Johann Gottfried (von) Herder (né le à Mohrungen et mort le à Weimar) est un poète, théologien et philosophe allemand. Ami et mentor du jeune Goethe, ce disciple de Kant est considéré comme l'inspirateur du Sturm und Drang et des deux grands Classiques de Weimar, Goethe et Schiller, dans leur jeunesse.
Il est aussi considéré comme un précurseur en Occident d’une forme de nationalisme humaniste, reconnaissant tant la spécificité de chaque peuple notamment en raison de leur terre et de leur langue ( verschiedner Nationalsprachen) que les intérêts des échanges intercultuels. Il est parfois confondu avec ce que l’on appellerait un précurseur du multiculturalisme, qui s’entend de façon contemporaine comme la coexistence dans une même société de langues et de cultures différentes.
Le spécialiste anglais Clark le considère comme . La langue (die Sprache) spécifique de chaque nation (le français, l'allemand, l'arabe, le chinois, les langues africaines etc.) joue un rôle fondamental dans sa philosophie. Ainsi, toutes les langues du monde sont importantes et ont une valeur égale.
Éléments biographiques Sa jeunesse Johann Gottfried Herder est le fils du cantor et maître d'école Gottfried Herder (1706-1763) et de sa deuxième épouse Anne-Élisabeth, née Peltz (1717-1772). Imprégné de la foi piétiste de ses parents, il se destine à étudier la théologie. À la mort prématurée de son cadet Carl Friedrich, il compose son tout premier poème, Auf meinen ersten Todten! das Liebste, was ich auf dieser Welt verloren (« À mon premier disparu, le plus cher que je puisse perdre »). Il se trouva affecté d'une fistule lacrymale, qui le fit souffrir pour le restant de sa vieD'après . Les relations avec ses parents étaient tendues, mais pas au point qu'il eût dû renoncer à ses études. Herder fréquenta l'école de latin de Mohrungen, bourg de Prusse-Orientale qui ne comptait alors qu'à peine . Il y fut marqué par l'enseignement du diacre Sebastian Friedrich Trescho, prêtre piétiste dont il devint le factotum. Moyennant ses heures de service, ce dernier le laissait librement piocher dans sa riche bibliothèque. Puis un chirurgien militaire russe, J.-C. Schwarz-Erla, lui proposa à l'été 1762 de quitter Mohrungen pour étudier la chirurgie à Königsberg. Il ne devait plus revoir sa famille ni ses anciens amis.
Études à Königsberg vignette|Le Fredericianum de Königsberg, lycée aristocratique où Herder fut répétiteur. À Königsberg, Herder ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était pas fait pour le métier de chirurgien, et s'inscrivit à la faculté de théologie de l’Université de Königsberg. Il trouva en la personne du bibliothécaire Johann Jakob Kanter un protecteur, qui avait été conquis par un de ses poèmes anonymes, Ode à Cyrus – que Herder avait secrètement adressé au tsar réformiste . Kanter lui procura un emploi de répétiteur au Collège Fridericianum, ce qui permit à Herder de se consacrer en toute quiétude à ses études. De tous les professeurs de l'université, Emmanuel Kant fut le seul à captiver le jeune étudiant. Hors du cercle universitaire, il cultivait la conversation de Johann Georg Hamann, et lisait avidement Jean-Jacques Rousseau. Il se mêla au cercle de lettrés qui réunissait Th.-G. Hippel, Johann Georg Hamann, et Kant. Herder, qui suivit de 1762 à 1764 tous les cours de Kant sur l'astronomie, la logique, la métaphysique, la philosophie morale, les mathématiques et la physiographie, rapporta plus tard à ce sujet :
Premiers essais littéraires vignette|Statue de Herder à Riga Herder se mit d’abord à composer des poèmes et à rédiger des billets critiques pour le journal de Kanter, le Königsbergische Zeitung. En 1763, il obtint une bourse du comte de Dohna et concourut pour le prix de morale de la Société patriotique suisse, sur le thème « Comment les Lumières de la Philosophie peuvent-elles concourir universellement et utilement au Bien du Peuple? » (Wie können die Wahrheiten der Philosophie zum Besten des Volkes allgemeiner und nützlicher werden?). Dans sa dissertation, il fait du travail humain, comme Kant, puis plus tard Hegel et Fichte, le but de l’existence et un devoir moral. Appelé à enseigner à l’automne 1764 au séminaire protestant de Riga, il dut renoncer en raison de la levée en masse contre l’envahisseur russe. L’incendie de la ville lui inspira, peu avant sa mobilisation, la Complainte sur les cendres de Kœnigsberg. Il exerça le ministère de coadjuteur à Riga jusqu’en 1769, puis celui de pasteur-suppléant dans deux temples des faubourgs de cette capitale de la Livonie (l’église de Jésus et l’église Sainte-Gertrude), qui à l’époque jouissait encore de l’indépendance d’une cité-république. Il s’y créa un cercle de relations considérable tout en obtenant l’estime des autorités et de la noblesse du pays. Les cercles des notables le reconnurent comme un de leurs membres, par l’intermédiaire notamment de l’échevin et de ses frères Gustav, Karl et Georg, à qui il avait été recommandé par Hamann.
