Eleanora Fagan dite Billie Holiday et surnommée Lady Day, née à Philadelphie (Pennsylvanie) le et morte à New York (État de New York) le , est l'une des plus grandes chanteuses américaines de blues et de jazz. Consacrée par Strange Fruit, la carrière de Billie Holiday est marquée par son engagement pour les droits civiques et ses problèmes d'addiction à la drogue et à l'alcool. Avec Ella Fitzgerald, Nina Simone et Sarah Vaughan, elle est l'une des principales représentantes du jazz vocal.
Parmi ses plus grands succès figurent les standards de jazz All of Me, Summertime, Strange Fruit, Good Morning Heartache. Elle laisse derrière elle environ 660 enregistrements, réalisés entre 1933 et 1959.
Biographie thumb|left|upright|Billie Holiday vers 1917.
Enfance Billie Holiday, de son vrai nom Eleanora Harris Fagan, naît en 1915. Sa mère., Sarah Julia "Sadie" Harris. qui se faisait aussi appeler Sadie Fagan (nom de son grand père maternel). d'origine irlandaise, a 17 ans et son père, Clarence Holiday d'origine afro-américaine, a 19 ans ; il est musicien professionnel. Dans Lady Sings the BluesSon autobiographie Lady Sings the Blues, publiée en 1956 par le journaliste William Dufty, à partir de vieilles interviews., Billie Holiday, réécrivant son histoire, ajoute quelques années à son père, plus encore à sa mère, et en fait un couple marié. C'est l'une des nombreuses déformations de la réalité que Billie elle-même entretenait et dont son autobiographie a prolongé les effets. La réalité est un peu moins idyllique. Clarence et Sadie ne se sont jamais mariés. Clarence Holiday ne reconnaît pas l'enfant, il est guitariste de jazz et passe sa vie dans les clubs la nuit, sur les routes le jour. Sadie, aide-ménagère et cuisinière qui se prostitue à l'occasion, ne s'occupe pas de sa fille qui est ballotée entre tantes et cousines et est placée dans des maisons de redressement pour jeunes noirs où elle connaît le viol et la violence.
Sa mère la fait venir à New York en 1928. Billie commence à faire des ménages dans Harlem où elle chante à l'occasion, mais finit comme sa mère par se prostituer. Elle est arrêtée, passe quelques mois à la prison de Welfare Island. À sa sortie de prison, elle se lance dans la petite restauration avec sa mère. Elle acquiert une certaine notoriété comme chanteuse de jazz dans plusieurs clubs et speakeasies. Elle est auditionnée au Log Cabin de Harlem, où elle est engagée comme chanteuse rémunérée au pourboire. Elle prend alors le nom de Billie Holiday, en référence à l'actrice Billie Dove., son idole blanche du cinéma muet.
Premiers succès Un peu grâce à son père, mais surtout grâce à son talent, Billie Holiday croise bien des musiciens, notamment Bobby Henderson, avec qui elle tourne dans plusieurs clubs de Harlem et dont elle devient bientôt la compagne. Elle se contente des pourboires, qui s'accumulent lorsqu'elle entonne Trav'lin' All Alone ou Them There Eyes.
En 1933, John H. Hammond., producteur pour Columbia, découvre Billie Holiday dans un club où elle chante par hasard, à l'occasion d'un remplacement. Immédiatement convaincu de son talent, il lui ouvre les studios de Columbia pour une session avec un autre jeune musicien sous contrat avec la firme, le clarinettiste Benny Goodman. : ce jour-là, elle enregistre Your Mother's Son-in-Law et Riffin' the Scotch et y gagne trente-cinq dollars. L'année suivante, elle chante avec Bobby Henderson à l'Apollo Theater, la salle à la mode où l'on vient applaudir les jeunes talents. Leur liaison cesse peu de temps après, Bobby est déjà marié. Billie rencontre d'autres musiciens prometteurs : parmi eux, Lester Young, engagé par Fletcher Henderson. La chanteuse et le saxophoniste se lient immédiatement d'amitié. Lester la surnomme Lady Day, Billie Holiday le surnomme President, ou plus brièvement Prez. Elle et lui fréquentent les clubs après leurs engagements respectifs, du soir au matin.
