vignette|200px|Le Corpus hippocratique est une compilation de près de soixante-dix ouvrages de médecine datant du début de l'Antiquité grecque attribués au médecin grec Hippocrate ou du moins rapportant ses enseignements collectés par ses disciples. L'histoire de la médecine représente une branche essentielle de l'histoire des sciences, explorant l'évolution des connaissances et des pratiques médicales et chirurgicales au fil du temps.
Dans toutes les civilisations, les explications entourant la naissance, la mort et la maladie étaient souvent imprégnées de croyances médicales liées aux mythes et aux superstitions. Au cours de l'histoire, divers maux ont été attribués à des causes telles que la sorcellerie, les démons, les influences astrales néfastes et la volonté des dieux, ainsi qu'à d'autres convictions païennes. Bien que certaines de ces idées persistent, avec des expressions de foi en la guérison par la prière et le recours à des sanctuaires en certains endroits, la montée en puissance de la médecine scientifique au cours du dernier millénaire a relégué bon nombre de ces croyances théologiques ou métaphysiques au second plan, les considérant comme obsolètes.
À notre époque, la médecine repose sur des avancées technologiques telles que les scanners, les radiographies, et d'autres technologies de pointe.
Historiographie de la médecine
Dès que le savoir-faire médical s'est constitué en tant qu'art particulier, une réflexion sur les origines, l'état et les progrès historiques de la médecine en tant que discipline scientifique a pu être initiée. Le rappel récurrent des origines a toujours été un moyen de renforcement de l'autorité d'une communauté professionnelle ou d'une tradition culturelle ou techniqueMirko D. Grmek, Histoire de la pensée médicale en Occident, Paris, Seuil, 1995, p. 7-10..
Antiquité Selon Celse, la discipline médicale suit une progression, à différencier du concept "progrès" entendu au sens moderne du terme. En effet, il reconnait bien volontiers l'importance des améliorations successives dans le traitement des maladies (la progression) mais n'estime pas pour autant que la médecine qu'il pratique à son époque soit nécessairement meilleure que celle pratiquée à l'époque d'Hippocrate. Des auteurs grecs comme Soranos d'Éphèse et Galien développaient déjà eux aussi une réflexion sur l'histoire de la médecine. Le premier est parfois considéré comme le premier historiographe médical et le second, à l'instar d'autres auteurs antiques, conçoit la discipline médicale comme étant un domaine devant fréquemment recourir aux autorités de jadis.
Moyen-Âge Dans la sphère culturelle arabe, le savant Ibn Abi Usaybi'a inaugure au un nouveau genre médico-historique en rédigeant un recueil de plus de 380 biographies de grands médecins du monde entier connu et de toutes les époques, accompagné d'une liste de leurs œuvres. Il se démarque de l'hagiographie, un genre dominant au Moyen Âge, en s'intéressant aux principes et aux idées de ces auteurs sur la médecine. En Occident, cette approche bio-bibliographique est poursuivie par les humanistes à partir du .
Renaissance L'historiographie médicale change à la fin du grâce à l'essor de la diplomatique, la percée de la pensée philosophique et les réalisations des techniques et des sciences. C'est la révolution scientifique. Celle-ci voit apparaître les premiers manuels d'histoire de la médecine occidentale, rédigés en français par un médecin genevois, Daniel Le Clerc. Ce dernier revendique être le premier historien de la médecine, avec son Histoire de la médecine, où l'on voit l'origine et le progrès de cet art (1697). Dans sa préface, il écrit . Cependant son œuvre gargantuesque reste inachevée et n’englobe que l’histoire de la médecine antique.
Siècle des Lumières Il est suivi par John Freind, auteur d'une History of Physick ; from the time of Galen to the sixteenth century (1726) qui débute là où le récit du médecin genevois s'était arrêté et va jusqu'à la Renaissance et au . Pour lui, le but de l'histoire est de distinguer les étapes du progrès qui mènent au savoir actuel, la notion de progrès s'imposant dans l'historiographie médicale comme une évidence.
