Karl-Ludwig SandContrairement au choix de certains de ses biographes, Sand se prénommait bien Karl-Ludwig (en attaché) et non Karl (tout court). Et c'est d'ailleurs ainsi qu'il signait ses lettres., né le à Wunsiedel et exécuté le à Mannheim, est un étudiant bavarois, membre d'une Burschenschaft et auteur du premier assassinat politique répertorié en Allemagne, celui du dramaturge August von Kotzebue.
Biographie Origine familiale
Issu par son père Gottfried Christoph (von) Sand (1753-1823), haut magistrat, d'une ancienne famille de la petite noblesse. de Cobourg, et par sa mère, Dorothée Johanna Wilhelmina Schöpf (1766–1826), de la riche bourgeoisie brandebourgeoise.
Jeunesse, études et activisme politique
Ses jeunes années furent marquées par l'occupation des troupes françaises (1806-1807) et ses conséquences humaines et financières sur les Allemands. Très patriote, fortement inspiré par le luthéranismeAvec l'appui de ses parents, il avait depuis longtemps envisagé de poursuivre des études de théologie. Il est à noter que sa famille, luthérienne, était implantée dans un royaume à prédominance catholique., il subit aussi l'influence de l'enseignement pangermaniste de l'éducateur Jahn (1778-1852).
Inscrit en théologie le à l'Université de Tübingen, il fut rapidement initié dans la branche locale de la TeutoniaFraternité étudiantine promouvant la réunion de tous les peuples allemands dans un seul pays, dont beaucoup de membres, tel Sand, avaient naguère combattu l'ogre Napoléon. Elle sera refondée à Giessen en 1839, sous son même nom de . (et admis définitivement comme membre le ).
C'est à cette époque qu'il effectue un petit voyage en Suisse dont il reviendra très déçu : il souhaitait y retrouver l'esprit patriotique du Guillaume Tell de Schiller.
À l'annonce du retour de Napoléon de l'île d'Elbe, il s'engage comme volontaire dans les forces alliées contre les Français et combat à Waterloo ; il est ensuite stationné à Auxerre pendant l'occupation, puis, démobilisé en , s'inscrit à l'Université d'Erlangen.
Il y participe activement à la fondation (1817) de la fraternité Alten Erlanger Burschenschaft Teutonia 1Devenue depuis la ., dont il sera le chef spirituel (jusqu'en ) et le principal rédacteur du règlementFondé sur des principes patriotiques, pangermanistes, démocratiques et antisémites.
Il est alors témoin de la mort par noyade () de son ami Georges Dittmar (1795-1817)Survenue quatre jours après une commémoration de la bataille de Waterloo, à laquelle il participait., mort qui le déstabilise profondément.
right|thumb|250px|Procession des étudiants allemands vers le château de Wartburg (18 et 19 juin 1817) Il participe peu après aux cérémonies de Wartburg (), organisées sur le modèle de la fête de la raison et pour le trois-centième anniversaire de l'affichage des 95 thèses de Luther sur les portes de l'église de WittembergPlus exactement le 31 octobre 1517: date de départ de l'insurrection germanique contre l'Empire des Habsbourg, et, plus justement (les dates coïncident) le quatrième anniversaire de la défaite française de Leipzig.
À cette occasion, il prend une part active avec d'autres étudiants à un autodafé improvisé d'ouvrages jugés antigermanistes et de symboles napoléoniensDont une édition du Code Napoléon, que les étudiants allemands jugeaient alors comme la codification de la tyrannie., dont l'Histoire de l'Empire allemand d'Auguste de Kotzebue, auteur de théâtre à (grand) succès mais considéré par les pangermanistes comme un francophileIl était francophone et nombre de ses pièces avaient été traduites et jouées avec succès en France., un agent russeIl avait longtemps travaillé au service de l'Empereur de Russie, et ne s'était définitivement installé dans sa mère patrie qu'après le décès de sa première épouse., traître à sa patrieD'aucuns le considéraient comme un agent russe..