Son premier essai systématique « Sur la pratique de plusieurs langues savantes » paraît en 1764 dans le Rigaer Blatt (Ueber den Fleiß in mehreren gelehrten Sprachen) ; il y emploie pour la première fois deux expressions typiques de son style : le « caractère national » et le « Génie ». Au mois de , il est reçu dans la loge maçonnique de Riga Zum Schwert (« À l’épée »). L'empreinte laissée sur lui par cette affiliation transparaît entre autres dans un essai « Les premiers vestiges humains » (Älteste Urkunde des Menschengeschlechts). L’un de ses frères de loge, l’écrivain et recteur , joua désormais un rôle-clef pour le reste de sa vie. C’est de cette époque que datent ses premières grandes œuvres, publiées par son ami : Fragments sur la nouvelle littérature allemande (1766–1767), Sur les écrits de Thomas Abbt (1768) et la plus importante, parue en 1769 anonymement : « SylvesForêts critiques, ou considérations relatives à la connaissance et à l’art du Beau » (Kritische Wälder, oder Betrachtungen die Wissenschaft und Kunst des Schönen betreffend). Il y généralise sa philosophie du langage, qui repose sur un principe posé par Hamann, à savoir que « la poésie est le langage premier de l'Humanité. » Les productions littéraires de toutes les nations sont, d’après Herder, conditionnées par le génie particulier du peuple et de la langue. C’est dans ce manifeste qu'il forge le concept de Zeitgeist.
Il maintient à cette époque un commerce littéraire suivi avec Johann Wilhelm Ludwig Gleim et Friedrich Nicolai. C'est d’ailleurs à la demande de ce dernier qu’il accepte de devenir collaborateur de la collection Allgemeine deutsche Bibliothek (ADB), pour laquelle il rédigera une quarantaine de notices jusqu'en 1773. Sur le plan littéraire, il fait siennes les vues de Nicolaï, qui s’en prendra bientôt au mouvement du Sturm und Drang et du Romantisme naissant. Herder critiquait vigoureusement à la fois la tendance orthodoxe de la théologie et l’attitude défiante des prêtres envers ses projets de réforme de l’éducation. Il vitupérait entre autres le poids excessif des études latines dans l’espace germanophone. Il devint la cible de Christian Adolph Klotz, un professeur de Halle, et de ses disciples, ce qui assombrit sa période de Riga. Il refusa d’abord en 1767 une proposition de recrutement par l’université de Saint-Pétersbourg, mais en 1769 l’accumulation des attaques personnelles le poussèrent à donner sa démission de toutes ses charges à Riga, pour aller s’établir en Europe centrale. Il renonça même à sa charge de pasteur auxiliaire de la paroisse Jésus de RigaDie Jesuskirche in Riga, et suiv., éd. Evangelisch-Lutherische Jesusgemeinde in Riga, ..