Consécration Billie Holiday chante également avec Duke Ellington qui la choisit pour son court-métrage Symphony in Black, dans lequel elle interprète Saddest Tale. À la même époque, elle entame une liaison avec le jeune saxophoniste Ben Webster. John H. Hammond programme le un enregistrement pour la firme Brunswick, avec Billie, Ben Webster, ainsi que Benny Goodman, le pianiste Teddy Wilson, le trompettiste John Truehart, le contrebassiste John Kirby et le batteur Cozy Cole. What a Little Moonlight Can Do et Miss Brown to You en ressortent, gravés à la perfection, et figurent dans les meilleures ventes de l'année. Tout va bien pour Billie Holiday, qui enchaîne les aventures sentimentales et installe sa mère à la tête d'un petit restaurant où, souvent, elles se retrouvent après la nuit pour le petit déjeuner.
Elle devient dès lors l'une des vedettes du jazz new-yorkais, à travers de nombreux engagements qu'elle partage régulièrement avec Teddy Wilson. Le style de Billie Holiday, intimiste, s'adapte mal aux plus grands shows, réservés à Bessie Smith et à ses imitatrices. Pourtant, ses disques avec Lester Young se vendent bien et Billie chante bientôt avec le grand orchestre de Count Basie, puis avec celui d'Artie Shaw. La tournée avec ce dernier est pourtant écourtée, à cause du racisme des États du Sud, où elle ne peut pas chanter, ni même réserver une chambre d'hôtel ou entrer dans un restaurant avec les musiciens blancs de l'orchestre.
Vie personnelle
Billie Holiday est bisexuelle. L'Encyclopedia Britannica mentionne qu'elle assume ouvertement de son vivant ses relations avec des hommes et des femmes, bien que cela ne soit pas socialement accepté à son époque.
Strange Fruit thumb|upright|Alabama, 1889. Une personne noire est pendue à un arbre. C'est ce à quoi se réfère la chanson Strange Fruit.
Rentrée à New York, Billie Holiday continue de chanter dans les clubs grâce aux engagements que lui trouve John H. Hammond, en particulier au Café Society. C'est à cette époque qu'on la voit boire de plus en plus et fumer de la marijuana. C'est à cette époque aussi qu'elle enchaîne des liaisons féminines et qu'on la surnomme « Mister Holiday ».
En , un jeune professeur de lycée, Abel Meeropol sous le pseudonyme de Lewis Allan, propose à Billie Holiday d'interpréter le poème Strange Fruit. À l'origine, ce poème a été publié sous le titre de Bitter Fruit, dans le journal The New-York Teacher en . Meeropol le mit par la suite en musique et la chanson sera interprétée à plusieurs reprises, notamment par son épouse, dans les cercles constitués d’amis progressistes.. Billie Holiday accepte, après une longue hésitation, de prêter sa voix au texte de Meeropol, sur un arrangement musical de Daniel Mendelsohn. Elle comprend que la chanson met en musique toute l’injustice qui a tué son père, mort d'une pneumonie après que plusieurs hôpitaux du sud ségrégationniste eurent refusé de le soigner.
Cette métaphore du lynchage des Noirs dans la brise du Sud devient la chanson-phare du Café Society et de Billie Holiday. Cette chanson déchaîne la controverse et l'enregistrer se révèle compliqué. En effet, Columbia Records, la maison de disques avec laquelle Billie Holiday travaille, refuse de l’enregistrer. La chanteuse s’adresse alors à Commodore Records, une petite compagnie politiquement à gauche, dirigée par le producteur Milt Gabler. Le , le titre est enregistré et connaît un succès immédiat. Malgré ce succès commercial, l’enregistrement passe très peu sur les ondes. La chanson, trop dérangeante, est inadaptée à des programmes de divertissement et est tenue à l’écart : Ça cassait l’ambiance selon Milt Gabler.
À la fin de sa vie, Billie Holiday chante moins souvent ce titre : trop épuisée pour interpréter un texte qui exige beaucoup d’elle, elle se heurte également à un public qui, dans les années 1950, est moins empressé d'écouter des chansons protestataires.
La reprise par Billie Holiday de Gloomy Sunday en 1941, une chanson de désespoir sur le thème du suicide traduite du hongrois dans les années 1930, prolonge ce succès dans un registre similaire, bien que moins engagé.
