Le crime organisé corse, plus souvent connu sous les expressions « milieu corse » ou parfois « mafia corse », désigne les structures de criminalité organisée d'origine corse. À partir de la Corse, cette criminalité s'étend en France continentale (en particulier en région PACA), en Europe, en Afrique, aux Antilles et en Amérique du Sud.
Avec tuées entre 1985 et 2014, le taux de meurtre par habitant en Corse est plus élevé qu'en Sicile (région pourtant berceau de la mafia) et le plus élevé d'Europe. C'est aussi la région de France où le plus de représentants de l'Administration (maires, préfets…) ont été victimes d’assassinat, onze au total.
Historique Origines Dès la fin du , un milieu corse organisé existe à Marseille. Il naît des vagues d'immigration corse déclenchées par les crises agricoles de la fin du . Son domaine de prédilection est le proxénétisme. Après Marseille, les voyous corses s'installent à Paris, précisément à Montmartre qui deviendra Pigalle jusque dans les années 1970.
À la fin du , le professeur Alexandre Lacassagne s’intéresse dans ses Archives d’anthropologie criminelle au phénomène mafieux et son secrétaire, Albert Bournet, entreprend en 1883 un voyage d’études en Corse pour le ministère de l’Intérieur, afin d'étudier la criminalité organisée qui s'est développée depuis l'instauration de la Troisième République.
En 1914, durant le procès de son épouse, Joseph Caillaux est entouré d'une garde corse composée de mauvais garçons d'origine insulaire recrutés par le député Pascal Ceccaldi. Le dossier de la feuille de ragots à visée de chantage La Lanterne de Paris et de Montmartre (1908-1916) montre les articulations inattendues de ce milieu déjà organisé.
À partir des années 1920, les Corses dominent le banditisme organisé en France : les journalistes et certains romanciers comme Georges Simenon parlent alors de la « bande des Corses », mais il n'y a aucune unité, simplement une communauté floue avec des groupes souvent antagonistes reliés soit par l'origine familiale ou villageoise, soit par le parcours criminel ou l'activité. On peut noter l'emploi de la langue corse comme langage secret mais aussi comme symbole d'apparente unité jusqu'à nos jours.
Développement À Marseille, de retour du front de la Première Guerre mondiale, les souteneurs corses éliminent en 1919-1920 la plupart des souteneurs noirs et antillais qui, durant la guerre, avaient pris pied dans la prostitution ; puis le milieu insulaire se mêle au jeu d'argent, au trafic de drogue, au monde de la nuit.
Étienne Poggiale peut être considéré comme une des premières figures notoires de ce milieu particulier. À Paris, Joseph Marini dans les années 1930, puis après-guerre Pierre Cucari, dit « le Juge de paix », vivent de la protection tarifée (extorsion) des cabarets et bars de nuit de la butte Montmartre.
À Marseille, Paul Carbone, corse, et François Spirito, italien, dominent le crime organisé, mais le premier meurt en 1943 dans un train que fait dérailler la Résistance et, à la Libération, leur collaboration avec l'ennemi allemand exclut le second des affaires marseillaises.
De 1945 à 1965, les frères Guérini, Antoine et Barthélemy, dit Mémé, reprennent le flambeau sur le quartier de l'Opéra, « le plus beau parc de bars à hôtesses et d'hôtels de passe de la ville ». Ils jouent par ailleurs les agents électoraux pour les socialistes marseillais dans la , puis à l'échelle de toute la ville lorsque les socialistes remportent la mairie en 1935, et à nouveau en 1945 avec Gaston Defferre. Dès lors, les frères Guérini exploitent, avec d'autres caïds corses, les réseaux d'influence nés de la Résistance et consolidés à la Libération. Parallèlement, ils donnent quelques coups de main au SAC, la milice gaulliste, pour tenter de soustraire le port à l'influence communiste.
