L’Institut Jean-Jacques RousseauCet article tire ses principaux éléments des ouvrages suivants : Hofstetter, R. Ratcliff, M. J. & Schneuwly, B. (2012). Cent ans de vie (1912-2012). La Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, héritère de l’Institut Rousseau et de l’ère piagétienne. Genève : Georg. [préface J. Bruner, D. Hameline, postface J.-P. Bronckart]. 324 p. ; Hofstetter, R. (2010). Genève : creuset des sciences de l’éducation (fin du – première moitié du ). Genève : Droz, 688 p. est créé à Genève en 1912, à l'initiative du médecin psychologue Édouard Claparède. Rattaché à l'Université de Genève en , il est devenu la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation (FPSE) en . Il est fréquemment dénommé « Institut Rousseau » durant la première moitié du .
Il s’agit d’un centre de recherche sur l’enfance et son développement, conçu comme une plateforme internationale de l’éducation nouvelle. Son rayonnement est renforcé avec la collaboration de Jean Piaget dès puis avec la création du Bureau international d'éducation (BIE) en .
Histoire
Pourquoi « Rousseau » ? « Commencez donc par mieux étudier vos élèves ; car très assurément vous ne les connaissez point », recommandait Jean-Jacques Rousseau. Pour les fondateurs de l’Institut, la figure du philosophe genevois illustre deux idées dont ils se revendiquent : la nécessité d’observer et de connaître la nature propre de l’enfant, et celle de tenir compte de ses besoins et de ses intérêts. L’année 1912 offre en outre l’opportunité du bicentenaire de la naissance du citoyen de Genève (1712-1778) pour donner une ample audience à leur entreprise. Ce nom proposé par Claparède suscite d'abord quelques hésitations : la figure du philosophe, synonyme d’égalitarisme et d’impiété, risquant d'heurter un certain conservatisme genevois.
Origine : le développement de la psychologie expérimentale À Genève, la pédagogie et la psychologie font l'objet une première reconnaissance académique à la fin du . Pour contribuer à améliorer la formation des enseignants, une chaire de pédagogie est créée en Lettres en 1890, puis une chaire de psychologie en Sciences l’année suivante. Les enseignants et les pouvoirs scolaires sollicitent des experts : médecins, hygiénistes, psychologues, pédagogues, historiens, administrateurs, philanthropes. Dans le laboratoire de psychologie de Théodore Flournoy, dirigé ensuite par son cousin Claparède, s’esquisse une approche expérimentale des phénomènes éducatifs. En 1901, Flournoy et Claparède créent la revue Archives de psychologie, et collaborent avec les autres représentants de la discipline en Occident (Alfred Binet, Ovide Decroly, John Dewey). Claparède souhaite que tous les enseignants soient initiés à la médecine, à la psychologie et à la pédagogie expérimentale. En 1904, il crée au sein de son laboratoire des cours destinés aux enseignantes des classes spéciales, exclusivement des femmes, puis, dès 1906, à tous les futurs enseignants. Il demande à ses étudiants de se calquer sur les botanistes en se positionnant comme naturalistes de l’enfance, l’observant dans son milieu naturel, c’est-à-dire la classe. Nommé professeur de psychologie à l’Université de Genève en 1908, Claparède développe sa thèse : c'est le système éducatif qui doit graviter autour de l’enfant, et non plus l’enfant qui doit être ajusté bon gré mal gré au lit de Procuste du système. C'est en ce sens que Claparède voit dans Rousseau le Copernic de la pédagogie.
L'Institut Rousseau/École des sciences de l’éducation, doit, selon Claparède, remplir quatre fonctions. 1/ une école qui permette aux éducateurs de s'orienter, de se documenter, de s'entraîner à la méthode scientifique et de collaborer à la construction de la science ; 2/ un centre de recherche pour assurer le progrès de cette nouvelle science ; 3/ un centre d'information qui rassemble et diffuse les recherches ; 4/ un centre de propagande en faveur du renouveau éducatif.
Création de l’Institut En , Claparède invite Pierre Bovet, philosophe et professeur à Neuchâtel, à prendre la tête de l’Institut projeté. Le sociologue Maurice Millioud et l’ancien recteur de l’Université de Genève Bernard Bouvier, ainsi que divers Genevois qui se déclarent comme eux « amis de l’enfance » et sont leurs conseillers de la première heure : Edmond Boissier, Lucien Cellérier, Alice Descœudres, Paul Dubois, Emmanuel Duvillard, Adolphe Ferrière, Adrien Naville, Camille Vidart. Claparède est inséré dans le réseau genevois des familles protestantes dont la foi dans les vertus de l’initiative privée se double d’un capital culturel, financier et relationnel fournissant à ses membres les moyens de leurs ambitions. Les fondateurs optent pour un Institut privé, organiquement et juridiquement indépendant aussi bien de l’État que de l’Université. Ce qui ne les empêche pas d’entretenir des relations étroites avec les pouvoirs établis, les instances scolaires et universitaires, les sociétés savantes et philanthropiques. Ils visent également, à terme, un rapprochement avec le Département de l’Instruction publique (DIP) et évoquent très tôt la possibilité d'une intégration à l’Université, où œuvrent nombre d’entre eux et dont la caution conditionne leur entreprise. Le , une Société anonyme est constituée, dotée d’un Conseil d’administration et d’un Comité directeur, composé de Bovet, Vidart et Claparède, qui le dirige.
