vignette|Des gens à bord d'un bateau en Sicile dans la Méditerranée. Un harrag (au pluriel harraga ou harragas selon l'orthographe rectifiée de 1990) est un migrant clandestin, qui prend la mer depuis les pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) mais aussi depuis la Libye à bord de pateras (boti en arabe algérien) ou d’autres embarcations (bateaux de pêche, bateaux pneumatiques à moteur) ou clandestinement dans des cargos, pour rejoindre illégalement la Sardaigne, les côtes andalouses, Gibraltar, la Sicile, les îles Canaries, les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, les îles italiennes de Lampedusa, Linosa et Pantelleria ou encore Malte.
Le mot harraga (en arabe : ), est un terme signifiant "resquiller", venant du darija, désignant « ceux qui brûlent ». La Harga est l’action de . Dans les médias nord africains, le terme est largement utilisé. Le terme harraga peut désigner tout autant celui qui « grille » un visa en séjournant au-delà des délais autorisés, que celui qui passe par la mer sans papiersEmmanuel Berson, « Un mur sur le détroit du Pas de Calais », Recueil Alexandries, Collections Esquisses, septembre 2011, .. Cependant, le terme harraga est plus généralement appliqué aux seconds, puisque les premiers sont communément appelés « sans papiers » ou « clandestins », et sont généralement entrés légalement en Europe, puis sont restés après l’expiration de leurs visas touristiques, Frontex, 2014..
Les harragas algériens empruntent souvent le couloir Ouest de la mer Méditerranée Annual Risk Analysis, Frontex, 2014, Varsovie, Pologne, 84 p.. Celle-ci est, selon une étude du Haut Commissariat aux Réfugiés, la mer la plus meurtrière au monde en 2014, comptabilisant plus de traversées et World’s Four deadliest sea crossings in 2014, UNHCR.. Le recensement officiel des morts en Méditerranée a commencé en 1994Naima Benouaret, « », El Watan, 29 décembre 2014..
Ancêtre de la Harga
L’immigration algérienne vers l’Europe avait pour principale destination la France. Jusqu’en 1947, les Algériens sont des sujets français. Le mouvement migratoire algérien vers la France a commencé en 1905La Cour Grandmaison, « Colonisés-immigrés et périls migratoires : origines et permanence du racisme et d’une xénophobie d’État », Revue Asylon(s) , mai 2008, Institutionnalisation de la xénophobie en France ., quand les usines françaises avaient besoin de main d’œuvre à bas coûts. L’immigration s’est accélérée après la suppression du document de voyage obligatoire. Après quelques pressions politiques, la circulaire du mettait fin à la libre circulation entre l’Algérie et la France. Le conseil d’État annule cette décision peu de temps après, mais le gouvernement prend de nouvelles mesures par décret le . Certains travailleurs algériens, voulant rejoindre la France pour y trouver du travail, payent des sommes d’argent pour embarquer clandestinement et parfois au péril de leur vie sur des navires à destination de la métropole. Ainsi quelques catastrophes sont les premières manifestations de ce qu’on appelle un Harraga.
En survient la « catastrophe du Sidi Ferruch ». On découvre à bord de ce bateau, plus de vingt indigènes morts étouffés dans des réduits où ils s’étaient cachés pour échapper aux contrôles des autorités de police. En décembre de la même année, onze Algériens sont sortis agonisants des soutes du Charley-le-Borgne à Port-Saint-Louis-du-Rhône. En , à Port-la-Nouvelle dans l’Aude, quarante-huit migrants venus d’Algérie sont retrouvés entassés dans les cales du voilier Afrique et privés de nourriture substantielle après avoir payé la somme de francs par tête. Quatre d’entre eux périrent ; les survivants furent dirigés à l’hôpital ou… à la prison pour violation des règles relatives à l’entrée et au séjour sur le territoire national.
Le , la réglementation suivante est arrêtée : désormais les candidats au départ pour la France doivent produire, en plus d’une carte nationale d’identité, un extrait de casier judiciaire constatant l’absence de condamnation grave, la justification d’un pécule de 150 francs et le versement d’une caution destinée à couvrir les frais de rapatriement.
