La marche pour l'égalité et contre le racisme., surnommée « marche des beurs » par les médias, est une marche antiraciste qui s'est déroulée en France du au . Il s'agit de la première manifestation nationale du genre en France.
Genèse Durant l'été 1983, de rudes affrontements opposent policiers et jeunes dans le quartier des Minguettes à Vénissieux, une ZUP dans la banlieue lyonnaise. Pendant les affrontements, Toumi Djaïdja, le jeune président de l'association SOS Avenir Minguettes, est grièvement blessé par un policier et transporté d'urgence à l'hôpital. Incendies de voitures, dégradations urbaines, courses poursuite avec la police, sont à nouveau filmés, largement repris dans la presse« Journal télévisé de 20h », Antenne 2, 20 juin 1983« Minguettes: radioscopie d'un quartier », Midi 2, Antenne 2, 27 juin 1983« Visite du Président Mitterrand au "Mont-Chauve" (Montchovet) à Saint-Étienne et aux Minguettes », Journal télévisé de 20h, Antenne 2, 10 août 1983« Interview du Père Christian Delorme », Midi 2, Antenne 2, 24 juin 1983J'ai marché pour l'égalité en 1983: on était des stars, aujourd'hui la plupart sont au RSA, Le Nouvel Observateur, 28 octobre 2013.. Outre la blessure subie durant ces évènements, Toumi Djaïdja est également sous le coup, depuis 1982, d'une inculpation pour le braquage d'un supermarché à Saint-Étienne, qu'il nie avoir commisToumi Djaidja, le leader qui a crevé l'écran puis s'est fait oublier, Le Monde, 11 octobre 2013.
L'année 1983 est marquée par des faits divers racistes tragiques dont cinq Maghrébins tués pour motifs racistes selon le Ministère de l'Intérieur, 21 selon les organisations de lutte contre le racisme, comme le jeune Toufik Ouanes, âgé de moins de dix ans.
Le père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, de la Cimade, proposent alors aux jeunes des Minguettes une longue marche, qui s'inspirerait des moyens d'action de Martin Luther King et GandhiFranck Chignier-Riboulon, L'intégration des franco-maghrébins : L'exemple de l'est lyonnais, éd. L'Harmattan, 1999, . Deux revendications principales émergent : une carte de séjour de dix ans et le droit de vote pour les étrangers.. Toutefois, selon un chercheur, Philippe Juhem, SOS Racisme. Histoire d’une mobilisation « apolitique », Contribution à une analyse des transformations des représentations politiques après 1981, Thèse de doctorat en science politique, Université de Nanterre, décembre 1998, Fatiha Dazi-Heni et Catherine Polac, « Chroniques de la vraie base », Politix, , décembre 1990, .
Contexte politique Le contexte politique est celui des élections municipales partielles à Dreux, où le Front national, jusque-là électoralement marginal, vient de remporter son premier succès avec 16,72 % au premier tour, un an et demi après des cantonales où son candidat Jean-Pierre Stirbois avait déjà fait une percée à 10 % dans le canton de Dreux-Ouest. La liste FN fusionne avec la liste RPR au second tour le , remportant l'élection au détriment de la gauche. Cet événement est très médiatisé à l'époque. À droite, seuls Bernard Stasi et Simone Veil condamnent cette alliance. Le , Jacques Chirac déclare L'année suivante, le FN remporte dix sièges aux élections européennesGilles Bresson, « Dreux, 1983: la droite s'allie au FN », Libération, 7 avril 2002« Rétrocontroverse : 1983, Dreux, le FN et le fascisme », Le Monde, 26 juillet 2007Franz-Olivier Giesbert, La Tragédie du Président, 2006, « Interview de la candidate PS et du candidat FN », Midi 2, Antenne 2, 9 septembre 2003.
