Ernesto De Martino (né le à Naples, et mort le à Rome) est un historien des religions et un ethnologue italien.

Biographie Né dans une famille de la petite bourgeoisie citadine du Mezzogiorno, Ernesto De Martino, après sa laurea en Lettres à l'université de Naples, en 1932, s'intéresse à l'ethnologie et soutient une thèse en Histoire des religions sur les gephyrismi eleusini, c'est-à-dire un genre rituel d'injures envers les divinités, sous la direction d'Adolfo Omodeo. À cette époque, et vraisemblablement jusqu'à environ 1936, il se rapproche du fascisme, qu'il semble considérer comme l'incarnation d'une «religion civile». Il est membre du GUF (Groupe universitaire fasciste), ce qui est alors une obligation, ainsi que de la milizia universitaria (milice universitaire) et collabore à L'Universale de Berto RicciGiordana Charuty, Ernesto de Martino, les vies antérieures d'un anthropologue, Parenthèses, 2009. Voir le compte-rendu: Dominique Casajus, « Giordana Charuty, Ernesto De Martino. Les vies antérieures d’un anthropologue », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 152 | octobre-décembre 2010, document 152-28, mis en ligne le 17 mai 2011, consulté le 13 mars 2014. URL : http://assr.revues.org/22673.

Son premier livre, Naturalismo e storicismo nell'etnologia est une tentative de soumettre l'ethnologie à l'évaluation critique de la philosophie historiciste (storicista) de Benedetto Croce. Selon De Martino, ce n'est qu'à travers la philosophie historiciste que l'ethnologie aurait pu se racheter de son naturalisme, expression qui vise, chez De Martino, autant l'école sociologique française que les indirizzi «pseudohistorique» allemands et viennois , et, plus largement, le racialisme - dont Croce lui-même avait été un précoce dénonciateur. Ce fut le même Croce qui introduisit le jeune De Martino auprès de l'éditeur Laterza, en lui suggérant la publication du livre dans lequel, nonobstant quelque ingénuité, apparaît déjà en germe l'idée qui sera développée dans ses recherches postérieures sur le « magisme ethnologique » (magismo etnologico).

Écrit durant la Seconde guerre mondiale et publié en 1948, le Monde magique (Il mondo magico) est le livre dans lequel Ernesto De Martino élabore quelques-unes des idées centrales de son œuvre. Il y développe son interprétation de la magie comme époque historique dans laquelle la labilité d'une « présence » est contrôlée par la praxis magique, dans une dynamique de crise et de rachat ou rétablissement (riscatto). Il définit le « magique comme un mouvement, un progrès dans la forme suprême de l'unité transcendentale de la conscience de soiE. De Martino, Le monde magique, trad. M. Baudoux, Paris, 1999, . »

Parallèlement, De Martino s'éloigne du fascisme, probablement sous l'influence de Vittorio Macchioro, père de sa première compagne, juif converti à plusieurs reprises et qui sera exclu de l'universitéDominique Casajus, « Giordana Charuty, Ernesto De Martino. Les vies antérieures d’un anthropologue », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 152 | octobre-décembre 2010, document 152-28, mis en ligne le 17 mai 2011, consulté le 13 mars 2014. URL : http://assr.revues.org/22673. Il s'engagea ainsi dans la Résistance et militera après guerre d'abord au Parti socialiste italien puis au Parti communiste. Les thèses marxistes influenceront ainsi sa pensée, à la fois indirectement et directement, lorsqu'il commente, par exemple, des écrits de GramsciCarlo Severi, « Une pensée inachevée. L’utopie anthropologique de Ernesto De Martino », Gradhiva, n° 26, 1999, p. 99-107 ; voir aussi G. Charuty et C. Severi, « Ernesto De Martino, “un intellectuel de transition” », Gradhiva, n° 26, 1999, p. 50-52 ..

De Martino commence alors à s'intéresser à l'ethnographie de la société contadine du sud de l'Italie. De cette période parfois appelée « méridionaliste », relèvent les œuvres les plus connues du grand public : Morte e pianto rituale, qui se penche sur les lamentations funèbres, Sud e magia, La terra del rimorso. Cet aspect de son œuvre influença de nombreux anthropologues et historiens italiens, dont, par exemple, Carlo Ginzburg qui lui rend hommage dans son livre sur l'hérésie des benandanti.

L'aspect le plus novateur de sa recherche fut l'approche multidisciplinaire, qui l'amena à constituer une équipe. Par exemple La Terre du remords est la synthèse des recherches qu'il mena sur un territoire donné (la région de Salente (Salento), accompagné d'un médecin, d'un psychiatre, d'une psychologue, d'un historien des religions, d'un anthropologue des cultures, d'un ethnomusicologue (Diego Carpitella) et d'un documentaliste de cinéma. Pour l'étude du tarentisme, maladie qu'on soignait par une danse, la tarentelle, furent utilisés aussi des films tournés entre Copertino, Nardò et Galatina.

Ces monographies furent suivies de la publication de l'important recueil d'articles Furore Simbolo Valore (1962).

La fine del mondo (1977), publié à titre posthume par Clara Gallini, est le premier et plus important ouvrage d'une série d'inédits par lesquels on a tenté de surseoir à la disparition d'un des plus grands intellectuels italiens du . Selon certains commentateurs, tel Carlo Severi, il remet en cause dans ce dernier chantier un grand nombre de ses idées antérieures, renouvelant ainsi sa pensée.

Ernesto De Martino est mort à Rome le . De 1957 jusqu'à sa mort, il était professeur d'ethnologie et de l'histoire des religions à l'Université de Cagliari, où il a été la source de l'Ecole anthropologique de Cagliari, avec Alberto Mario Cirese, Clara Gallini, Giulio Angioni et d'autres élèves, collègues et collaborateurs.

