Thaddeus Stevens, né le à Danville (Vermont) et mort le à Washington, D.C., est un homme politique américain, notamment représentant de la Pennsylvanie au Congrès des États-Unis. Il fut l'un des principaux meneurs de la faction radicale du Parti républicain dans les années 1860. Opposant acharné à l'esclavage et aux discriminations envers les Afro-Américains, il chercha à garantir leurs droits durant la période qui suivit la guerre de Sécession et s'opposa notamment au président Andrew Johnson sur cette question.
Issu d'une famille pauvre et rurale du Vermont, Stevens naquit avec un pied bot qui le fit boiter toute sa vie. Après des études de droit, il s'installa en Pennsylvanie et devint un avocat brillant à Gettysburg. Il s'impliqua dans les affaires municipales puis entra en politique en étant élu à la chambre des représentants de l'État où il défendit une éducation publique et gratuite. Des problèmes financiers l'obligèrent à s'installer et à exercer dans la plus grande ville de Lancaster. Il y rejoignit le parti whig et fut élu au Congrès en 1848. Son opposition à l'esclavage lui coûta de nombreuses voix et il ne chercha pas à se représenter en 1852. Après s'être rapproché brièvement du mouvement nativiste des , Stevens rejoignit le parti républicain récemment créé et fut élu à la Chambre des représentants en 1858. Avec ses alliés radicaux dont le sénateur Charles Sumner du Massachusetts, il s'opposa à toute concession sur la question de l'esclavage malgré la montée des tensions dans le Sud des États-Unis qui menèrent à la guerre.
Stevens avança que l'esclavage ne devait pas survivre au conflit et fut déçu par la lenteur du président Abraham Lincoln dans l'adoption de cette idée. En tant que président du comité des voies et moyens de la Chambre durant la guerre de Sécession, il joua un rôle majeur dans le financement du conflit. Avec le retour de la paix, il voulut garantir les futurs droits civiques des Afro-Américains en leur accordant une autonomie financière via notamment l'octroi de terres confisquées aux anciens Confédérés. Ses plans allaient cependant trop loin pour les républicains modérés et ils ne furent pas adoptés. Après l'assassinat de Lincoln en , Stevens entra en conflit avec son successeur, Andrew Johnson, qui privilégiait une réintégration rapide des États du Sud sans garanties pour les esclaves affranchis. Cette différence d'opinion provoqua une longue opposition entre le président et le Congrès où Stevens menait les républicains radicaux. Après leur succès lors des élections de 1866, les radicaux prirent le contrôle de la Chambre et purent imposer leurs idées à Johnson. Le dernier grand succès de Stevens fut d'obtenir le lancement d'une procédure de destitution contre le président même si elle échoua de justesse devant le Sénat.
Les évaluations historiques de Stevens ont fortement varié depuis sa mort en 1868. Au début du , il était considéré comme un extrémiste motivé par sa haine des esclavagistes blancs du Sud mais cette vision a évolué sous l'influence des néo-abolitionnistes des années 1960 et il est aujourd'hui salué pour ses idées et sa défense de l'égalité entre noirs et blancs.
Jeunesse Thaddeus Stevens est né à Danville dans le Vermont le . Il était le second d'une fratrie de quatre enfants, tous des garçons, et fut nommé en l'honneur du général polonais Tadeusz Kościuszko qui combattit durant la guerre d'indépendance américaine. Ses parents étaient des baptistes qui avaient quitté le Massachusetts vers 1786. Comme son frère aîné, il naquit avec un pied bot à une période où cette maladie était considérée comme un châtiment divin en punition des péchés des parents. Leur père, Joshua Stevens, était un fermier et un cordonnier qui rencontrait de grandes difficultés financières. Après avoir engendré deux autres fils, nés sans infirmité, il abandonna ses enfants et son deuxième épouse Sarah née Morrill. Les circonstances de son départ et son destin sont mal connus ; il a peut-être été tué à la bataille de Fort Oswego en 1814 lors de la guerre anglo-américaine.
