Francisco Manuel de Melo (Lisbonne, – ) est écrivain, homme politique et militaire portugais, qui appartient également à l'histoire militaire et littéraire de l'Espagne.

Considéré comme le plus grand dramaturge portugais de la période de l'Union ibérique, Francisco Manuel de Melo s'illustre dans toutes les variétés de la littérature baroque de la Péninsule : histoire, poésie, pédagogie, sciences, morale, théâtre, laissant une œuvre considérable, qui mêle au style et à la thématique baroque (l'instabilité du monde et de la fortune, dans une vision religieuse), un cosmopolitisme et un esprit galant, propres à la haute aristocratie portugaise (fidalguia) à laquelle il appartient.

Son biographe Edgar Prestage dit de lui « qu'il était versé dans les matières les plus diverses ; il pouvait prendre les commandes d'une escadre en haute mer, ou d'un bataillon, diriger un banquet diplomatique ou un bal à la cour, argumenter sur un point de théologie, réciter une ballade, expliquer l'étymologie d'un mot, composer de la musique pour un opéra, ou pénétrer les mystères de la cabale. »

Sa pièce de théâtre L'Apprenti gentilhomme (O Fidalgo Aprendiz) figure sur la liste des 50 œuvres essentielles de la littérature portugaise établie en 2016 par le très prestigieux Diário de Notícias.. Publiée pour la première fois à Lyon en 1665, elle aurait servi de source d'inspiration à Molière pour écrire Le Bourgeois gentilhomme (1670)..

Biographie

Naissance et jeunesse

Francisco Manuel de Melo naît à Lisbonne dans une famille de la haute noblesse. Par son père, D. Luis de Melo, il appartient à la famille espagnole des Manuel qui descend du roi de Castille Ferdinand III de Castille qui reconquit au une partie de l'Andalousie sur les musulmans. Il est également parent des Bragance de Portugal, et a avec le huitième duc de Bragance, D. João (1604-1656), qui devient roi en 1640 (sous le nom de Jean IV), un ancêtre commun, le troisième duc de Bragance exécuté à Évora, en 1483, sur l'ordre du roi Jean II de Portugal. La mère de Melo, D. Maria de Toledo de Maçuellos, est quant à elle fille d'un alcalde mayor d'Alcalá de Henares, et (selon certaines sources) petite-fille du chroniqueur et grammairien juif portugais Duarte Nunes de Léon, ou de Leão.

Le père de D. Francisco, D. Luis, militaire, meurt en 1615, dans l'île de São Miguel, des Açores, laissant, outre le jeune orphelin, une fille, Isabel. Conformément à l'usage, en Philippe II du Portugal prend le jeune Melo sous sa protection et le nomme « garçon-gentilhomme » (Moço-Fidalgo), et le jour suivant, « gentilhomme-écuyer » (Fidalgo-escudeiro) de la Maison Royale du Portugal.

Melo fait ses études au collège jésuite de Lisbonne, le Colégio de Santo Antão, études interrompues par lui dès l'âge de 17 ans, pour s'engager dans l'armée. C'est ce qu'il explique, en 1636, dans sa première lettre à D. Francisco de Quevedo :

En 1625, à l'âge de 17 ans, il écrit un petit traité de mathématiques Concordancias Matemáticas de antiguas y modernas hipótesis, et à 18 ans, une nouvelle intitulée Las finezas malogradas, tous deux perdus. En 1626, il s'engage dans les galères qui mouillent à Lisbonne, puis dans l'escadre commandée par D. Manuel de Meneses, général qui vient de se couvrir de gloire dans la reprise de Salvador de Bahia aux Néerlandais.