Il y avait les spécialisations comme le proxénétisme, le trafic de drogue (), le racket et les jeux (Marcel Francisci) ou la cambriole structurée (Paul Dellapina), cependant tous les intervenants se connaissent directement ou indirectement, s'aident et parfois s'opposent violemment comme dans l'affaire du Combinatie. Il y a aussi les actions criminelles moins structurées mais très spectaculaires où des habitués des bars corses sont impliqués, comme l'enlèvement en 1964 de l'épouse de Marcel Dassault.
La commune d'origine sur l'île de certains politiques, de membres du Parquet, de policiers, de magistrats, etc. favorise dans une certaine mesure la prépondérance du milieu corse sur les autres, particulièrement des années 1920 aux années 1970. Ainsi, avec ces connivences parfois multiples, la disparition totale ou partielle de « dossiers de personnalité » ou de « dossiers de procédure » était fréquente. Ou encore des enquêtes ou procédures étaient ralenties, tandis que certaines instructions n'étaient pas ouvertes. Malgré cela, en cas d'insuccès judiciaire, la présence de nombreux gardiens de prison corses procurait alors des conditions de détention ou parfois d'évasion plus favorables.
French Connection
Avant 1939, la Corsican Union (le syndicat des corses en anglais) gère les transferts d'opium et d'héroïne entre l'Indochine d'une part, Shanghai pour la Chine et Marseille pour l'Europe d'autre part (voir Étienne Fiori). Le milieu corse domine ensuite le trafic d'héroïne transatlantique, des producteurs du Sud-est asiatique, turcs et syriens en passant par les laboratoires de raffinage de Marseille en France jusqu'aux marchés de distribution qu'étaient les États-Unis. Ce réseau sera célèbre sous le nom de French Connection.. L'arrivage massif d'héroïne en provenance de France, les dégâts qu'elle provoquait sur les toxicomanes, obligèrent le FBI et autres services de renseignement américains à enquêter sur ces réseaux.
Après 1945, l'opium de Turquie joue un rôle essentiel, avec pour relais Beyrouth, ainsi que sa transformation dans les divers laboratoires de la région marseillaise, où les « chimistes » corses font preuve d'une grande technicité.
Les autorités américaines supposent que le crime organisé corse a une grande implication dans ce trafic et dénoncent les membres de l'Union corse. Dans les années 1970, les autorités américaines considéraient la mafia corse comme plus dangereuse et plus secrète que Cosa Nostra. Ceci venait du fait que le FBI et la CIA arrivaient à obtenir des informations sur les familles mafieuses américaines sur leurs territoires, mais rien sur les familles corses. L'exemple le plus frappant est celui d'Antoine Rinieri. Arrêté en possession de $, les autorités américaines le suspectent d'avoir reçu cette somme après avoir effectué une livraison de drogue. Durant son interrogatoire, il refuse d'expliquer la provenance de cet argent et refuse même de donner son nom. Son silence a pour résultat de l'envoyer en prison pour 6 mois. À la fin de sa peine, il est extradé vers la France. Et comme le lien entre l'argent et le supposé trafic de stupéfiants n'a pas pu être établi, le gouvernement a été obligé de restituer la somme, plus les intérêts.
Les autorités américaines considèrent que la mafia corse et Cosa Nostra ont beaucoup de similitudes. Aux États-Unis, la mafia italo-américaine est divisée en . Durant les années 1970, les autorités américaines dénombraient 15 familles mafieuses corses. Les plus connues étaient les Francisci, Orsini, Venturi, Lotti et Guerini. La mafia corse dispose comme sa cousine Cosa Nostra d'un code d'honneur, les membres devant respecter la loi du silence et la parole donnée étant considérée comme sacrée. Nixon, voulant faire pression sur les autorités françaises, laisse entendre qu'il y aurait connivence entre certains ministres corses et des trafiquants. La est finalement démantelée à la fin des années 1970, mais la mafia sicilienne joue alors un rôle encore plus important dans le trafic Méditerranée-Amérique du nord.