Sarah Stevens lutta pour subvenir aux besoins de sa famille en exploitant la ferme. Elle était déterminée à fournir un avenir meilleur à ses fils et en 1807, ils s'installèrent dans la ville voisine de Peacham et Thaddeus fut inscrit à la locale. Il souffrit beaucoup des moqueries de ses camarades concernant son infirmité et les récits ultérieurs le décrivirent comme avec .
Après avoir été diplômé en 1811, Stevens intégra le de Hanover dans le New Hampshire et passa sa deuxième année au Burlington College de Burlington dans le Vermont (aujourd'hui l'université du Vermont) mais dut retourner dans le New Hampshire quand le campus fut réquisitionné par le gouvernement fédéral durant la guerre contre les Britanniques. À Darmouth, il ne fut pas élu à la fraternité étudiante Phi Beta Kappa malgré d'excellents résultats et cela fut une expérience difficile pour lui. Stevens fut diplômé en 1814 et donna un discours lors de la cérémonie de remise des diplômes. Après cela, il enseigna brièvement à Peacham et commença à étudier le droit avec le juge John Mattocks à Danville. Au début de l'année 1815, il s'installa chez des amis à York en Pennsylvanie.
Juriste et politique en Pennsylvanie Premières années En Pennsylvanie, Stevens enseigna à l'université de York et poursuivit ses études de droit. Les avocats de la ville n'étaient cependant pas favorables à l'arrivée d'un nouveau juriste et adoptèrent une résolution pour ne pas diplômer ceux qui , une restriction qui visait vraisemblablement Stevens. Il contourna cette opposition en se présentant devant le comité d'évaluation du comté voisin de Harford dans le Maryland avec quatre bouteilles de Madère. Il rapporta ainsi souvent par la suite que les bouteilles furent rapidement vidées sans beaucoup de questions et il quitta Bel Air le lendemain matin avec un certificat l'autorisant à devenir juriste dans n'importe quelle ville. Stevens s'installa à Gettysburg qui était le siège du comté d'Adams et y ouvrit un cabinet en .
Stevens ne connaissait personne dans cette ville et ses débuts de juriste furent difficiles. Il se fit remarquer au milieu de l'année 1817 en défendant un agriculteur qui avait tué l'un des policiers venu l'arrêter car il n'avait pas payé ses impôts. Il ne parvint pas à empêcher la condamnation de son client mais sa prestation impressionna les locaux et son cabinet ne désemplit plus. Durant sa carrière juridique, il déploya ses talents sarcastiques qui devinrent une de ses caractéristiques politiciennes et déclara à un juge qui l'accusaient de manquer de respect au tribunal : . Il participa aux dix premières affaires du comté d'Adams à être présentées devant la cour suprême de Pennsylvanie et eut gain de cause dans neuf d'entre elles. Il regretta néanmoins par la suite d'avoir remporté l'affaire au cours de laquelle il obtint que son client récupère un de ses esclaves qui s'était échappé.
À Gettysburg, il commença à s'impliquer en politique et réalisa six mandats d'un an au sein du conseil municipal entre 1822 et 1831 dont il devint président. Avec ses gains de juriste, il acquit des terrains et devint le plus important propriétaire foncier de la ville en 1825. Ses succès lui valurent des ennemis et après la mort d'une femme noire enceinte à Gettysburg, des lettres anonymes l'accusant de meurtre furent envoyées à des journaux. Les rumeurs circulèrent pendant plusieurs années et en 1831, Stevens remporta un procès en diffamation contre un journal qui avait imprimé une lettre le présentant comme le meurtrier.
Antimaçonnisme Stevens fut impliqué dans le mouvement antimaçonnique qui se développa en 1826 après la disparition et la mort de William Morgan, un franc-maçon de l'État de New York ; d'autres francs-maçons étaient fortement soupçonnés du meurtre car ils désapprouvaient sa publication d'un livre dévoilant les rites secrets de l'ordre. Comme le principal opposant du président John Quincy Adams était un franc-maçon, le général Andrew Jackson, l'antimaçonnisme devint étroitement associé à l'opposition à ce dernier et à ses politiques après son élection à la présidence en 1828.