Des sciences de l’éducation pour une éducation nouvelle C’est avant tout par sa manière de concevoir le travail des étudiants que l’Institut se veut novateur. Soucieux que ses « diplômes attestent une capacité véritable et non une érudition de surface », le programme se réclame d’une conception toute fonctionnelle de l’éducation, valorisant le « principe de l’individualisation », l’activité de l’élève, des cours d’une « utilité plus directement pratique » récusant tout « enseignement livresque et scolastique »Claparède, E. (1912a). Un Institut des sciences de l’éducation et les besoins auxquels il répond. Archives de psychologie, 12, 21-60. . Les élèves de l’Institut seront avant tout entraînés à travailler par eux-mêmes, à s’imprégner de la méthode scientifique, de façon qu’une fois dans la pratique, ils soient capables, s’ils en ont le désir, de faire avancer à leur tour la science pédagogique. Aucun diplôme ou examen n’est exigé pour être admis à l’École, mais il faut avoir 18 ans, attester d’une culture suffisante et s’acquitter de l’écolage (équivalent à peu près à une taxe universitaire de l’époque).
C’est à Genève que le pluriel « sciences de l’éducation » est pour la première fois revendiqué pour institutionnaliser ce nouveau champ disciplinaire, tout problème d’éducation étant à la fois philosophique, psychologique, sociologique, biologique, etc. L’appellation devient progressivement la référence en francophonie et tend à se diffuser dans d’autres langues (Erziehungswissenchaften, Educational Sciences, Scienze dell’educazione, Ciencias de la Educación).
Lorsque l’Institut ouvre ses portes, le , une vingtaine d’étudiants sont présents. Des femmes, en particulier, attirées par la richesse de ces projets éducatifs et par les perspectives professionnelles ainsi entrouvertes ; des praticiens, candidats à l’enseignement, directeurs d’école, des précepteurs, des chercheurs en herbe, venant de 13 pays différents, dont six Russes. Un même nombre de professeurs va y intervenir, pour l’essentiel gracieusement. La plupart d’entre eux sont du terroir : professeurs à l’Université, directeurs d’école et enseignants chevronnés, ou encore des personnalités actives dans les institutions philanthropiques et sociales. Si l’Institut revêt bien les caractères d’un établissement privé, les collaborateurs de la première heure sont quasiment tous insérés dans des structures publiques, en plus d’être liés à diverses sociétés savantes et philanthropiques. Les représentants de l’administration scolaire et de l’Université voient là de quoi perfectionner le système et les pratiques pédagogiques grâce aux connaissances nouvellement construites sur les phénomènes éducatifs et sur l’élève.
Des théoriciens et des praticiens L’Institut élargit ses champs d’interventions pratiques. Des écoles d’application sont créées : la Maison des petits en 1913, la Maison des grands en 1917, intégrée à l’École Toepffer en 1918-1920. Des jeux éducatifs et du matériel pédagogique sont produits et diffusés. Des consultations médico-pédagogiques sont ouvertes dès 1913 ; elles donnent naissance en 1916 à une classe d’entraînement puis de développement, au service des élèves en difficulté. Un cabinet d’orientation professionnelle est constitué en 1918, qui mène des enquêtes sur les aptitudes professionnelles et sur l’organisation rationnelle du travail en lien avec des entreprises. Parallèlement, les interactions avec les œuvres sociales, avec les réseaux de classes spéciales et d’écoles nouvelles ou de plein air, sont resserrées. Les principaux animateurs de l’Institut, les Bovet, Claparède, Descoeudres, Duvillard, Ferrière, proposent également des interventions au cœur de la cité et auprès des praticiens : semaines pédagogiques, cours de vacances, conférences et mêmes consultations pratiques se succèdent et s’étendent au-delà des bornes cantonales et nationales. Cette activité psychopédagogique répond à une demande sociale évidente et agrandit peu à peu la surface de reconnaissance sociale de l’Institut et de ses principaux représentants.
Trois domaines de recherche sont plus particulièrement investis à l’Institut : 1. l’élucidation des lois du développement de l’enfant, reliées à la psychologie fonctionnelle ; 2. l’évaluation des aptitudes des élèves, moyennant un arsenal de tests et d’épreuves standardisés, et l’invention de nouvelles démarches d’enseignement, visant à adapter l’éducation aux besoins de l’enfant ; 3. la documentation des réformes en cours au niveau international afin d’enrichir les pratiques locales. L’Institut stabilise et diffuse les résultats de ses recherches grâce à ses propres supports éditoriaux : les Archives de psychologie, dont l’édition est dorénavant assumée par l’Institut et dont le rayonnement ne cesse de croître ; les Actualités pédagogiques, que son concepteur Bovet continue de diriger, une des rares collections francophones de l’époque dans ce domaine à bénéficier d’une audience internationale ; L’Intermédiaire des Educateurs, pensé comme interface entre chercheurs et praticiens, permettant à ces derniers d’œuvrer conjointement à la nouvelle science et aux réformes pédagogiques qui sont supposées en découler. Autrement dit, au point de vue de la recherche et des publications, l’Institut s’installe d’emblée dans un champ intermédiaire, revendiquant à la fois activité scientifique et intervention pratique.
Néanmoins, au terme de ses cinq premières années de vie, c’est un bilan bien mitigé que vient dresser BovetBovet, P. (1917). L’Institut J.-J. Rousseau. Rapport succinct sur son activité de 1912 à 1917. Genève : Kundig. : si l’Institut a pleinement assumé trois de ses quatre principales fonctions (l’Institut comme École, Centre d’information et de propagande), son engagement dans la recherche demeure largement en deçà des intentions premières. Et la Grande Guerre, en diminuant ressources et personnel, a de surcroît pénalisé ce domaine. En effet, bien que la tragédie mondiale favorise l’investissement dans le champ éducatif et contribue à la promotion des idéaux de l’Institut, les répercussions du conflit mettent bientôt la vie de l’établissement en péril.
Renaissance des années 1920 : éducation nouvelle, science piagétienne et internationalisme