À partir des années 1970, le crime organisé traditionnel s'efface et avec lui le proxénétisme « français ». À Paris, les jeux restent plus longtemps sous contrôle corse, mais les parrains se replient sur la Côte d'Azur, puis sur l'île. Fin des années 1970, début des années 1980, est créée en Haute-Corse la Bande de la brise de mer.
À partir des années 1980, recentrage sur l'île et émergence d'un véritable système mafieux Depuis le début des années 1980, le milieu corse s'est recentré sur son île natale. Dès lors, il n'a cessé de se développer et d'étendre son emprise, jusqu'à redevenir dans les années 2000 l'une des plus importantes structures du crime organisé en France, dont les ramifications s'étendent jusqu'en Afrique et en Amérique latine. Son originalité reste sa capacité à agir aisément sur certains décideurs politiques, du simple député au ministre.
Ces dernières années, il était communément admis par les autorités que le crime organisé se partageait l'île en deux parties. Les principaux groupes identifiés étaient le gang de la Brise de mer dans le nord de l'île et les proches de Jean-Jérôme Colonna dans le sud. Mais depuis 2008, des règlements de comptes violents au sein du milieu corse ont causé plus d'une soixantaine de morts dans toute l'île. Aujourd'hui, la réalité semble plus complexe. Le conflit interne à la Brise de mer et les meurtres des principaux héritiers de « Jean-Jé » Colonna ont probablement changé les équilibres et rapports de forces qui existaient dans le milieu corse, ce à quoi il faut ajouter l'émergence d'autres gangs insulaires, comme la bande de Venzolasca, dans le nord de l'île, et la bande du Petit bar, dans le sud.
Il existe historiquement un crime organisé corse à Marseille (voir milieu marseillais) du fait de la proximité de la ville avec l'île comme de la très forte communauté corse qui y réside. D'après le criminologue Alain Bauer, la perte d'influence du crime organisé corse sur le trafic de drogue expliquerait l'importante criminalité des « quartiers ».
Crime organisé en Haute-Corse
Depuis la fin des années 1970, un groupe criminel bastiais nommé d'après le bar où il se réunissait, le gang de la Brise de Mer, a pris l'ascendant sur les autres groupes criminels en Haute-Corse. Il se crée un capital de base grâce aux braquages effectués sur le continent avant de le réinvestir sur l'île. Il s'immisce dans l'économie et la vie sociale de l'île jusqu'à l'influencer partiellement. Depuis 2008, l'augmentation des règlements de compte laisse entrevoir la redistribution des cartes du banditisme insulaire en Haute-Corse« Sale temps pour la Brise de Mer », Le Monde du 12 février 2009.
Crime organisé en Corse-du-Sud contre la criminalité organisée ont indiqué
Les enquêteurs implantés en Corse depuis plusieurs années ont communiqué certaines explications sur l'histoire de ce banditisme.
Dans les années 1970, de nombreux règlements de compte, une quinzaine, ont ensanglanté la région du Valinco (Propriano, Sartène, Olmeto) et celle d'Ajaccio. Des observateurs ont parlé, à cette époque, d'un Triangle des Bermudes.
Entre 1974 et 1982, les nommés Louis Benedetti, Simon Nicolai, Antoine Leca, Jacques Benedetti, Charles Nicolai, Pierre Recco, Jacques Settier, Marie Mondolini, Franco Uleri, Bernard Santoni, Antoine Paris, Vincent Recco, Jules Leonetti, Antoine Leonetti ont été abattus dans le cadre d'une guerre que se livraient les gens du Valinco entre eux pour conquérir le marché des machines à sous et la maîtrise du racket.
Les années 1980 ont été marquées par trois faits majeurs : « l'affaire Guy Orsoni », « l'affaire de la maison d'arrêt d'Ajaccio » et l'affirmation dans le « milieu du banditisme de certains individus du Valinco »..
L'enlèvement et l'assassinat, le 17 juin 1983, de Guy Orsoni Selon les enquêteurs, cet enlèvement aurait eu pour origine une « tentative de racket », voire d'élimination physique, envisagée par la famille Orsoni (Roger) sur la famille Leccia de Porto-Vecchio.