Théodora Comnène, aussi connue sous le surnom gréco-turc de « Despina Hatun » (c'est-à-dire « Mademoiselle la Princesse »), est née à une date inconnue, probablement à Trébizonde, et décédée après 1478, à Diyarbakır (Turquie). Elle était la fille de l’empereur de Trébizonde
Réputée pour sa très grande beauté, elle devint l’épouse d’Ouzoun Hassan, khan des Turkmènes de la Horde du Mouton Blanc (Ak Koyunlu). Demeurée chrétienne et supposée influente auprès de son époux, le principal rival de l’Empire ottoman dans l'Asie mineure de la seconde moitié du , elle suscita dans l’Occident de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance le mythe de la princesse de Trébizonde, alliant la figure de la demoiselle en détresse à celle de la femme d'influence, instigatrice potentielle d’une grande croisade contre les Turcs. Son image, plus ou moins galvaudée, inspira longtemps les artistes, parmi lesquels le peintre Pisanello ou encore Jacques Offenbach.
Une biographie en filigrane La beauté d'une princesse Ce que fut réellement la vie de Théodora demeure peu connu. On a même longtemps cru que son prénom était Catherine<ref>Charles Diehl, Dans l'Orient byzantin, Paris, 1917, p. 209.</ref>. Elle était la fille de la seconde femme de Jean IV de Trébizonde, d'origine turque (vraisemblablement de CriméeAlexis IV (1417-1429), Jean IV (1429-1458), site de la Fondation pour la généalogie médiévale.), épousée avant 1438, mais d'autres sources indiquent qu'elle était la fille de DavidThéodora Comnène, site de la Fondation pour la Généalogie Médiévale., frère et successeur de Jean IV, hypothèse alternative qui n'a guère retenu l'attention des historiens. Il semble qu'il ait d'abord été question de marier la jeune princesse dès 1451 à Constantin XI Paléologue, empereur de Constantinople, mais les épousailles n'eurent pas lieu. Ce fut son mariage avec Ouzoun Hassan, khan des Turkmènes de la Horde du Mouton Blanc, et célébré vers 1458, qui fit sortir la jeune femme de l'ombre pour une lumière toute relative.
La seule information connue avec certitude à propos de Théodora Comnène est sa beauté éblouissante, rapportée en Occident par l'intermédiaire de voyageurs italiens, tels que cet anonyme Vénitien dont l'opinion fut retranscrite par le géographe italien Giovanni Battista RamusioÉmile Janssens, Trébizonde en Colchide, Travaux de la Faculté de Philosophie et Lettres, t. XL, Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles, 1969, p. 143. :
Il pouvait ne s'agir que d'exagérations, surtout rapportées un siècle après les années de jeunesse de Théodora, mais l'empressement d'Ouzoun Hassan à épouser la jeune Grecque montre bien les passions que sa beauté pouvait susciter. En effet, ce puissant prince épousait la fille d'un bien faible voisin contre une dot nulle, sinon la cession de la souveraineté sur la Cappadoce, ce qui ne constituait pas un gros sacrifice pour les empereurs de Trébizonde qui ne tenaient plus le moindre village depuis longtemps dans la région. Au contraire, Ouzoun Hassan promettait à son beau-père l'appui de son armée, de son trésor et de sa propre personne en cas de conflit avec l'Empire ottoman. En outre, Théodora et sa suite étaient autorisées à conserver leur foi chrétienne et à pratiquer en toute liberté leur religion à la courJanssens, p. 144..
Un mariage pour sauver Trébizonde
Pour l'Empire comnène, une telle alliance avec les puissants Turkmènes du Mouton Blanc ne pouvait que paraître salutaire. Avec la conquête de Constantinople en 1453, Trébizonde était devenue l'ultime bastion du monde byzantin, grec et orthodoxe. Depuis lors, les Turcs ottomans rognaient de plus en plus sur son territoire, et avaient tenté à plusieurs reprises d'en faire la conquête. Seule une telle alliance pouvait, semblait-il, véritablement les dissuader de lancer une nouvelle attaque qui pourrait bien cette fois s'avérer fataleAndré Clot, Mehmed II, le conquérant de Byzance, Paris, Perrin, 1990, p. 113..
