de locuteurs, dont en République de Moldavie.

Deux courants coexistent parmi les : une minorité (représentée par le parti libéral) milite pour l’union politique de la Moldavie et de la Roumanie (et, par là, pour l’intégration de la Moldavie dans l’Union européenne et l’OTAN, et pour sa sortie de la CEI), tandis que la majorité revendique seulement la reconnaissance de son identité roumaine dans les frontières de l’État indépendant actuel, et sans forcément sortir de la sphère d’influence russeLes non-unionistes tiennent compte du fait que l'appartenance de la Moldavie à la sphère d'influence russe a été reconnue par la Roumanie et par la communauté internationale depuis le traité de paix de Paris de 1947 et jusqu'aux conférences internationales consécutives à la dislocation de l'URSS, contrairement aux pays baltes qui ont pu quitter la zone d'influence russe pour rejoindre l'Union européenne et l'OTAN parce que leur incorporation forcée dans l'URSS n'a jamais été reconnue, ni par les États-Unis (Gerard Pieter van den Berg, Ferdinand Feldbrugge, William B. Simons : Encyclopedia of Soviet law, Brill 1985, , : On March 26, 1949, the US Department of State issued a circular letter stating that the Baltic countries were still independent nations with their own diplomatic representatives and consuls), ni par le Parlement européen ( Motion for a resolution on the Situation in Estonia, Parlement européen, B6-0215/2007, 21.05.2007 ; passée le 24.05.2007 consulté le ; ; ), ni par la CEDH, ni par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU(Périodique « United Nations, Human Rights Council », article Mission to Estonia du 17 mars 2008 : The Molotov–Ribbentrop Pact in 1939 assigned Estonia to the Soviet sphere of influence, prompting the beginning of the first Soviet occupation in 1940. After the German defeat in 1944, the second Soviet occupation started and Estonia became a Soviet republic) qui ont unanimement ont considéré ces trois pays (et eux seuls, parmi les 15 Républiques socialistes soviétiques) comme occupés illégalement par l'URSS entre 1940 et 1941 puis entre 1944 et 1991 (ainsi que par l'Allemagne entre 1941 et 1944), de sorte que la plupart des pays non-communistes membres de l'ONU ont continué pendant toute la guerre froide à reconnaître de jure l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie comme états indépendants ( ; et )., en modifiant la constitution de manière qu’elle offre à tous les groupes ethniques de Moldavie, sans discrimination, la liberté de se définir comme membres d’ensembles linguistiques et culturels dépassant le cadre du pays (ce qui est déjà le cas des Russes, Ukrainiens, Bulgares, Gagaouzes…, mais pas des autochtones roumanophones discriminés par leur exposée plus bas)Stella Ghervas, "Les Moldaves, le passeport roumain et l'Europe: incompréhensions sur fond de misère", Regard sur l'Est, 15 novembre 2006Nicolas Trifon, « La Langue roumaine au cœur de la problématique de reconstruction nationale de la république de Moldavie », in Wanda Dressler (éd.), Le Second Printemps des nations, 257-281..

Deux courants coexistent aussi parmi les : une minorité (représentée par des mouvements comme „Grande Moldavie”Voir Încă un PARTID MOLDOVENIST în R. Moldova. Președinte este un fost ambasador, „Mouvement « Voïvode »” ou „Bouclier moldave”Voir ), affirme que tous les Moldaves y compris ceux de la Moldavie roumaine (regiunea Moldova) sont des et que tandis que la majorité affirme, comme à l’époque soviétique, que seuls les de la République de Moldavie (Republica Moldova) sont des Gheorghe Negru, La Politique ethnolinguistique en Moldavie, Prut International, Chișinău 2000, ..