Quelques mois plus tôt, en , le Premier ministre socialiste Pierre Mauroy, le ministre socialiste de l'Intérieur Gaston Defferre et le ministre socialiste du Travail Jean Auroux avaient stigmatisé les grévistes CGT de Renault-Billancourt, en majorité des « travailleurs immigrés », en les accusant d'être manipulés par des « intégristes ». Mauroy déclare notamment au Monde du que les grévistes de Renault . Le sociologue Abdelmalek Sayad écrit plus tard à ce sujet que Dossier « Intégrisme musulman et grèves d'immigrés : quelle mouche a piqué Mauroy et Defferre ? », Libération, février 1983Maryse Tripier, L'immigration dans la classe ouvrière en France, L'Harmattan, 1990, . Le patron du Nouvel Observateur, Jean Daniel, accusa en 1983 le gouvernement socialiste de « nourrir cet anti-islamisme indistinct et de moins en moins honteux que l'on voit refleurir, surtout d'ailleurs, hélas !, dans les couches populaires, en France et en Europe »Le Nouvel Observateur, 4 février 1983, cité in: Thomas Deltombe, L'Islam imaginaire: la construction médiatique de l'islamophobie en France, 1975-2005, Éditions La Découverte, ..
Première marche La marche part le , dans une relative indifférence, du quartier de la Cayolle à MarseilleVincent Ferry et Piero-D. Galloro (dirs), De la discrimination dite « ethnique et raciale » : discours, actes et politiques publiques, entre incantations et humiliations, éd. L'Harmattan, 2009, - qui venait d'être le théâtre du meurtre raciste d'un enfant de treize ans. 17 personnes, dont 9 issues du quartier de la banlieue lyonnaise des Minguettes composent le cortège, parmi lesquelles Farid Arar, Djamel Atallah, Toumi Djaïdja, Malika Boumédiène, Patrick Henry, Farid Lahoua, Brahim Rezazga, Farouk Sekkai, Toufik Kabouya, Kheira Rahmani, Farid Lakhdar, Abdessatar, dit « Amstar » - tous originaires des Minguettes - ainsi que le pasteur Jean Costil, les prêtres catholiques Christian Delorme et René Pelletier, Fatima Mehallel, Marie-Laure Mahé, Didier PlatonListe des marcheurs historiques, sur le site de l'association des marcheurs de 1983. La députée PS et ancienne maire de Dreux Françoise Gaspard assiste au départLa marche des Beurs, il y a 30 ans, BFM TV, 15 octobre 1983. Le cortège s'étoffe au fil de la progression, même si, le à Grenoble, il est décidé d'arrêter le nombre de marcheurs permanents à 32. Une seule personne les accueille à Salon-de-Provence, elles sont plus de mille à Lyon. On trouve parmi les des profils divers, à la fois des jeunes peu politisés, issus des quartiers défavorisés et souvent dénués de formation - ce profil correspondant aux membres de SOS Minguettes - d'autres déjà politisés, parfois issus de familles ayant milité dans le nationalisme algérien ou le syndicalisme, et venant souvent de Lyon ou de la région parisienne. Au-delà des revendications précises sur les cartes de séjour et le droit de vote, les participants entendent dénoncer le racisme en général, mais aussi plus particulièrement les crimes racistes souvent impunis, ainsi que les brutalités policières dont font l'objet les Maghrébins ; plus largement, ils visent à poser la question de la place, dans la société française, des Français issus de l'immigration«1983 a été un vecteur de socialisation politique», Libération, 2 décembre 2013.
À Strasbourg, la Secrétaire d'État à la Famille, à la Population et aux Travailleurs immigrés, Georgina Dufoix, se joint au cortège local. Elle joue le rôle important de relais des Marcheurs auprès du Président de la République. Lors de l'arrivée à Paris ce sont une quarantaine de jeunes qui portent l'étiquette « Marcheurs permanents », au terme de et un mois et demi de marche. La marche est marquée par la nouvelle de l'assassinat d'Habib Grimzi, jeté du train Bordeaux-Vintimille par trois candidats-légionnaires.