Les partisans de Jackson étaient issus de l'ancien parti républicain-démocrate et formèrent par la suite le parti démocrate. Son collègue juriste et futur président, James Buchanan, dit à Stevens qu'il pourrait progresser en politique s'il les rejoignait mais il refusa. Pour Stevens, l'antimaçonnisme devint l'une des manières de s'opposer à Jackson mais il fut peut-être également motivé par le fait que les francs-maçons refusaient l'entrée des « impotents » dans l'ordre. Il resta un fervent partisan de cette idéologie même après que la plupart de ses concitoyens l'eurent abandonné. Selon son biographe, Hans Trefousse, la virulence de Stevens dans ce domaine était également liée à une maladie qui l'avait rendu chauve à la fin des années 1820 et ; il porta jusqu'à sa mort des perruques qui semblaient toujours mal ajustées.
En 1829, l'antimaçonnisme se formalisa sous la forme du parti antimaçonnique qui devint populaire dans les zones rurales du centre de la Pennsylvanie. Stevens devint rapidement un membre influent de ce mouvement et participa aux deux premières conventions nationales du parti en 1830 et 1831. Lors de cette dernière, il défendit sans succès la nomination pour la présidence du juge assesseur de la Cour suprême John McLean mais ce fut l'ancien procureur général William Wirt qui fut désigné. Jackson fut facilement réélu et la grave défaite de Wirt, qui ne remporta que le Vermont, entraîna l'effondrement du parti antimaçonnique qui resta néanmoins influent quelques années en Pennsylvanie.
En , Stevens fut élu pour un mandat d'un an à la chambre des représentants de Pennsylvanie et il envisagea de créer un comité chargé d'enquêter sur la franc-maçonnerie. Il se fit remarquer au niveau national pour ses discours contre l'ordre et en 1835, la division des démocrates permit aux antimaçons de prendre le contrôle de la législature. Stevens lança une investigation sur les agissements franc-maçonniques et convoqua les principaux hommes politiques francs-maçons de l'État dont le gouverneur . Les accusés invoquèrent leur droit à ne pas témoigner contre eux-mêmes et lorsque Stevens insulta l'un d'eux, le parti mit fin à l'enquête du fait du scandale. À la suite de cet incident, l'antimaçonnisme disparut de Pennsylvanie et Stevens ne fut pas réélu même s'il poursuivit son opposition à l'ordre jusqu'à sa mort.
Défenseur de l'éducation Dès son arrivée à Gettysburg, Stevens s'était engagé en faveur de l'éducation. À l'époque, aucun État en dehors de la Nouvelle-Angleterre ne fournissait d'éducation publique gratuite et universelle. En Pennsylvanie, l'éducation gratuite était limitée à Philadelphie tandis que dans le reste de l'État, les parents désirant que leurs enfants reçoivent une éducation sans devoir payer de frais de scolarité devaient jurer sur l'honneur qu'ils étaient pauvres. Stevens ouvrit sa grande bibliothèque privée au public et démissionna de son poste de président du conseil municipal en considérant que sa participation à la commission scolaire était plus importante. En 1825, il fut élu par les habitants du comté d'Adams au sein du comité de direction de l'université de Gettysburg en perte de vitesse. Il parvint à convaincre les électeurs de rembourser ses dettes et il la vendit à un séminaire luthérien ; elle reçut le droit de décerner des diplômes universitaires en 1831 sous le nom de Pennsylvania College et devint le Gettysburg College en 1921. Stevens céda un terrain à l'université pour qu'elle puisse s'agrandir et il resta au sein du comité de direction pendant de nombreuses années.
vignette|alt=Peinture d'un jeune homme portant une veste et un foulard noirs sur une chemise blanche. Il est assis et tient plusieurs feuilles.|Portrait de Stevens par Jacob Eichholtz vers 1838