À l’indépendance, les accords d'Évian garantissaient la liberté de circulation. En 1973, le Président algérien, Houari Boumédiène invoque le racisme anti-algérien pour suspendre l’émigration algérienne de travailFarida Souiah, « Algérie : des visas au compte-gouttes », Plein droit 2/ 2012 (), .. En , la France suspend l’immigration de main d’œuvre, notamment l’immigration algérienne. L’obtention d’un visa est obligatoire en 1986, alors qu’il suffisait, depuis l’indépendance, de détenir un passeport. L’immigration est dès lors beaucoup plus contrôlée.
Durant la décennie noire, en 1994, les consulats français ferment leurs portes en Algérie. Les demandes de visa sont traitées à Nantes. Les consulats ouvrent à nouveau leurs portes quelques années plus tard, mais le nombre de visas délivrés passe de en 1990 à en 1998« Les droits des Algériens en France, Introduction », Coll. « Cahiers juridiques », janvier 2000 .. Le taux de refus de visa pour les citoyens algériens est extrêmement élevé et très nettement supérieur à la moyenne. Environ 35 % des visas demandés sont refusés alors que le taux de refus moyen était de 9,6 % en 2008 pour l’ensemble des consulats de France à l’étrangerRapport de la Cimade, 2010, ..
Voyager sans papier .
Les harraga, s’ils ne périssent pas en mer, sont souvent appréhendés par les garde-côtes puis placés dans un des 393 Centres d’identification et d’expulsion CIE. Dans ces centres, un grand nombre de ces migrants clandestins se brûlent les doigts au fer rouge, avec des clous chauffés à blanc, de l’acide sulfurique ou d’autres produits chimiques, des rasoirs ou du papier de verreJean-Marc Manach, « Calais: des réfugiés aux doigts brûlés », Bug brother, blog Le Monde publié le 26 septembre 2009.. Cette pratique est censée leur éviter d’être identifiés par la police, qui utilise le système Eurodac de la société Steria. Eurodac est une base de données biométrique et décadactylaire (les dix doigts plus la paume de la main) qui répertorie les empreintes de trois catégories d’individusAnnual Risk Analysis, Frontex, 2014 . : Catégorie 1, toute personne âgée de plus de 14 ans ayant fait une procédure de demande d’asile dans un des pays membre de l’UE, Catégorie 2 : les personnes appréhendées alors qu’elles traversaient les frontières extérieures d’un État membre d’une manière illégale, Catégorie 3 : Les personnes vivant clandestinement sur un territoire d’un État membre de l’UE. .
Plusieurs voies sont empruntées par les migrants pour arriver en Europe. À partir de l’Algérie, les harraga empruntent principalement la route Méditerranée Ouest, qui compte, selon les données de Frontex, traversées illégales en 2014Frontex, « Migratory Routes Map », Frontex operational data, 2014 .. Cette route est empruntée traditionnellement par les Algériens et les Marocains, qui veulent rejoindre l’Espagne, la France ou l’ItalieFrontex, « Western Mediterranean Route », Frontex operational data, 2014 ..
Depuis quelques années, les subsahariens empruntent également cette voie pour arriver en Europe. En 2014, Frontex publie un classement des nationalités empruntant la route Méditerranée Ouest pour rejoindre l’Europe. Les trois premières nationalités du classement sont : les Camerounais, les Maliens et les Algériens. Selon les statistiques de Frontex, 2011 était une année record de traversées coïncidant avec le « printemps arabe » et la période d’instabilité politique qu’ont connu différents pays du sud de la Méditerranée.