Drogue et disparition de « duchesse » Les années suivantes voient Billie Holiday multiplier les enregistrements, les engagements, les succès, avec des musiciens de la stature de Roy Eldridge, Art Tatum, Benny Carter, Dizzy Gillespie… Mais elle entame également une liaison avec Jimmy Monroe, pour qui elle quitte le domicile de sa mère, avant qu'ils ne se marient précipitamment. Son nouveau compagnon est un escroc, doublé d'un drogué. Il l'habitue à l'opium, puis à la cocaïne, avant de se retrouver en prison.
Billie Holiday divorce de Monroe et enchaîne de nouveau les aventures, jusqu'à sa rencontre avec Joe Guy, un trompettiste bebop qui la fournit en héroïne. À l'époque même où elle est la première artiste noire à chanter au Metropolitan Opera, où elle signe un contrat en or chez Decca, elle se retrouve sous la coupe de Joe Guy, dépendante à l'héroïne… Billie en parle sans concession :
Dans les clubs, il se murmure qu'elle ne respecte pas ses engagements, qu'elle est souvent en retard, qu'elle se trompe dans les paroles. En 1945, Joe Guy monte une grande tournée pour Billie Holiday : Billie Holiday and Her Orchestra. La tournée est déjà bien entamée lorsque Billie apprend la mort de sa mère Sadie, « Duchess », comme l'avait surnommée Lester. Billie est effondrée, elle sombre dans la dépression, elle se réfugie un peu plus dans l'alcool, la drogue, et écourte sa tournée. Elle se fait remarquer par ses réactions violentes, n'hésitant pas à se battre contre des femmes et des hommes quand elle s'estime insultée. Un de ses amis raconte que dans un bar, Billie Holiday a corrigé un soldat ivre qui tentait de l'agresserIf You Can't be Free, be a Mystery: In Search of Billie Holiday (2001) - Farah Jasmine Griffin - p.31. Pareille mésaventure se produit dans un autre bar avec deux marins en permission qui la provoquaient. Un témoin affirme avoir vu Billie Holiday emmener les deux hommes dans une ruelle pour leur donner une racléeDonald Clarke - Billie Holiday: Wishing On The Moon (2009).
Prison Au lendemain de la guerre, Billie Holiday est au plus haut, elle entame sa collaboration avec le pianiste Bobby Tucker, ses disques se vendent bien (elle a signé en 1944 chez Decca, elle triomphe au Town Hall de New York en février 1946, et son répertoire s'élargit à quelques chansons indissociables de son personnage : Lover Man, Good morning Heartache (écrite pour elle par Irene Wilson), et ses propres compositions : Fine and Mellow, Billie's Blues, Don't Explain et God Bless the Child). Elle tourne aussi pour Arthur Lubin, dans le film New Orleans qui réunit de grands jazzmen, dont Louis Armstrong et Woody Herman.
À la même époque, elle renoue avec Joe Guy et adopte le LSD. Au début de 1947, son imprésario lui impose une cure de désintoxication dans une clinique privée, en vain ; quelques semaines plus tard, elle est arrêtée en possession de stupéfiants et condamnée à un an de prison. Elle fait un scandale, sa situation financière est catastrophique : ses royalties ont disparu dans la drogue et les poches des hommes qui l'entourent. Elle sort de prison le pour bonne conduite, mais elle est ruinée. Le , au Carnegie Hall, plus belle que jamais, la voix épanouie, ses éternels gardénias dans les cheveux, elle chante jusqu'à l'épuisement vingt et une chansons, plus six autres pour les rappels et c'est un triomphe.
John Levy, les dettes et toujours la drogue thumb|left|upright|Portrait par Carl van Vechten (1949). Après sa sortie de prison, sa carte de travail lui est retirée pour avoir enfreint les critères de « bonne moralité ». Elle ne peut plus chanter dans les clubs de New York (ou tout endroit vendant de l'alcool). Seules les grandes salles de concert lui sont autorisées, mais il est difficile de les remplir plus d'un ou deux soirs de suite. Par ailleurs, elle est impliquée dans une bataille d'agents, entre Joe Glaser et Ed Fishman, qui s'occupe désormais d'elle.