Jean-Michel Frank ( dans le 9 arrondissement de ParisArchives de l’état civil de Paris en ligne, acte de naissance /285/1895. - à New York) est un des principaux décorateurs français de la période Art déco.
Biographie
Famille Dernier fils de Léon Frank (1853-1915), banquier juif établi à Paris, né à Landau (Allemagne), et de Nanette Loewi (1861-1929), ses deux frères meurent tous deux sur le front en 1915 lors de la Première Guerre mondiale.
Cousinage avec Anne Frank
Il est le cousin d'Anne Frank (1929-1945) ; le père de cette dernière, Otto Frank (1889-1980), est son cousin germain, tous deux étant les petits-fils de Zacharias Frank (1811-1884). En 1932, la famille Frank, devant faire face au risque de faillite de leur banque et étant à cours d'argent, le sollicite pour obtenir son aide financièreCarol Ann Lee, Otto, père d'Anne Frank, Ramsay, 2006, p. 49 : "Robert, le frère aîné des Frank, cherche une solution aux difficultés financières de la famille. En juin, Alice se rend à Paris pour emprunter de l'argent à son neveu Jean-Michel, qui a hérité de la fortune de sa mère, morte à l'hôpital psychiatrique. Il utilise une partie de cet héritage pour monter une affaire de mobilier design. (…) Jean-Michel se décide à agir après un appel au secours de Leni, auquel est jointe la copie d'une lettre démoralisée d'Otto à sa sœur. Alice envoie un télégramme à Otto : leur cousin de Paris lui a donné de quoi régler le versement de l'hypothèque sur la maison familiale pour le mois à venir.".
Jeunesse
Personnalité taciturne et fugueuse, Jean-Michel Frank grandit dans la bourgeoisie de l'avenue Kléber durant les derniers soubresauts de l'affaire Dreyfus. L'adolescent construit peu à peu ses repères dans l'amitié avec le futur poète surréaliste René Crevel et avec Léon Pierre-Quint, futur éditeur et premier biographe de Proust. Jacques Porel, son condisciple au lycée Janson-de-Sailly écrira dans Fils de Réjane, souvenirs : « Jean-Michel était très mal vu de tous ses camarades. On le trouvait ridicule, absurde. Tous ces éphèbes boutonneux, aux voix déjà graves, ivres de brutalité, jugeaient inadmissibles son aspect de poupée orientale et sa voix de fausset. Les professeurs eux-mêmes étaient gênés par sa petite présence. » Jacques de Lacretelle s’inspirera en 1922 de ses traits physiques et psychologiques pour camper le héros d’un de ses plus fameux romans, Silbermann. L'auteur évoquera « Sa voix était basse et entrecoupée ; elle semblait monter des régions secrètes et douloureuses ; j'entrevis chez cet être si différent des autres une détresse intime, persistante, inguérissable, analogue à celle d'un orphelin ou d'un infirme ».
Rue de Verneuil
Délaissant une vie facile et dilettante d'héritier Centre Pompidou , le jeune homme décide en 1921 de réaliser ses premiers aménagements, ceux d'amis : l’appartement de Pierre Drieu la Rochelle, qu’il avait rencontré par l’intermédiaire de René Crevel et celui du typographe Charles Peignot. Frank devient très vite un décorateur de l’intelligentsia parisienne, d’artistes évoluant autour du surréalismeDécoration de l'appartement de l'héritière Nancy Cunard alors compagne du poète Louis Aragon rue Le Regrattier sur l'île Saint-Louis... En 1924, le décorateur emménage au 7, rue de Verneuil dans un hôtel particulier du . À l'étage noble, il fait décaper les lambris d'origine pour les laisser bruts, tout en réduisant le mobilier au strict minimum. La salle de bains surprend par un coffrage intégral constitué de grandes plaques de marbre blanc zébré de longues veines anthracite, offrant au regard un écheveau de lignes diagonales qui crée un effet cinétique saisissant Dream the end. L'étonnant fumoir laisse une impression plus apaisante avec son plafond et ses murs entièrement marquetés de brins de paille blonde qui renvoient une lumière ondoyante et soyeuse. Frank choisit ici de reprendre à une échelle démesurée une technique précieuse employée au pour l'habillage de petits objets de damesle fumoir en 1925 Dream the end le fumoir en 1938, .