La carrière des armes au service des Habsbourg vignette|Francisco Manuel de Melo représenté par Pieter de Jode le Jeune en 1652 Alors qu'elle passe au large des côtes françaises de Saint-Jean-de-Luz et d'Arcachon en janvier 1627, l'escadre sur laquelle se trouve Melo essuie une tempête exceptionnelle, qui aboutit au plus grand naufrage de l'histoire de la marine portugaise. Les sept navires sombrent, parmi lesquelles deux énormes caraques des Indes de chargées de pierres précieuses et d'épices, ainsi que les cinq galions de guerre qui les escortent, portant la fine fleur de l'aristocratie portugaise. Avec , et seulement , ce naufrage constitue, du point de vue des pertes humaines, de la pire catastrophe militaire subie par le Portugal depuis la défaite et la mort du roi Sébastien à Alcacer Quibir (Ksar el-Kébir), au Maroc, en 1578Epanáfora Trágica (Épanaphore tragique), Francisco Manuel de Melo..

Sauvé, ainsi que son chef, après avoir été chargé d'ensevelir les cadavres des naufragés, il se rend pour la première fois à Madrid, puis il rembarque à bord du São Salvador, bâtiment de guerre faisant partie d'une formation navale sous les ordres de Tristão de Mendonça Furtado, qui l'emmène combattre contre des pirates barbaresques. À l'issue de ces campagnes, il est armé chevalier en 1629, puis il est nommé capitaine d'infanterie, chargé de recruter une compagnie à Lisbonne.

Cette année-là voit la publication de sa première œuvre littéraire, un petit recueil de douze sonnets écrits en castillan : Doce sonetos por varias acciones en la muerte de la Señora Doña Inés de Castro. Deux ans plus tard, en 1631, il rédige à l'attention du roi Philippe III de Portugal un Mémoire sur la contribution à demander à la noblesse portugaise (Memorial ofrecido al Rey Nuestro Señor sobre el donativo que se trata pedir a la Nobleza del Reino de Portugal), resté inachevé et manuscrit. Parti séjourner à Madrid où se trouve la cour royale, il est fait membre de l'Ordre du Christ en 1634, ce qui le propulse au sein de l'élite portugaise, et lui permet de bénéficier d'un nombre considérable de privilèges, parmi lesquels celui de ne pas pouvoir être incarcéré dans des prisons publiques. Il s'engage alors dans l'escadre envoyée à La Corogne, sur le vaisseau Bom Sucesso.

Nommé gouverneur de Baiona en Galice, il entre en contact avec les plus éminents intellectuels de l'époque comme Francisco de Quevedo. Les décès successifs de sa mère, puis sa sœur Isabel au début de l'année 1636 l'amènent à revenir à la littérature. Dans un sonnet de la Harpa de Melpomene, qu'il intitule Pour les deux morts jointes de mère et sœur (En las dos muertes juntas de Madre y Hermana), il écrit :

(...)

"Cerca han dado los tiros de la Muerte :

Ese lo dice, y aquél, despojo humano ;

Pues si ésta, que hoy me erró, tuerce la mano,

Quién duda que al tercero tiro acierte?

Acertar de mi mesmo en tanta parte

Mal dije que era errarme! Antes ha sido

Un ensayarse al golpe de mi vida.

Señor, tu providencia asi reparte

El dolor, donde fue menos sentido,

El horror, donde no parece herida".(...)

"Est passé près, le tir de la mort :

Celui-ci le dit, et celui-là, butin humain ;

Mais si même, aujourd'hui, m'ayant manqué, elle se lamente,

Qui doute qu'au troisième tir elle ne vise juste ?

Atteindre de moi-même en tant de parts

C'est faux de dire qu'elle a manqué sa cible !

C'est bien plutôt s'essayer au coup funeste de ma vie.

Seigneur, ta providence ainsi répartit

La douleur, où elle fut moins sentie,

L'horreur, où n'apparait pas de blessure".

La même année, après un passage à Madrid, il s'embarque sur le bateau amiral São Francisco, qui est envoyé à Cadix, puis à Malaga au secours du comte de Linhares. En 1637, Melo est envoyé mater les soulèvements anti-espagnols à Évora, au Portugal avec le Comte de Linhares. Il revient à Madrid (en passant par Vila Viçosa où se trouve le palais des Bragance), pour informer le Comte-Duc d'Olivarès de ces événements. En avril 1638, il publie sa Política militar en avisos de generales, dédiée à la fois au Comte de Linhares, et à Olivarès. À ce moment, il semble qu'il a été déjà arrêté et incarcéré deux fois, en 1637 et 1638, pour des motifs inconnus.