On aurait tort de s'étonner de voir ici une princesse grecque et chrétienne ainsi offerte en mariage à un Turc musulmanMarcel Beck, Anatolien, Gedanken und Beobachtungen von Fahrten in die Levante, Zürich, Fretz & Wasmuth, 1956, pp. 105-116.. Au-delà de la situation désespérée dans laquelle se trouvait l’empire de Trébizonde, les relations entretenues entre Byzantins et Turcs étaient en effet bien plus perméables qu'on l'imagine communément, et les politiques matrimoniales des États faisaient ainsi bien souvent fi des considérations religieuses. Ceci était particulièrement vrai dans le Pont, à cette époque une véritable enclave grecque dans une Asie mineure déjà presque entièrement turque.
Pourtant, l'alliance se trouva fragilisée avec la mort de , survenue en . Son successeur, était son frère, c'est-à-dire l'oncle de Théodora, ce qui signifiait un lien de parenté nettement moins étroit avec Ouzoun Hassan. David parvint néanmoins à obtenir du Turkmène la confirmation de leur alliance, et s'employa à l'élargir, non seulement à d'autres princes turcs d'Asie mineure (Karamanides, Émirat de Sinope), mais aussi à l'Occident, tentant, par des ambassades, de susciter l'attention de la Papauté et du duché de Bourgogne de Philippe le Bon, qui avait quelques velléités à passer pour le champion de la croisadeJanssens, 146.. L'ambassade conduite par Louis de Bologne, le patriarche d'Antioche, outre quelques émissaires orientaux plus ou moins fantaisistes, comprenait ainsi un émissaire de David et un autre d'Ouzoun HassanJacques Paviot, Les Ducs de Bourgogne, la Croisade et l'Orient, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2003, pp. 157 et 319-320.. L'idée qu’Ouzoun Hassan, sous l'influence de son épouse trapézontaise, pût être un allié décisif lors d'une hypothétique croisade contre les Ottomans commença dès lors à se répandre en Occident, faisant germer le mythe de la princesse de Trébizonde.
Pour autant les espoirs que les Trapézontais avaient placés en leur princesse furent déçus. , le sultan ottoman, entreprit en effet dès de rayer le dernier réduit byzantin de la carte, ce qui ne manqua pas de faire réagir Ouzoun Hassan. Mais, après quelques escarmouches, il se rendit sagement auprès de lui et parvint à le convaincre à force de cadeaux et de flatteries de renoncer à son alliance avec David, sans que l'on sache vraiment ce que Théodora en ditJanssens, p. 156.. Ayant de la sorte assuré ses arrières, Mehmed fut en mesure d'envoyer son armée mettre le siège devant Trébizonde qui capitula le , mettant fin à l'Empire pontique des ComnèneDonald M. Nicol, Les Derniers Siècles de Byzance 1261-1453, Paris, Tallandier, 2008 , 431..
Ultimes tentatives, nouveaux échecs En 1463, ce fut une missive de Théodora adressée à son oncle David, assigné à résidence à Andrinople, qui donna à Mehmed II l'occasion de se débarrasser de cet hôte encombrant. Celle-ci lui demandait en effet par ce courrier de bien vouloir lui confier l'un de ses fils (ou, à défaut, son neveu) afin qu'il résidât avec elle à la cour d'Ouzoun HassanLouis Bréhier, Vie et mort de Byzance, Paris, Albin Michel, 1969, p. 431.. Pour Mehmed II, c'était à l'évidence un complot destiné à susciter un prétendant à la reconquête du Pont avec l'appui des Turkmènes d’Aq QoyunluJanssens, p. 161.. Prenant prétexte de ce soupçon de trahison, David, ses trois fils et un neveu furent jetés aux fers, puis exécutés le de cette même année 1463Donald M. Nicol Op. cit 432.