Dès ses premières réalisations, le jeune héritier affirme une volonté de dépouiller les meubles, de détourner les usages, de purger les espaces existants de leur trop-plein décoratif et de laisser respirer les lieux où deux tonalités dominent : le blanc et le beige, mats dans tous les cas. Le mot de Jean Cocteau quittant l'appartement dénudé de la rue de Verneuil restera célèbre : « Charmant jeune homme ; dommage que les voleurs lui aient tout pris ».
Les Noailles
En , le jeune créateur établit sa réputation, grâce à l'aménagement d'un grand fumoir, d'une antichambre et d'un boudoir au de l'hôtel particulier de Charles Vicomte de Noailles et de Marie-Laure de Noailles, situé au 11, place des États-Unis à ParisJulien Nenault, « Les folles nuits des Noailles », Vanity Fair, n° 9, mars 2014, p. 200-209.. Dans ce palais de style Louis XIV pastiche fin de siècle construit par l'architecte Ernest Sanson, le décorateur va casser les conventions de la demeure aristocratique, décanter l'endroit de sa pesanteur historiciste en appliquant son répertoire minimaliste. Il définit le cadre d'un lieu où sont rassemblées des œuvres importantes d'art modernePhoto RMN . en les accordant à des murs recouverts de carreaux de parchemin, des monumentales portes en plaques de bronze, du mica feuilleté sur la cheminée, des tables basses en forme de U inversé, des marqueteries de paille blonde pour les consoles et paravents, du cuir maroquin ivoire pour les fauteuils, de la peluche blanche pour les bergères. Une terrasse donnant sur le jardin est également aménagée avec un pavement de granit gris foncé et meublée d'une table en fer forgé recouverte d’un plateau d’ardoise entourée de sièges garnis de cuir naturel. Sur les côtés, deux paravents en feuilles de terre cuite rose et bleu ardoise dissimulent les dix-huit phares d’automobile nécessaires à l’éclairage du lieuCentre Pompidou ..
La nudité radicale du lieu provoque un véritable choc esthétique, colporté par une critique élogieuse. D'autres observateurs sont plus rétifs à cet ascétisme : l’abbé Mugnier, confesseur des duchesses et des poètes repentis, dîne chez les Noailles et note dans son Journal : « Ils inaugurent l’hôtel nouvellement arrangé… Un fumoir aux murs tendus de parchemin. Tout cela est très blanc, nu, étrange, fait pour d’autres habits que ma soutane. » .Yves Saint Laurent évoquant l'endroit au début des années 1970, parlera du grand fumoir Noailles comme de la « huitième merveille du monde »Entretien en 1973 lors d'un article sur Le musée imaginaire pour le magazine Vogue.
Le Bal des matières
Si l'œuvre de Frank « contient des éléments intransmissibles et incommunicables » pour reprendre les termes de Waldemar-George, elle est néanmoins reconnaissable à sa simplicité cistercienne et à l'élégance de ses proportions, à son rejet du détail superflu et à sa puissance d'évocation. Elle se caractérise par le savant mélange d'une légèreté onirique et d'une rigueur presque sèche qui pourrait relever d’une écriture archaïque, antérieure à la civilisation. Ainsi, les serrures, les charnières et les montages se doivent d'être invisibles dans ces volumes nets aux formes éradiquées. Le fauteuil Confortable, monolithe cubique en cuir épais s'offre comme une masse hiératique qui impressionne par le sentiment de vide et d'isolement qui s'en dégage. Autant siège majestueux qu'objet sculptural tendant à l'abstraction, ce fauteuil deviendra le paradigme de l'esthétique de ce précurseur de l'art minimal.
