Elsa Barraine, née le à et morte le à Strasbourg, est une compositrice, professeure de musique et résistante française.

Née dans une famille de musiciens et révélant très jeune des facultés pour la musique, elle intègre à neuf ans le Conservatoire de Paris où elle obtient plusieurs premiers prix. Élève dans la classe de composition de Paul Dukas, avec qui elle se lie d’amitié, elle devient en 1929 la quatrième femme à remporter le Premier Grand prix de Rome. À la suite des accords de Munich, Elsa Barraine intègre le parti communiste. En 1941, elle fonde le Front national des musiciens qui lutte contre la propagande nazie dans le domaine de la musique. Après la guerre, elle participe à la fondation de l'Association française des musiciens progressistes, laquelle s'inspire des idées du Manifeste de Prague en réaction au formalisme et à l'abstraction de . De 1952 à 1974, la compositrice enseigne comme professeur au Conservatoire de Paris, où elle devient titulaire de la classe d'analyse en 1969. En 1972, elle est nommée inspectrice des théâtres lyriques nationaux à la Direction de la Musique du ministère de la Culture.

Considérée comme une compositrice , Elsa Barraine inscrit dans son œuvre ses idéologies politiques, humanistes et religieuses, comme dans Pogromes, Song-Koï ou sa Symphonie . Ses compositions s'intègrent dans la lignée du néo-classicisme, mais avec un travail prononcé pour le timbre et la couleur instrumentale. Bien qu'elle soit considérée comme , sa musique est encore rarement jouée aujourd'hui.

Biographie Famille et formation Elsa Jacqueline Barraine naît le à Paris.. Son père, Mathieu Barraine (1870-1943), est violoncelliste solo à l’Opéra de Paris et est réputé pour son ... Il est mobilisé lors de la guerre de 1914-1918, tout comme l’a été son père au moment de la guerre de 1870. Sa mère, Octavie Jeanne Boisson (1877-1964), est pianiste amateur, donne quelques cours de piano, chante dans les chœurs de la Société des concerts du Conservatoire et fait partie de l’orchestre de Cologne. Le couple donne naissance en à une première fille, Agnès, qui quitte rapidement le domicile familial pour devenir .

Enfant, Elsa Barraine témoigne déjà d’une excellente oreille musicale. Elle grandit en écoutant son père jouer la musique de grands compositeurs, comme Beethoven ou Bach, et l’accompagne à l’Opéra où elle découvre la musique de Wagner, qui sera une révélation. Elle ne va pas non plus à l’école, mais reçoit quand même des cours de français et de culture générale d’un voisin, car ses parents .

vignette|gauche|alt=Photo ancienne d'un professeur entouré de ses élèves.|La classe de composition de Paul Dukas au Conservatoire de Paris en 1929. De gauche à droite, près du piano : Pierre Maillard-Verger, Elsa Barraine, Yvonne Desportes, Tony Aubin, Pierre Revel, Georges Favre, Paul Dukas, René Duclos, Georges Hugon, Maurice Duruflé. À droite, assis : Claude Arrieu, Olivier Messiaen. Elsa Barraine entre au Conservatoire de Paris en classe de solfège à l’âge de neuf ans, puis de piano chez Georges Falkenberg. La jeune fille entre ensuite dans la classe d’harmonie de Jean Gallon, la classe de contrepoint et fugue de Georges Caussade et d’accompagnement au piano avec André Estyle. En 1925, âgée de quinze ans, elle obtient un premier prix d’harmonie, suivi deux ans plus tard des premiers prix de fugue, de contrepoint et d’accompagnement. À dix-sept ans et sur les conseils d’Henri Rabaud (directeur du conservatoire), elle intègre la classe de composition de Charles-Marie Widor puis de Paul Dukas, qui lui succède en 1928. Ce dernier est . Elsa Barraine a alors comme collègues Yvonne Desportes, Tony Aubin, Maurice Duruflé, Claude Arrieu et Olivier Messiaen. Elle et Messiaen deviendront amis et auront des contacts réguliers tout au long de leur vie. Elle suit également les cours de Dukas à l’École normale de musique pour les élèves étrangers, au cours desquels il évoque des sujets autres que la musique comme l’Histoire et la littérature.