Poursuivant ses études à l'Université d'Iéna, il y est particulièrement sensible à l'enseignement des pangermanistes Fries (1773-1843), (1778-1847) et Oken (1779-1851), lesquels avaient tous trois participé activement aux cérémonies de Wartburg et étaient, du moins Luden et Oken, ennemis affichés de Kotzebue. Quoiqu'inscrit en théologie, Sand y suivra aussi des cours d'anatomie, dans le butSelon Dumas père, Excursion sur les bords du Rhin. de mieux connaitre les faiblesses du corps humain. Il est alors admis dans la fraternité UrburschenschaftPremière fraternité étudiante allemande, fondée à Iéna le 12 juin 1815, et reprenant certains des idéaux des Illuminati. (modèle de la Teutonia à laquelle il avait appartenu), et y fonde un cercle scientifique qui regroupe certains des futurs organisateurs de l'unité allemande, notamment Gagern (1799-1880), Leo (1799-1878), Binzer (1793-1868) et (1793-1838). Parallèlement, il adhère aux thèses de Follen (1793-1840), qui fédère alors les membres les plus extrémistes de la fraternité, partisans de la violence politique.
L'assassinat de Kotzebue
Pourquoi Kotzebue ?
Naguère auteur à succèsIl sera l'un des auteurs de théâtre les plus joués des -s, notamment en Allemagne et en France., alors très apprécié pour ses critiques virulentes anti-napoléoniennesNapoléon n'ayant pas daigné répondre à ses offres de service, il étrilla régulièrement la France et l'Empereur, à sa grande colère, dans les colonnes de son trimestriel Die Biene (= l'abeille), en 1808-1810, puis dans Die Grille, en 1810-1811., Kotzebue va, notamment pour son rôle de consul général de Russie à Weimar, passer peu à peu du statut de héros national à celui de traître, aux yeux de la jeunesse libérale allemande, éprise de liberté et d'unité patriotiqueLa Russie étant l'élément central de la Sainte-Alliance, sorte de préfiguration de la Société des Nations, mais dont l'objectif principal était le maintien du statu quo européen en réprimant tout mouvement révolutionnaire.. Il faut dire qu'il avait su se faire détester des habitants de WeimarNotamment par ses attaques récurrentes contre la statue Goethe.. right|thumb|250px|Assassinat d'Auguste de Kotzebuë (23 mars 1819) Habile écrivain, sachant suivre sinon amorcer les tendances littéraires, il se révélera par ailleurs un bien piètre politique et le soutien farouche d'un régime de plus en plus honni. Intervenant souvent dans la vie politique allemande pour y défendre la cause russe, il s'y fera peu à peu de nombreux ennemis, notamment parmi les intellectuels patriotes, tout à fait opposés au système autocratique qu'il prétendait défendre.
Ainsi, selon des témoignages recueillis peu après son assassinat par Dumas père, qui les consigna avec enthousiasme dans son excursion sur les bords du Rhin, Kotzebue s'attira maladroitement la haine d'Oken et de Luden, donc de leurs étudiants et disciples, au nombre desquels le jeune Sand.
Affaire Kotzebue-Oken : le savant naturaliste Oken avait peu à peu, suivant l'exemple fameux des encyclopédistes, converti son journal scientifique en un pamphlet scientifico-patriotique. Devant le succès croissant de cette nouvelle version du journal, le duc de Saxe-Weimar préféra tout d'abord ne pas intervenir. Néanmoins, les articles devenant plus critiques à chaque parution, notamment à l'endroit de la Russie, alors représentée à Weimar par l'ombrageux Kotzebue, le duc exigea à la demande de l'écrivain qu'Oken choisisse entre son journal et ses fonctions professorales, proposition que l'intéressé rejeta: il fut alors immédiatement limogé, mesure qui fut des plus impopulaires. Et Oken de poursuivre ses articles politiques dans Isis. Affaire Luden-Kotzebue : l'historien Luden avait lui aussi fondé avec l'écrivain Bertuch (1747-1822) la , revue politique initialement destinée à soutenir la lutte allemande contre l'envahisseur françaisD'où son titre. ; à la chute de l'Empire, Nemesis devint l'organe de référence du patriotisme allemand, et tout particulièrement de l'unité allemande, publiant fréquemment des critiques sur les autres puissances européennes. C'est justement l'un de ces articles, fustigeant l'administration russe, qui attira l'attention de Kotzebue, lequel rédigea alors un rapport en françaisAlors langue diplomatique européenne. destiné à l'empereur Alexandre où il soulignait tous les points litigieux; peu sûr de son style et souhaitant envoyer un rapport lisse et bien écrit, Kotzebue confia son brouillon à un copiste-relecteur qui - maladresse ou malignité - demanda de l'aide à des professeurs spécialistes du français, dont l'un envoya une copie à Luden, qui décida immédiatement d'en faire paraître dans le prochain Nemesis une traduction partielle, assortie de commentaires sur Kotzebue. Lequel en fut averti et tenta, par tous moyens, d'en empêcher la parution. Si l'essentiel du tirage fut bien détruit par les Autorités à la demande de l'intéressé, une partie (environ 300 exemplaires furent - curieusement - épargnés par l'administration) fut toutefois distribuée aux étudiants, dont le sentiment anti-Kotzebue n'en fut que renforcé ; ennemi juré de Kotzebue, Oken en reçu lui aussi un exemplaire et le reproduisit dans l'Isis.