Cette sobriété claustrale est toujours tempérée par une grande délicatesse où les formes, les usages et les matériaux sont détournés. Le décorateur aime mélanger les matériaux riches (bois rares, mica, galuchat, cuirs, gypse Sothebys Pdf, quartz, ivoire…) à ceux plus inattendus (parchemin, paille, plâtre, graphite, toile à sac, moleskine, chêne naturel, sablé, bois cérusé, travaillé à la gouge, à l’herminette, rotin, osier tressé, fer battu…)Marie-Laure et Charles de Noailles donnèrent en juin 1929 une fête intitulée Le Bal des Matières. L'invitation portait la mention : «Ne pas venir en étoffes usuelles d'habillement.» La musique de cette soirée était de Georges Auric, le ballet de Francis Poulenc, les décors de Jean-Michel Frank. Paul Morand arriva vêtu de couvertures de la NRF, sa femme était en peaux de bête, Charles de Noailles en toile cirée, son épouse en branches de houx, Maurice Sachs était déguisé en caillou.
À la fin des années 1920, le décorateur s'associe à l'ébéniste Adolphe Chanaux, ayant travaillé avec André Groult, et dont les ateliers sont situés 7, rue de Montauban à côté de La Ruche. Entre le mélancolique esthète issu des cercles les plus lancés et le solide père de famille au fait des matériaux,des techniques et des savoir-faire, on aurait pu facilement percevoir un abîme de différences inconciliables. C'est pourtant de cette association qu'allait naître l'essentiel de ces meubles constituant une œuvre certes qualifiée d'évocatoire, d'impénétrable, d'évanescente, mais paradoxalement aussi, une œuvre nette et décidée, immédiatement reconnaissable.
Au même moment, une collaboration se met aussi en place avec les jeunes sculpteurs suisses Alberto Giacometti et Diego Giacometti et voit la création d’une cinquantaine de modèles, luminaires, objets, vases, chenets aux formes extrêmement primaires, simplissimes, aux courbes parfaites Les arts décoratifs français . Des Collaborations ponctuelles sur des projets précis ont lieu également avec des peintres : dans ses trompe-l’œil muraux, Christian Bérard réintroduit la couleur dans l'univers de Frank en ajoutant des contrastes vifs et inattendus, tel un jaune cadmium venant se heurter à un violet de cobalt, par exemple Culture gouv Base Mistral. En outre, le fameux canapé Boca de Salvador Dalí est ironiquement intégré par le styliste dans l'aménagement de la salle de bal du baron Roland de l'Espée.
Un moment Frank
Ses amis Elsa Schiaparelli, Charles de Noailles, Emilio Terryimages inédites de Jean-Michel Frank découvertes dans les albums personnels de photographies d'Emilio Terry, réapparus lors d'une vente aux enchères en juin 2015 : http://rigaut.blogspot.fr/2015_07_01_archive.html s'associent pour financer la boutique Jean-Michel Frank qui ouvre le au 140 rue du Faubourg-Saint-Honoré. À l'arrière du magasin, l'exigu bureau aux lambris de chêne mat souligné par des moulures en bois noirci, est très vite surnommé « le confessionnal » où viennent quotidiennement défiler de riches clients, des artisans de génie, des artistes en vogue et des égéries d'une saison. Le décorateur y réinvente les showrooms des maisons de couture et de parfums, ainsi que de nombreux intérieurs parisiens, notamment le salon de musique de Cole Porter situé rue Monsieur, l'appartement de l'écrivain François MauriacLe mobilier de François Mauriac est le seul ensemble complet de Jean-Michel Frank appartenant à un musée français. Le musée des arts décoratifs expose très partiellement cet ensemble à Passy, la bibliothèque de Mimi Pecci-Blunt en son hôtel de Cassini, l'intégralité de l'hôtel particulier du banquier André Meyer Dream the end ou le domicile, rue de Bourgogne, du député radical Gaston Bergery. Des commandes viennent aussi des États-Unis, avec l’aménagement d'intérieurs de milliardaires américains tels la Templeton Crocker's house à San Franciscohttp://aestheticusrex.blogspot.fr/2011/11/templeton-crocker-breakfast-room-at.html http://aestheticusrex.blogspot.fr/2011/11/templeton-crocker-redux.html ou l'appartement new-yorkais de Nelson Rockefeller (1938).