vignette| Le roi Alphonse XIII, avec le général Miguel Primo de Rivera (à droite) après sa nomination à la tête du gouvernement et président de la Direction militaire. La dictature de Primo de Rivera est le régime politique de l'Espagne depuis le coup d’État du capitaine général de Catalogne, Miguel Primo de Rivera, le , jusqu'à la démission de ce dernier le et à son remplacement par la dictature du général Dámaso Berenguer.
En dépit de ses efforts de régénération, des progrès réalisés dans le domaine des infrastructures et de la stabilisation d'une situation politique chaotique, la dictature ne peut se maintenir après la crise politique qui décrédibilise le roi Alphonse XIII aux yeux de l'opinion publique, ouvrant le chemin à la Seconde République espagnole.
La dictature a été considérée comme « la première tentative d'institutionnalisation consciente du nationalisme autoritaire espagnol » dont l'instrument était l'Armée, fortement corporatiste et militariste.
Sa relation avec le fascisme, arrivé au pouvoir en Italie tout juste un an auparavant, a fait l'objet de débats historiographiques. Le spécialiste de l'extrême droite José Luis Rodríguez Jiménez estime que « le régime de Primo de Rivera n'avait pas grand-chose à voir avec le fascisme. En revanche, il cadre parfaitement avec plusieurs régimes dictatoriaux existant en Europe de l'Est, comme celui du général Metaxas en Grèce, de Milan Stojadinovic en Yougoslavie, de Pilsudski en Pologne et de Horthy en Hongrie ». Cependant, il remarque également que « ce fut l'un des premiers régimes européens à adopter certains traits du fascisme, notamment la tentative de création d'un parti unique » et « certains des ministres et propagandistes du régime, admirateurs de la figure de Mussolini, employèrent un discours proche du fascisme ».
Contexte
Contexte international
L'interventionnisme grandissant de l'Armée dans la vie politique gauche|vignette| Portrait d' Alphonse XIII vêtu de l'habit de l'ordre de Calatrava (1917). Le « désastre » de 1898, marqua le retour progressif de l'intervention de l'Armée dans la vie politique espagnole, un trait qui avait profondément marqué les deux premiers tiers du siècle et que l'instauration du régime de la Restauration en 1875 avait permis de neutraliser durablement. Les militaires se présentaient comme interprètes de la « volonté populaire » et défenseurs de « l'intérêt national, au-dessus des intérêts partiaux et des politiques partisanes ». Deux moments clés de ce retour du prétorianisme furent les incidents du ¡Cu-Cut ! de 1905 qui a conduisit à la Loi des Juridictions de 1906 et, surtout, la crise espagnole de 1917, au cours desquelles des dits Comités de défense autoproclamés, composés exclusivement de militaires, jouèrent un rôle fondamental.
Comme le souligne José Luis Gómez-Navarro, « parmi les chefs et officiers espagnols, depuis le début du mais de plus en plus depuis la Première Guerre mondiale, l'antiparlementarisme et le rejet de la politique s'étaient répandus [...]. La défense de valeurs consubstantielles au professionnalisme militaire mais dont le poids s'accrut face à la crise se consolida dans l'armée espagnole : ordre, hiérarchie, discipline et autorité ; à quoi s'ajoute leur rôle croissant de défenseurs des fondements de l'ordre social et de l'institution modératrice qui garantissait la continuité du système social et politique : la monarchie ». Le régime de la Restauration avait instauré l’armée comme gardien de l’ordre public, qui avec le temps finit par se considérer comme garante de l'esprit de la nation, qu'elle vint à identifier avec son propre honneur.
Le « triennat bolchevique » en Andalousie et la « guerre sociale » en Catalogne (1918-1923) Dans les années qui suivirent la crise de 1917, une grave crise sociale éclata en Catalogne et dans les campagnes andalouses. « Une authentique 'guerre sociale', avec des attentats anarchistes et des pistoleros à la solde des employeurs, fut déclarée en Catalogne et trois années de mobilisations de journaliers ruraux à qui avaient parvenus les échos de la révolution russe en Andalousie ». En dépit du fait que les deux grandes organisations syndicales espagnoles, la CNT et le PSOE-UGT, n'avaient pas rejoint l'Internationale communiste, la révolution d'Octobre « agit en Espagne comme un imparable mythe mobilisateur qui marqua pendant des années profondément le mouvement ouvrier, entraîna ses dirigeants et enflamma les masses qu'ils tentaient d'encadrer ».
En Andalousie, entre 1918 et 1920 se produisit une intensification des mobilisations connue sous le nom de « triennat bolchevique ». Les grèves de journaliers se multiplièrent, auxquelles les employeurs et les autorités répondaient avec une extrême dureté. Pendant les grèves, les journaliers occupaient les exploitations agricoles dont ils étaient violemment expulsés par la garde civile et l'armée. Il y eut aussi des sabotages et des attentats. vignette| Partie arrière de la voiture dans laquelle Eduardo Dato fut assassiné et dans laquelle on peut voir les impacts des balles. En Catalogne, le conflit commença en avec la grève de la Canadenca, nom sous lequel était connue la société fournissant l'électricité à Barcelone. La ville se trouva privée d'électricité, d'eau et de tramways. Le gouvernement libéral du Comte de Romanones opta pour la voie de la négociation et approuva par décret l'instauration de la journée de huit heures et d'un nouveau système de protection sociale, mais céda aux pressions du patronnat qui exigeait une extrême fermeté et trouva de précieux alliés dans le capitaine général de Catalogne Joaquín Milans del Bosch et le roi Alphonse XIII. Durement réprimé, le conflit ouvrier dégénéra en Catalogne en une « guerre sociale » dont l'épicentre fut Barcelone. À la violence des pistoleros du patronnat répondirent des attaques terroristes perpétrées par des groupes d'action anarchistes.