Précepteur itinérant vignette|, portrait par Anna Gerhardt (1941) d'après une aquarelle de 1770 (musée Gleimhaus à Halberstadt). Avec l'aide d'un ami, à savoir son éditeur de Riga Johann Friedrich Hartknoch, franc-maçon et homme de confiance de Hamann, de Kant et de Kanter, Herder entreprit en 1769 un voyage avec Gustav Berens, qui l'amena d'abord à Nantes. Son Journal de voyage de 1769, rédigé pour l'occasion, ne sera publié qu'en 1846. De Nantes il gagna Paris, où il débattit fermement avec les Encyclopédistes, ce qui le fit connaître de Denis DiderotGerold, Karl-Gustav: Herder und Diderot. Moritz Diesterweg, Francfort-sur-le-Main (1941) Köhler, Rafael: Natur und Geist. Franz Steiner, (1996) et suiv. et de d’Alembert.
Ne tenant plus à être à charge de ses amis, il entra comme chapelain au service de la cour du prince zu Eutin, Peter Friedrich Wilhelm von Holstein-Gottorp (1754–1823). Au mois de , il rentra au château d’Eutin, en passant par Bruxelles, Anvers, Amsterdam et Hambourg, et arriva en Poméranie au début de 1770. À Hambourg, il avait pu rencontrer Gotthold Ephraim Lessing, Johann Joachim Christoph Bode, Johann Bernhard Basedow, l’ancien et Matthias Claudius. Au mois de juillet, la cour quitta Eutin et Herder, qui accompagnait ses mécènes, visita ainsi Hanovre et Cassel ; à Göttingen il fit la connaissance de Heinrich Christian Boie.
Il avait reçu, peu avant ce voyage, une offre du comte de Schaumburg-Lippe depuis Bückeburg. Lors d'un bref séjour à Darmstadt, Herder s'entretint avec l'expert militaire Johann Heinrich Merck et par son entremise, il fit la connaissance de , l'amour de sa vie. Ce coup de foudre suscita chez Herder le désir de mener une vie plus stable. Il poursuivit néanmoins le voyage avec les princes à Mannheim puis à Strasbourg, où il rencontra pour la première fois le jeune Goethe. C'est alors que Herder présenta sa démission à la cour d’Eutin (acceptée en octobre), et se mit au service des comtes de Schaumburg-Lippe comme chapelain de la petite résidence de Bückeburg et membre du Consistoire, mais son affection oculaire le contraignit momentanément à demeurer à Strasbourg.
Là, il sensibilisa le jeune Goethe, de cinq ans son cadet, à la poésie d'Homère, de Pindare, d’Ossian, de Shakespeare, de Hamann, ainsi qu'au folklore allemand et au charme gothique de la cathédrale. Ils lurent Laurence Sterne, Oliver Goldsmith, Johann Joachim Winckelmann, Klopstock, Shaftesbury, Rousseau, Voltaire et le baron d'Holbach. Au salon littéraire de Darmstadt, Herder critiqua le premier titre que Goethe avait donné à son Götz von Berlichingen (Gottfried von Berlichingen à la Main de Fer), indiquant qu'il s'agissait d'une confusion avec une œuvre de Shakespeare.
Chapelain à Bückeburg Vers la fin du mois d', à l'invitation du , Herder prit ses fonctions de premier chapelain au palais des comtes de Schaumburg-Lippe et de membre du consistoire de l’Église protestante luthérienne de Schaumbourg-Lippe, prêchant à l'église (Stadt- und Residenzkirche) de Bückeburg. Mais très vite, même si la comtesse Maria appréciait beaucoup Herder, ses relations devinrent tendues avec le comte Frédéric-Guillaume, despote éclairé qui éprouvait une passion exclusive pour la chose militaire et ne supportait guère la contradiction.
Les années de Herder à Bückeburg coïncident avec sa période d'adhésion au Sturm und Drang. Son essai de 1772, couronné par l'Académie de Berlin : « Remarques sur l'origine des langues » (Abhandlung über den Ursprung der Sprache), dont il avait démarré la rédaction à Strasbourg, inaugure une série d'écrits qui serviront de modèle à la littérature et à la linguistique allemande naissantes. Avec Goethe et Merck, il lance la même année un magazine littéraire, les Frankfurter Gelehrten Anzeigen, d'inspiration bourgeoise et libérale, et y donne plusieurs notices critiques sur des essais historiques, philosophiques et religieux. En 1773, il peut enfin épouser Caroline Flachsland.