Le voyage des harraga Les harraga emportent avec eux le minimum vital. Les plus précautionneux prennent des gilets de sauvetage, un GPS. sur le téléphone et des rames dans certains cas, car une panne mécanique en mer signifie la perte. Le voyage peut se dérouler en zodiac personnel ou par l´intermédiaire d´un passeur. Les harraga, en groupe de 10 à 20 personnes, payent entre et dinars () par personne à un passeur qui se charge de fournir l’embarcation artisanale et le navigateurNaima Benouaret, « 60 harraga en Italie depuis le début de l’été : Le gros business des passeurs », El Watan, 4 octobre 2008 ..
L’augmentation de l´immigration clandestine a favorisé la création de réseaux mafieux, mieux organisésThibaut Le Gal, « Migrations clandestines : Cargos fantôme nouvelle stratégie des passeurs », publié le 2 janvier 2015 .. Les passeurs recourent désormais en Méditerranée à de gros cargos pour faire des économies d’échelleL’Express et AFP, « Les bateaux fantômes, la nouvelle tactique des trafiquants de migrants », L’Express, 2 janvier 2015 ..
Les voies d’immigration à partir de l’Algérie sont principalement la voie Est vers l’Italie et la voie Ouest vers l’Espagne. Les Harraga effectuent généralement la traversée en été, en raison des conditions climatiques plus favorables, et toujours de nuit. Au niveau mondial, selon les experts de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), 5,5 milliards de dollars ont été engrangés par les passeurs et trafiquants, depuis 2014, rien que le long des deux routes migratoires principalement utilisées : de l’Afrique de l’Est, du Nord et de l’Ouest vers l’Europe et de l’Amérique du Sud vers l’Amérique du Nord.
Quelques chiffres tragiques Entre 2005 et 2007, candidats à l’émigration clandestine ont été interceptés en mer dont Harraga au cours d’opérations de sauvetage, selon l’Algérie Presse ServiceM. AZ, « Algérie : l’État durcit la loi contre les migrants clandestins », El Watan .. Entre 2005 et 2008, le nombre des victimes retrouvées sur les côtes algériennes a plus que triplé. En 2008, les garde-côtes algériens ont arrêté plus de candidats à l’émigration (âgés de 21 à 27 ans), tandis que les statistiques européennes recensaient quelque arrivées clandestines de différentes provenancesYves Gonzalez-Quijano, « Harragas : de la décolonisation à la mondialisation », L’actualité politique arabe, publié le 20 octobre 2010 ..
Selon des chiffres recueillis par des journalistes italiens, le nombre de migrants morts en Méditerranée entre 2009 et 2013 serait de Alexandre Léchenet, « morts en Méditerranée depuis 2009 », publié le 7 octobre 2013 ..
On a comptabilisé en 2011, traversées sur la route Méditerranée ouestWestern Mediterranean Route, Illegal border crossings on the Western Mediterranean route (sea and land) in numbers, Frontex Data Base, 2014 .. La route Méditerranée Centre a aussi enregistré des chiffres record de départ de la Tunisie et de la Libye : traverséesCentralMediterranean Route, Illegal border crossings on the Central Mediterranean route (including Apulia and Calabria) in numbers, Frontex Data base, 2014 .. En 2011, année la plus meurtrière en Méditerranée selon les données du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de se sont noyées ou sont portées disparues depuis leurs tentatives de traversée vers l’Europe et auraient réussi leur traversée.
Le nombre d’Algériens ayant été interceptés sur la route Méditerranée Ouest a fortement baissé. Il est passé de en 2010, à 536 en 2013Annual Risk Analysis, Frontex, 2014, ., le nombre total de traversées détectées par cette même voie pour l’ensemble des Harraga toutes nationalités confondues est de Ibid, ..
Frontex annonce avoir participé entre 2011 et 2013 à près de 900 opérations de sauvetage de ces embarcations peu adaptées à la haute mer. Dans l’Analyse de Risque annuelle 2014, Frontex déplore la multiplication des traversées en Méditerranée via la Route centrale Méditerranée (+ 288 %). Tout le monde s’accorde cependant à dire que les chiffres ne peuvent être exacts. On ne comptabilise que les migrants arrêtés par les autorités des pays émetteurs ou de destination, les cadavres repêchés et les portés disparus.
La Harga comme action protestataire