Le nouveau gouvernement du conservateur Eduardo Dato nomma le général Severiano Martínez Anido gouverneur civil de Catalogne, qui durcit considérablement la politique répressive de Milans del Bosch contre la CNT. « Il implanta un régime de terreur qui utilisait le syndicalisme libre, persécutait les dirigeants de la CNT et appliquait la loi des fuites : certains détenus furent exécutés sur place par les forces de l'ordre, sous prétexte qu'ils avaient tenté de s'évader ». Les actes terroristes et les violences de rue affrontant les anarchistes aux membres des forces syndicats libres et des forces parapolicières se succédèrent entre 1920 et 1923. La spirale de la violence atteignit Dato lui-même, qui mourut criblé de balles à Madrid par trois anarchistes le . En 1923, Salvador Seguí, leader de la CNT et l'archevêque de Saragosse Juan Soldevilla furent également assassinés.
Le discours controversé d'Alphonse XIII au Casino de Cordoue (23 mai 1921) thumb|Salle Liceo du Casino de la Amistad de Cordoue. Le premier problème auquel le nouveau gouvernement formé après l'assassinat d'Eduardo Dato, dut faire face fut la controverse soulevée par le discours d'Alphonse XIII prononcé le au Casino de la Amistad de Cordoue devant les grands propriétaires et les autorités de la capitale provinciale. Le roi s'y plaignit des politiciens dont « les machinations et les mesquineries » empêchaient l'approbation des projets d'intérêt général aux Cortes et proposa que « les provinces » entament un « mouvement de soutien à votre roi et aux projets bénéfiques et alors le Parlement se souviendra qu'il est le représentant du peuple, puisque le vote que vous lui donnez dans les urnes ne signifie pas autre chose. Alors la signature du Roi sera un titre exécutoire et une garantie qu'ils réaliseront des projets bénéfiques pour l'Espagne » . Il semble qu'il avait déclaré que « à l'intérieur ou à l'extérieur de la Constitution, il devrait s'imposer et se sacrifier pour le bien du pays ». Le ministre qui l'accompagnait, Juan de la Cierva, tenta de faire en sorte que les journalistes ne publient qu'un « amène résumé » qu'il avait préparé lui-même, mais le texte complet fut diffusé sur des affiches dans un programme d'actualités cinématographiques (ce fut l'unique occasion où un discours du roi se fit connaître).
Le Congrès des députés se saisit de la question quatre jours plus tard. Le socialiste Julián Besteiro affirma que le roi avait eu des mots de « mépris » envers le Parlement et l'autre socialiste Indalecio Prieto cria à trois reprises : « Le Parlement a plus de dignité que le Roi ! » (la phrase de Prieto ne figura pas dans le compte rendu de la session parlementaire mais circula dans tout Madrid). De son côté, le conservateur Antonio Maura manifesta son soutien au monarque, affirmant que ses paroles avaient été applaudies par « l'Espagne sensée » et le journal catholique El Debate publia qu'elles seraient « fervemment applaudies » par les « gens étrangers à la politique ». Pour sa part, le monarque « fut pris de peur face à l'impact de ses manifestations et nia toute intention antiparlementaire », bien qu'il avouât en privé qu'il avait dit ce qu'il pensait, de sorte qu'il « était en phase avec les critiques du parlementarisme, qui abondaient en Espagne dans ces années-là ».
Le « désastre » d'Anoual » de juillet 1921 et ses conséquences
thumb|Cadavres jonchant le sol trouvés plusieurs mois après la bataille d'Anoual. Le problème le plus grave auquel fut confronté le gouvernement d'Allendesalazar est la crise provoquée par la débâcle espagnole à la bataille d'Anoual, survenue deux mois après sa mise en place au protectorat espagnol du Maroc. « L'offensive inattendue des indigènes [menée par Abd el-Krim ] se solda par une déroute générale de l'armée espagnole en direction de Melilla. Les troupes espagnoles étaient dispersées sur un front très étendu avec un nombre de positions très élevé et de graves problèmes d'approvisionnement. Les unités étaient mal équipées [...]. L'effondrement du front entraîna en seulement quelques jours la perte de ce qui avait été obtenu avec de grandes difficultés depuis des années. Non seulement le général Silvestre [général commandant de Melilla et chef des forces espagnoles dans la moitié orientale du Protectorat] mourut mais aussi autres soldats ».
Le « désastre d'Anoual » causa une commotion dans l’opinion publique. Des manifestations et des grèves de protestation exigèrent d'établir des responsabilités, ce que réclamèrent aussi les Cortes et la presse, et le roi Alphonse XIII lui-même fut accusé d'avoir encouragé Fernández Silvestre à agir imprudemment. Les critiques les plus remarquées furent celles de l'écrivain Miguel de Unamuno et du député socialiste Indalecio Prieto. Celui-ci conclut une de ses interventions aux Cortès par une phrase qui fit un grand scandale dans la chambre et pour laquelle il fut poursuivi : « Ces champs de domination sont aujourd'hui des champs de mort : huit mille cadavres semblent groupés autour des marches du trône en demande de justice ». Prieto mentionna, en référence à une phrase sarcastique attribuée au monarque , laquelle faisait allusion à la grande quantité d'argent qu'exigeaient les rebelles rifains pour libérer les centaines de prisonniers espagnols qu'ils détenaient encore. L'historien Javier Moreno Luzón commente au sujet de cet incident : « De tels sarcasmes royaux, sur la valeur des prisonniers, ne seraient pas facilement oubliés ». De son côté, Unamuno fit pour sa part référence à un télégramme prétendument envoyé par le roi à Fernández Silvestre et qui l'encourageait à lancer l'offensive de façon cavalière.