C'est à partir des années 1470 que la figure de Théodora sortit pour la dernière fois de l'ombre, mais, semble-t-il au regard de l'historiographie récente, d'une façon moins directe qu'on l'a cru autrefois. Trébizonde vaincue, Ouzoun Hassan n'en demeurait pas moins pour Mehmed II son plus grand et dangereux rival en Asie mineure. En outre, depuis la chute de Nègrepont, en 1470, la république de Venise était résolue à changer sa politique vis-à-vis de l'Empire ottoman et de cesser de temporiser. Des pourparlers s'engagèrent ainsi entre la Sérénissime et la Horde du Mouton Blanc en vue de la création d'une alliance anti-ottomane. À la suite d'une source tardive, il a longtemps été prêté à Théodora une sœur prénommée Valenza qui aurait épousé le régent du duché de Naxos, Nicolò Crispo, et qui aurait ainsi servi d'intermédiaire entre les Italiens et Ouzoun Hassan. L'étude attentive de la chronologie montre cependant que l'existence d'une telle union n'est que très peu vraisemblableNicolo Crispo, site de la Fondation pour la Généalogie Médiévale.. Toujours est-il que le Vénitien Caterino Zeno dont on a voulu faire un neveu de Théodora parvint à Tabriz, à la cour d'Ouzoun Hassan qui était entre-temps devenu le maître de la Perse occidentale après sa victoire sur la Horde du Mouton Noir en 1467Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs, paris, Fayard, 1984, p. 292.. Les tractations portèrent essentiellement sur l'opportunité d'une action concertée contre les Ottomans et la livraison d'armes à feu par les Vénitiens aux Turkmènes qui n'en possédaient pas. Les hostilités s'engagèrent en 1471 sans que Venise entrât véritablement en action, et surtout sans que les armes fussent livrées à Hassan : cela se solda par un désastre pour ce dernier, battu à Kereli en 1472 puis de façon décisive à la bataille d'Otlukbeli l'année suivante, ce qui mit fin à ses ambitions anatoliennes, tandis qu'Alexis Comnène, un neveu du défunt David II, qui s'était élancé avec l'appui des Géorgiens à la reconquête de Trébizonde, était lui aussi repousséJanssens, pp. 164-166.. Il est finalement, dans cet épisode, très difficile de faire la part de l'influence de Théodora, Ouzoun Hassan ayant toutes les raisons d'entrer tôt ou tard en conflit avec Mehmed IIJanssens, pp. 211-212..
Les dernières années Les derniers espoirs de Théodora de voir reconquis pour les siens l'empire de Trébizonde s'envolaient avec l'échec de son mari face à Mehmed II (qui ne signifiait cependant pas la fin de la puissance d'''Ak Koyunlu). Elle obtint d’Ouzoun Hassan de se retirer dans un palais à Harput avec deux de ses filles. Elle y passa ses dernières années, dit-on, dans la piété. On perd sa trace après la mort de son mari, en 1478, et l'on ignore combien d'années elle lui survécut. Elle fut inhumée à l'église Saint-Georges à DiyarbakırJanssens, p. 167..
Descendance et postérité Théodora eut plusieurs enfants (voir ci-dessus), mais une seule de ses filles est clairement identifiée : HalimaOuzoun Hassan, site de la Fondation pour la Généalogie Médiévale., dont la date de naissance est inconnue. Concernant le reste de sa descendance, les sources sont incomplètes ; ses autres enfants ont été oubliés par l'histoire, parce qu'ayant vécu une existence trop obscure ou parce que morts en bas âge. Halima épousa Haydar d'ArdabilRoux, pp. 323-324. (mort en 1488), chef de l'ordre Safavieh. De lui, elle eut un fils, le futur chah Ismaïl , qui fut le fondateur de la dynastie Séfévide qui régna sur la Perse de 1501 à 1736 et lui imposa le chiisme.
Le mythe de la princesse de Trébizonde
Les princesses de Trébizonde Si Théodora cristallisa le mythe de la princesse de Trébizonde, elle ne fut que la dernière d'une lignée de princesses trapézontaises à la beauté réputée qui furent données en mariages à des potentats turcs locaux pour acheter la sécurité de l'empire.
Les premières de ces princesses furent les parentes d'Alexis III (1338-1390) et, en premier lieu, ses cinq filles, dont l'une, anonyme, se maria, semble-t-il, à Kara Yülük OsmanJanssens, p. 117., le grand-père d'Ouzoun Hassan et fondateur de la dynastie d'Ak Koyunlu tandis qu'une autre, prénommée AnneCyrille Toumanoff, Manuel de généalogie et de chronologie pour le Caucase chrétien (Arménie, Géorgie, Albanie), Édition Aquila, Rome, 1976, p. 126., épousait le roi de Géorgie Bagrat V.