Histoire

Évolution sémantique

Le terme moldave désigne en français tout ce qui appartient ou relève de la Moldavie en tant que principauté historique, en tant que région d'Europe, en tant que région de Roumanie et en tant qu'État indépendant. L'identité moldave a connu différentes étapesIgor Cașu, Politici identitare în Moldova sovietică și post-sovietică/Identity Policies in the Soviet and post-Soviet Moldova (« Politiques identitaires en Moldavie soviétique et post-soviétique », en roumain et anglais) in: Ștefan Rusu, Matei Bejenaru eds., Moldova în două scenarii, ed. Centrului pentru artă contemporană, Chișinău 2008Sorin D. Ivănescu, Bogdan Schipor, Flaviu Solomon et Alexandru Zub, Basarabia: dilemele identității, Ed. Dosoftei, Iași 2001, . : une étape médiévale, antérieure à l'émergence des consciences nationales au et reliée à la Principauté de Moldavie, comme ce fut le cas dans toute l'Europe où l'identité était définie par l'appartenance à tel ou tel empire, royaume, principauté ou duché ; cette identité moldave était présente non seulement dans l'actuelle République de Moldavie, mais aussi en Moldavie roumaine ; une étape romantique nationaliste, là encore comme dans toute l'Europe, lorsque l'ancienne identité médiévale s'est progressivement estompée au cours du , comme ses équivalents transylvain ou valaque, au profit de l'identité roumaine basée sur la culture commune des roumanophones de ces différents territoires, culture manifestée par une même langue, une même cuisine, une même musique, des arts populaires communs ; la métamorphose de l'identité purement locale (moldave, transylvaine ou valaque) en identité nationale roumaine a d'abord été contrariée et retardée, dans les territoires de l'actuelle République de Moldavie, par le processus de russification et de colonisation commencé par l'Empire russe au (à partir de l'annexion de la Bessarabie au traité de Bucarest) ; en revanche, elle a été favorisée et accélérée entre 1918 et 1940, pendant la période où ces territoires ont appartenu à la Roumanie ; enfin l'étape soviétique, postérieure à l'émergence de l'identité roumaine, commence à prendre politiquement corps en 1924 avec la fondation en Ukraine soviétique d'une région autonome moldave, mais devient intensive à partir de 1940 lorsque soviétisation et russification vont de pair, rendant l'identité moldave solidaire de la fidélité au communisme soviétique, et associant l'identité roumaine sur le territoire de l'actuelle République de Moldavie au « nationalisme bourgeois », au « monarchisme » et au « fascisme »Gheorghe E. Cojocaru, Le Komintern et les origines du Moldavisme, Editura Civitas, Chișinău 2010..

Le voit la création en URSS de la République socialiste soviétique autonome moldave, en Podolie, sur la rive est du Dniestr, au sein de la République socialiste soviétique d'Ukraine (la Bessarabie étant alors roumaine). Dans cette République socialiste soviétique autonome moldave, deux lignes politiques ont été appliquées à tour de rôle : Grigore Kotovski, l'un des fondateurs de cette République, soutenait qu'elle devait propager le communisme en Roumanie voisine, et que l'identité de sa population moldave devait être reconnue comme roumaine : jusqu'en 1938, les écoles enseignèrent en roumain écrit en caractères latins, l'accent étant mis sur l'idéologie, et la Roumanie voisine étant présentée comme une « mère-patrie gémissant sous le joug de la monarchie, des bourgeois et des boyards ». Mais Gueorgui Tchitcherine, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, était d'un autre avis. Il estimait que cette politique favorisait « l'expansion d'un chauvinisme roumain » et qu'il fallait l'abandonner. C'est lui le véritable initiateur soviétique du « moldavisme », en suggérant de définir les Moldaves comme une ethnie « différente des Roumains, de langue romane différente, issue du mélange des Volokhs avec les slaves Oulitches et Tivertses ayant formé les Volochovènes, ancêtres des Moldaves mi-slaves, mi-romans, vivant principalement en République socialiste soviétique autonome moldave, où ils sont libres, et en Bessarabie, sous le joug roumain, où ils attendent leur libération de l'URSS ». Cela permettait de justifier les revendications territoriales soviétiques sur la Bessarabie. Tchitchérine, contrairement à Kotovski, soutenait en effet la position de Staline : celle de la « construction du socialisme d'abord dans un seul pays » : l'URSS. La « ligne Tchitcherine » finit par être adoptée le . Un « alphabet moldave » écrit en caractères cyrilliques russes fut adopté, et toute mention de la Roumanie autrement que comme une « puissance impérialiste occupant indûment un territoire soviétique » (la Bessarabie) fut dès lors assimilée à une trahison (punissable de la peine de mort)Gheorghe Negru, La politique ethnolinguistique en Moldavie, éd. Prut International, Chisinau 2000, ..

Ainsi apparaissent dans la RASS de Moldavie « une langue et une littérature nouvelle », langue que la plupart des habitants ne savait ni lire ni écrire : le « moldave ». Première étape de rapprochement des langues (donc des populations) « moldave » et russe, cette nouvelle langue est définie comme « romane, mais différente du roumain », considéré comme un élément dangereux par le pouvoir soviétique (la Roumanie était une démocratie parlementaire entre 1921 à 1938). Dans cette nouvelle langue, l'intention russificatrice des autorités de Moscou se manifeste clairement par la substitution de très nombreux mots russes aux mots roumains/moldaves (par exemple mălină au lieu de zmeură pour une framboise, ou bien văgzal au lieu de gară pour une gare de chemin de fer), par le choix systématique des mots d'origine slave au détriment des mots équivalents d'origine romane existant dans la langue usuelle (par exemple duh au lieu de suflet pour l'esprit), par l'interdiction de l'alphabet latin en 1938 (alors que depuis 1859 le roumain s'écrivait en caractères latins y compris en URSS) et par l'adoption du cyrillique russe (alors qu'avant 1859, le roumain s'écrivait en caractères gréco-slavons différents du cyrillique russe, en Bessarabie comme ailleurs).