Relayé par les médias, le mouvement prend de l'ampleur : Libération le surnomme , contribuant à populariser ce mot qui entre dans les dictionnaires l'année suivanteLe documentaire Les Marcheurs, Chronique des années Beurs: "Un devoir de mémoire cathodique", L'Express, 28 novembre 2013. Les partis politiques de gauche et les associations appellent leurs militants. À Paris le , la marche s'achève par un défilé réunissant plus de personnesVincent Ferry et Piero-D. Galloro (dirs), De la discrimination dite « ethnique et raciale » : discours, actes et politiques publiques, entre incantations et humiliations, éd. L'Harmattan, 2009, ; Alain Battegay et Ahmed Boubeker, Les images publiques de l'immigration : média, actualité, immigration dans la France des années 1980, éd. L'Harmattan, 1993, . L'ensemble de la presse fait sa une sur l'évènement, à l'instar de Libération qui titre en une « Paris sur "beur" »Alain Battegay et Ahmed Boubeker, Les images publiques de l'immigration : média, actualité, immigration dans la France des années 1980, éd. L'Harmattan, 1993, Antiracisme à travers les Unes de «Libé», Libération, 3 décembre 1983« L'arrivée de la marche à Paris, Journal télévisé de 20h », France 3 Rhône-Alpes, 3 décembre 1983. Une délégation rencontre le président de la République François Mitterrand qui promet alors une carte de séjour et de travail valable pour dix ans, une loi contre les crimes racistes et un projet sur le vote des étrangers aux élections localesFranck Chignier-Riboulon, L'intégration des franco-maghrébins : L'exemple de l'est lyonnais, éd. L'Harmattan, 1999, .
La marche de 1983 ne débouche cependant pas sur la création d'un mouvement cohérent, les différents collectifs apparus dans son sillage étant rapidement très divisés. Aucun leader qui aurait pu porter le mouvement n'émerge : Toumi Djaïdja, l'un des organisateurs les plus médiatisés de la marche, est condamné en 1984 pour le braquage de 1982, qu'il nie toujours avoir commis. Bien que gracié la même année par François Mitterrand, il cesse tout militantisme après cette condamnation qui lui a, selon ses propres termes, . Un autre organisateur, Djamel Atallah, milite un temps dans le syndicalisme étudiant, mais abandonne ensuite l'engagement politique. Cette absence de structuration du mouvement permet par la suite la récupération de la cause antiraciste par des milieux proches du Parti socialiste«Marche des beurs», trente ans de silence, Libération, 2 décembre 2013La Marche des Beurs, 25 ans après, Politis, 4 décembre 2008Nadia Hathroubi-Safsaf : "Le mouvement "beur" a été récupéré car il n'y avait pas de leader", interview sur le Bondy Blog, 7 décembre 2013.
Marches suivantes
En 1984, une seconde marche est organisée par « Convergence 1984 », un collectif issu de la manifestation de 1983. Cette , qui est en fait pour l'essentiel effectuée à mobylette, utilise le slogan . Contrairement au mouvement de 1983, celui de 1984 présente une nette tonalité d'extrême gauche. Il ne se limite d'ailleurs plus aux seuls Beurs, Convergence 1984 fédérant également des associations d'Africains, d'Asiatiques, d'Antillais ou de Portugais (le concours de ces derniers a d'ailleurs été crucial pour organiser la marche). Cette seconde marche est soutenue activement par la presse, en particulier les quotidiens Le Monde, Libération et Le Matin : elle arrive à Paris le 1er décembre, et se conclut par une manifestation qui réunit environ 30 000 personnes, soit moins que l'année précédente. Durant son discours à la fin de la manifestation, la porte-parole de Convergence 1984, Farida Belghoul, fustige les de la gauche modérée, à qui elle reproche leur : ses positions, contestées par d'autres militants de Convergence 1984, contribuent à faire se déliter le mouvement, qui souffre également de son absence de discours clair. Au moment même de la manifestation clôturant la marche de 1984, des militants de SOS Racisme, alors tout juste formé, sont là pour faire la promotion de leur mouvementAlbano Cordeiro, « Convergence 84 : retour sur un échec », Plein droit février-mars 2005 () , .
Une autre marche, européenne cette fois et organisée par SOS Racisme, part de Bruxelles le Marche des beurs sur Bruxelles, Soir 3, France 3, 28 juillet 1985Olivier Doubre, "La Marche des Beurs, 25 ans après", Politis, 4 décembre 2008Philippe Juhem, « La participation des journalistes à l'émergence des mouvements sociaux. Le cas de SOS-Racisme », revue Réseaux, 1999, Vol. 17, 98, 119-152.