La jeune femme qualifie les cours de Dukas de , . Elle voit dans son enseignement . Bien qu’, elle hérite de Dukas de véritables talents d’orchestratrice, même si elle n’ose pas lui présenter ses devoirs. Paul Dukas remarque également la personnalité et le talent de son élève. Les deux se lieront alors d’amitié. Au cours de ses années avec Dukas, Elsa Barraine compose plusieurs pièces dont un Nocturne pour violon et piano (1928) ainsi qu’un premier Prélude et fugue pour orgue sur un chant israélite (1928).

Prix de Rome vignette|droite|Elsa Barraine en 1928, au moment de son premier prix de Rome.

En 1928, à concourir au prix de Rome où elle obtient un deuxième second Grand Prix pour sa cantate Héraclès à Delphes. L’année suivante, elle remporte le Premier Grand Prix ( sur 31) avec La Vierge guerrière, une trilogie sacrée sur Jeanne d'Arc d'après un texte d’Armand Foucher. Celle qu'on appelle aussi « La Pucelle d'Orléans » était parvenue, cinq siècles avant, le , à faire lever le siège mené par l'armée anglaise autour de cette ville. Le jury loue la jeune compositrice pour sa . La jeune femme explique avoir été de cette victoire car le sujet donné, décrivant la vie de Jeanne d'Arc, ne l’inspirait pas beaucoup et les autres concurrents . Elle devient la quatrième femme à remporter le Premier Prix de Rome.

Elsa Barraine séjourne à la villa Médicis, à Rome, de à . La compositrice n’aime pas la vie sur place, s’ennuie de Paris et de ses camarades du Conservatoire. Elle n’apprécie également pas l’ambiance de l’établissement et voit d’un très mauvais œil le régime fasciste de Mussolini. Elle s’occupe en lisant les ouvrages de la bibliothèque de la Villa et en recopiant un exemplaire de la Bhagavad-Gītā que Dukas lui a prêté . Elle découvre aussi la peinture italienne et sympathise avec ses camarades d’arts plastiques. Plusieurs de ses collègues viennent lui rendre visite comme René Guillou, Tony Aubin ou Yvonne Desportes. En 1930, elle suit Dukas et le tient informé des répétitions et représentations de son opéra Ariane et Barbe-Bleue.

De son séjour naissent plusieurs œuvres, bien qu’elle déclare ne pas , comme sa Symphonie n°1 (1931) ou un Thème et variations pour piano (1933). Ses œuvres Harald Harfagar (1929) et Trois esquisses symphoniques (1931) sont programmées par les concerts Straram, ce qui lui permet de revenir temporairement à Paris. À plusieurs reprises la compositrice demande des congés afin de fuir la villa Médicis. Sur les conseils de Dukas, elle compose pendant l’hiver 1931 Le roi Bossu, opéra comique en un acte sur un livret d’Albert Carré, qui est créé le à l’Opéra-Comique. À la suite de l’antisémitisme montant en Italie sous Mussolini et en Allemagne sous Hitler, elle compose Pogromes, d’après un texte du poète André Spire, un poème symphonique qui reçoit un bon accueil et témoigne de sa crainte de ce qui peut arriver au peuple juif.. Il s’agit d’une des premières œuvres de la compositrice qui témoigne d'. Pogromes est suivi par plusieurs autres pièces dans la même lignée, dont Trois chansons hébraïques enfantines pour voix et piano (1936) et Quatre chants juifs (1937).

Retour à Paris et actions dans la Résistance upright=0.7|vignette|gauche|alt=Portrait de trois quarts en noir et blanc d'une jeune femme| Elsa Barraine lors de son Grand Prix de Rome, 1929, à . De retour à Paris en 1934, elle retourne vivre chez ses parents avant de s’installer au rue de Lille. Elsa Barraine est engagée comme pianiste accompagnatrice pour les chœurs Félix Raugel, puis obtient le poste de cheffe de chant à l’Orchestre national en 1935.. Très affectée par le décès de Paul Dukas survenu le , elle compose l'année suivante, pour l'anniversaire de sa disparition, une œuvre pour piano appelée Tombeau de Paul Dukas.