En décembre 1638, il est chargé de recruter un tercio pour mater la révolte des Flandres. Placé à la tête de son unité, il conduit ses hommes à La Corogne et assiste à la défense de la ville contre l'escadre française commandée par l'archevêque de Bordeaux, Henri d'Escoubleau de Sourdis. Chargé, ensuite, de l'embarquement des tercios pour les Pays-Bas, il se voit confier la manœuvre du galion São Francisco de l'escadre de l'amiral espagnol Oquendo qui, le , arrive dans le Canal de la Manche et livre bataille aux Néerlandais, combat décrit en détail dans lEpanáfora Bélica. En décembre de la même année, sa présence est signalée dans divers postes des Flandres.

Guerre de Restauration et passage au service des Bragance

Sans doute au début de 1640, D. Francisco revient par voie de terre à Madrid, où il est largement récompensé de ses services. Successivement affecté à la Junte installée à Vitoria pour la direction de la guerre contre la France, puis nommé adjoint du Marquis de Los Vélez, commandant en chef de l'armée de pacification de la Catalogne révoltée, c'est lui, en particulier, qui négocie la capitulation de la place des Cambrils. À l'issue de cette négociation, le roi Philippe III et son ministre le comte-duc d'Olivarès le chargent d'écrire l'histoire de la campagne.

Alors qu'il remplit avec zèle son double devoir de soldat et d'historien, éclate au Portugal la Restauration de la dynastie nationale de Bragance. Du fait de son ascendance, Melo est immédiatement considéré par les Espagnols comme un suspect à neutraliser. Dans les lettres mêmes de notification à Vélez de la révolution portugaise est ordonnée l'arrestation de D. Francisco Manuel de Melo qui est saisi, chargé de fers et conduit à la capitale espagnole, où il passe quatre mois en prison. Libéré en mai 1641, il est nommé par le gouvernement espagnol maître de camp et destiné aux Flandres. C'est au cours de ce voyage par terre vers les Flandres, en territoire français, que D. Francisco rencontre Philippe Hérule Puteau (Van de Putte), fils d'Erick Van de Putte, successeur de Juste Lipse à Louvain, épisode qu'il raconte, dans l'''Hospital das letras.

Prenant fait et cause pour le nouveau roi du Portugal Jean IV, Melo s'enfuit à Londres, où il participe aux négociations en vue du renouvellement de l'alliance entre l'Angleterre et le Portugal. Une flotte de secours étant organisée aux Pays-Bas pour aider les portugais à se défendre contre l'Espagne, D. Francisco est nommé Général d'Armada (General da Armada), s'embarque et arrive à Lisbonne, le 10 septembre 1641. Cette année-là aussi, il contribue activement à la formation d'une armée nationale, et il dirige la construction d'une partie des fortifications de Lisbonne. Cependant dès novembre il est suspect d'intelligence avec les Espagnols. Pourtant, il occupe des fonctions secondaires dans les troupes de la guerre de la Restauration, en Alentejo.

Les années de prison et l’œuvre littéraire

Poursuivi en Espagne pour son attachement au Portugal, Melo se retrouve rapidement aux prises avec la justice au Portugal. Le 19 novembre 1644, il est accusé du meurtre de Francisco Cardoso, domestique du comte de Vila Nova, et enfermé dans la tour de Belém, à Lisbonne, puis transféré à la tour Vieille de Caparica, sur la rive gauche du Tage. En dépit des multiples recours juridiques, deux requêtes et une épître déclamatoire, du prestige des services prêtés (même depuis la prison), de l'influence de l'œuvre littéraire publiée entretemps, d'une lettre d'intercession de Louis XIV, de l'appui des gouverneurs-en-armes et d'une demande en commutation du Conseil de guerre, le roi Jean IV traite Melo avec une extrême rigueur. Une rivalité du monarque quant aux faveurs de la comtesse de Vila Nova, et une méfiance relativement à sa fidélité politique sont les deux hypothèses avancées par les historiens pour expliquer la mauvaise volonté du roi, qui garde Melo douze ans en prison.