Et c'est ainsi que tous les Allemands furent rapidement au courant des activités antipatriotiques et de l'allégeance à la tyrannie de Kotzebue, lequel, ulcéré par l'affaire autant que par la mauvaise volonté affichée des autorités de Weimar à son endroit, répliqua en fustigeant pêle-mêle dans sa literarische Wochenblatt (), l'administration du duché, la presse, les universités et les fraternités étudiantes, se mettant ainsi définitivement à dos l'ensemble des habitants de Saxe-Weimar sinon tous la jeunesse allemande.
Sand et Kotzebue
C'est vraisemblablement peu après ces deux affaires que Sand conçut le projet d'assassiner l'écrivain Kotzebue, symbole à ses yeux (ainsi qu'à tous les patriotes Allemands) de la tyrannie et de la traîtrise, comme il l'écrit dans son journal le ; il avait été profondément choqué par le pamphlet anti-Weimar, ainsi qu'il le consigna le ... En traversant la place du marché, nous y avons entendu lire la nouvelle et empoisonnée insulte de Kotzebüe. Quelle rage anime donc cet homme contre les Burchen (sic!) et contre tout ce qui touche l'Allemagne!.. (Traduction de Dumas dans son excursion, op. cit.) dans son journal, de grande qualité littéraire, dont Dumas père a traduit de larges extraits dans son Excursion sur les bords du Rhin. Patriote mystique, Sand semble aussi s'être beaucoup inspiré de la vie et de l'œuvre du poète militaire Körner, mort au champ d'honneur en 1813 contre les Français et modèle de la jeunesse allemandeSand portait constamment sur lui la première édition (1814) des poèmes de Körner, dont An mein Volk (= à mon peuple - 1813), sorte de testament du poète, qu'il connaissait par cœur., notamment des patriotes : il en citait tout particulièrement la première stropheFrisch auf, mein Volk! die Flammenzeichen rauchen, Hell aus dem Norden bricht der Freiheit Licht, Du sollst den Stahl in Feindesherzen tauchen, Frisch auf, mein Volk! -- Die Flammenzeichen rauchen, Die Saat ist reif, ihr Schnitter, zaudert nicht! Das höchste Heil, das letzte liegt im Schwerdte; Drück dir den Speer ins treue Herz hinein. Der Freiheit eine Gasse! -- Wasch die Erde Das deutsche Land mit deinem Blute rein... du poème-testament de Körner - An mein Volk (= à mon peuple)Qui reprenait la célèbre déclaration du héros suisse Arnold von Winkelried avant la victoire décisive des Confédérés à Sempach (1386): Eidgenossen, ich will euch eine Gasse machen... Cette recherche, quasi mystique, d'un destin historiqueCette intime conviction en sa prédestination proviendrait, aux dires de son biographe Dumas, de la jeunesse même de Sand: il aurait échappé miraculeusement à plusieurs dangers... l'obsède: Seigneur, ... fais que je sois un Christ pour l'Allemagne et que, comme et par Jésus, je sois fort et patient dans la douleurJournal de Carl Sand, (traduction de Dumas, op. cit.) !...