En 1938, à la suite des accords de Munich, elle adhère au Parti communiste . Ce dernier . Son investissement au sein du parti consiste en des arrangements et des orchestrations de chants populaires, folkloriques et révolutionnaires de différents pays. Elle recueille auprès d’autres musiciens des articles afin de rédiger des Chroniques qui servent à conseiller ses camarades amateurs au sein du parti. En 1938, pressentant une guerre imminente, elle compose sa Symphonie n°2, dite ( en russe), qui est créée au Festival international de Londres en 1946 par l’Orchestre de la BBC sous la direction de Manuel Rosenthal.

À la suite de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Elsa Barraine déménage à Rennes pour poursuivre son travail de pianiste à la Radio. En 1941, elle est renvoyée de son poste à cause de ses origines juives et revient à Paris où elle donne des cours de chant dans les écoles de la ville. Pour subsister, elle donne des leçons d’harmonie à des particuliers et comme faire répéter les danseuses de claquettes au Pigalle. La même année, son père est renvoyé de son poste à l’Opéra. Ce renvoi, pour motif antisémite, génère de nombreuses tensions entre eux. Désespéré par son licenciement, Mathieu Barraine meurt en . Depuis son quintette à vent Ouvrage de dame (1939), Elsa Barraine compose peu.

La compositrice fonde en avec Roger Désormière et Louis Durey le Front national de la résistance des musiciens français. Rattaché au mouvement de résistance du PCF, le Front national pour la libération et l'indépendance de la France, ce groupement rassemble majoritairement des compositeurs comme Henri Dutilleux, Manuel Rosenthal, Roland-Manuel, Francis Poulenc, Arthur Honegger ou Irène Joachim., ainsi que des musiciens. Les principaux objectifs de l'organisation, énumérés dans leur journal Musiciens d'aujourd'hui, qui s'engage contre la propagande nazie dans le domaine de la musique, consistent à organiser des concerts de musique française nouvelle et interdite, à soutenir les musiciens juifs en leur fournissant un refuge ou de l'argent, à organiser des manifestations anti-allemandes et anti-collaborationnistes, et à s'engager dans toutes les formes de rébellion musicale. Barraine, Désormière et Durey publient ensemble un . Elsa Barraine et doit en rendre compte à l'agent de liaison Georges Dudach. En , une quinzaine de musiciens rejoignent le parti. À la suite du décès de Dudach, mort fusillé au Mont-Valérien en , Elsa Barraine compose en son hommage le choral Avis (1944) sur un poème de Paul Éluard.

vignette|droite|alt=Image d'une femme jouant une partition au piano.| Elsa Barraine exécutant en 1946 sa composition Avis d'après un poème de Paul Éluard. La compositrice participe à de la contre-propagande musicale, en écrivant dans les journaux clandestins Musiciens d’aujourd’hui et Le musicien patriote. Cette action dénonce de la musique sous le régime de Vichy et se charge d’organiser des , ou de composer de la musique sur des poèmes de poètes interdits.

Début 1942, Elsa Barraine est engagée à l’Opéra-Comique, grâce à Roger Désormière, ce qui l’oblige à apprendre le répertoire de l’établissement. En 1943, elle transmet de faux papiers à Louis Saguer, compositeur juif allemand poursuivi par la police de Vichy et qui vit en zone libre.

Elle est arrêtée en 1942 par la milice de Vichy mais arrive à s'échapper grâce à l’aide d’un officier de police. La compositrice continue ses activités dans la résistance sous le pseudonyme de et se fait écrire à une autre adresse. Dans ses appartements, Elsa Barraine continue d'organiser des réunions entre résistants. En 1944, prévenue par sa concierge, elle échappe à la Gestapo. Elle entre dans la clandestinité sous le nom de ., nom avec lequel elle signe sa composition Avis.