Thèses

Le communisme de De Martino le conduit à supposer que théorie et praxis s'éclairent mutuellement.

De Martino développe une théorie du « magico-religieux » qu'il appuie sur une vision historiciste et une approche des mises en acte du psychisme humain. Inspiré par la philosophie de Giambattista Vico, il travaille à partir du présupposé selon lequel la société, l'histoire et le psychisme humain se développent en correspondance. Il prend ses distances par rapport aux positions existentialistes modernes qu'il identifie avec un déterminisme réducteur de la conscience, incapable de rendre compte de la labilité en devenir qu'est l'être au monde de l'univers magique.

Selon la thèse fondamentale du Monde magique (1948), les catégories spéculatives qui orientent l'historiographie moderne sont incapables de permettre la compréhension du monde magique parce qu'elles lui sont historiquement étrangères et relèvent de l'approche positive d'un être au monde "décidé et garanti", alors que le propre du monde magique est une présence au monde labile et fuyante que le magisme cherche à stabiliserE. De Martino, Le monde magique, trad. M. Baudoux, Paris, 1999, et s..

Les pratiques magiques sont abordées comme des «techniques» psychosociales destinées à protéger la «présence de l’homme» dans son monde, thème fondamental de sa penséeGiulio Angioni, Follia, in Fare, dire, sentire: l'identico e il diverso nelle culture, Nuoro, Il Maestrale, 2011, p. 255-297. "L'intérêt dominant du monde magique n'est pas de réaliser des formes particulières de la vie spirituelle, mais de conquérir et de consolider l'être au monde élémentaire, ou présence de la personne."E. De Martino, Le monde magique cit. .

Réception et postérité

Après une critique élogieuse par Mircea Eliade, Ernesto De Martino est quelque peu tombé dans l'oubli à l'intérieur du monde francophone. La réédition de 1999 tenta d'y remédier, dans le contexte des relectures proposées par sa disciple Silvia Mancini portant notamment sur un approfondissement de la fonction historico-sociale de la magie et une remise en question des dénégations culturelles a priori.

Son élève et collaboratrice, l'autrice Muzi Epifani, dans la comédie L'évasion, écrite dix ans après la mort de son maître, l'évoque avec beaucoup d'affectionMuzi Epifani, La fuga, La Mongolfiera Éditrice e Spettacoli, avant-propos de Cristina Comencini, 2015.. Dans ce travail, qui lui est consacré, le héros Ernesto traite de la mutation du rôle des femmes dans la société post-industrielle.

Publications Ouvrages en italien Naturalismo e storicismo nell'etnologia, Laterza, 1941 Il mondo magico: prolegomeni a una storia del magismo, Einaudi, 1948 Morte e pianto rituale nel mondo antico: dal lamento pagano al pianto di Maria, Einaudi, 1958 Sud e magia, Feltrinelli, 1959 La terra del rimorso. Contributo a una storia religiosa del Sud, Il Saggiatore, 1961 Furore, simbolo, valore, Il Saggiatore, 1962 Magia e civiltà. Un'antologia critica fondamentale per lo studio del concetto di magia nella civiltà occidentale, Garzanti, 1962 Mondo popolare e magia in Lucania, a cura e con prefazione di Rocco Brienza, Basilicata, 1975 La fine del mondo. Contributo all'analisi delle apocalissi culturali, Einaudi, 1977 La collana viola: lettere 1945-1950 (con Cesare Pavese), Bollati Boringhieri, 1991 Scritti minori su religione, marxismo e psicoanalisi, Nuove edizioni romane, 1993 Compagni e amici: lettere di Ernesto de Martino e Pietro Secchia, La nuova Italia, 1993 Storia e metastoria: i fondamenti di una teoria del sacro, Argo, 1995 Note di campo: spedizione in Lucania, 30 settembre - 31 ottobre 1952, Argo, 1995 L'opera a cui lavoro: apparato critico e documentario alla Spedizione etnologica in Lucania, Argo, 1996 Una vicinanza discreta: lettere (con Renato Boccassino), Oleandro, 1996 I viaggi nel Sud di Ernesto de Martino, Bollati Boringhieri, 1999 Panorami e spedizioni: le trasmissioni radiofoniche del 1953-54, Bollati Boringhieri, 2002 Musiche tradizionali del Salento: le registrazioni di Diego Carpitella ed Ernesto de Martino (1959, 1960), Squilibri, 2005 Scritti filosofici, Il Mulino, 2005 Dal laboratorio del mondo magico: carteggi 1940-1943, Argo, 2007 Ricerca sui guaritori e la loro clientela, Argo, 2008 Etnografia del tarantismo pugliese. I materiali della spedizione nel Salento del 1959, Argo, 2011

Traductions en français - La Terre du remords, traduit de l'italien par Claude Poncet, Gallimard 1966.

La Fin du monde. Essai sur les apocalypses culturelles ["La fine del mondo"], traduction de Giordana Charuty, Paris, Éditions de l'EHESS, 2016, 479 p. Mort et pleurs rituels. De la lamentation funèbre antique à la plainte de Marie ["Morte e pianto rituale nel mondo antico: dal lamento pagano al pianto di Maria"], traduction d'Alfonsina Bellio et de Jérôme Nicolas, Paris/Rome, Éditions de l'EHESS et École française de Rome, 2022, 384 p.

Notes et références

Liens externes

Associazione Internazionale Ernesto De Martino La démarche anthropologique d'Ernesto De Martino par Alain Goussot Bibliographie d'Ernesto De Martino (formato pdf) Sur le site Cairn.info

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