Textes antiques Les premiers textes concernant l'origine de la médecine entendue au sens de technè remontent aux Grecs et se trouvent dans le Corpus hippocratique, notamment dans le traité De l'ancienne médecine. La médecine y apparaît comme une découverte progressive, une technè tâtonnante comme l'appellent les épistémologues modernes, à la manière de l'art culinaire. Dans un autre traité du Corpus hippocratique, Art, on retrouve un certain optimisme professant l'assertion selon laquelle la médecine, après quelques tâtonnements, serait devenue un savoir clos, achevé. Au niveau des aspects purement techniques, cet optimisme n'est pas partagé par Aristote qui met en évidence la notion d'imperfection ainsi que des opinions divergentes sur les causes des maladies. Ce n'est pas un hasard si la médecine apparaît précisément à ce moment de l'histoire ; cette période () voit en effet se diffuser la malaria maligne.
Depuis la Grèce antique jusqu’à George Canguilhem, les chercheurs se demandent si la médecine est un art, technè, ou une science, épistémè. Il n’existe pas de réponse concrète à cette question, chaque historien ou institution choisissant librement son camp. Par exemple, dans le dictionnaire Le Robert, la « Médecine » renvoie à un corpus de connaissances, puis à une pratique professionnelle; alors que dans le Larousse, on inverse l’ordre des définitions, tout en donnant les mêmesPicard Jean-François, Mouchet Suzy et Levy Jean-Paul, La métamorphose de la médecine: histoire de la recherche médicale dans la France du , Paris, PUF, 2009, p. 1.. Ce débat s’est à nouveau ravivé depuis l’époque contemporaine, entre la médecine de la preuve (« evidence-based medicine » (EBM) en anglais), et les partisans d’une médecine interniste inscrite dans la tradition cliniquePicard Jean-François, Mouchet Suzy et Levy Jean-Paul, La métamorphose de la médecine: histoire de la recherche médicale dans la France du , Paris, PUF, 2009, p. 6..
La médecine, durant la majorité de son histoire, doit être vue plus comme un art qu’une science. Les deux termes, art et science, ne sont pas mutuellement exclusifs ; et même aujourd’hui un des aspects les plus fascinants de la médecine reste son union des connaissances scientifiques de base avec les compétences artisanales et l’expérience individuelle, son intégration de la théorie et de la pratique, sa dédication à la compréhension et l’application. Il est important de savoir que la médecine pré-moderne était personnelle et traditionnelle dans ses modes d’éducation, d'entraînement et d'organisation, avec un accent sur la sagesse, l’érudition et l’apprentissage. Cette insistance que la médecine est un art se trouvait dans la médecine européenne, islamique, chinoise et indienneBynum F. William et Porter Roy, Companion Encyclopedia of the History of Medicine, Londres, Routledge, 1993, p. 6..
La médecine et les sciences entretiennent des relations étroites depuis l’apparition de la philosophie naturelle dans l’Antiquité grecque. De nombreux concepts clés de la philosophie naturelle aristotélicienne entrent en résonance avec des thèmes familiers du corpus hippocratique. C’est le cas de la théorie des quatre éléments d’Aristote, de son analyse de la causalité en quatre causes (matérielle, formelle, effective et téléologique) et de son point de vue sur la relation entre le macrocosme et le microcosme, le premier générant et façonnant le second par le biais du cycle saisonnier. Une métaphore aristotélicienne qui met en évidence la relation étroite entre la médecine et la philosophie naturelle est celle de la nature, ou physis, comme un médecin qui se soigne lui-même. La réforme salernistaire vers 1200, qui rétablit la tradition galénique en Europe, l’association éventuelle de l'enseignement de la médecine aux universités et les activités de traduction de la fin du Moyen Âge en Espagne islamique, en Italie du Nord et en Biscance, sont autant de facteurs qui ont contribué à l’émergence d’une médecine savante à la fin du . Ils ont permis à l’Europe de connaître les traités biologiques d’Aristote, la plupart des textes de Galien et surtout le Canon d’Avicenne, si ce n’est une attention collectivement renouvelées aux particularités, aux structures et aux fonctions du corps humain, à l’incidence des maladies et à la variété des remèdes. La médecine savante de la fin du dans les universités comme Padoue ou Bologne, totalement immergée dans le naturalisme aristotélicien, a donc donné d’importantes impulsions à la révolution scientifique. William Harvey (1578-1657) et sa découverte de la circulation sanguine (1628) en sont l’un des exemples les plus marquantsJackson Mark, The Oxford Handbook of the History of Medicine, Oxford, Oxford university press, 2011, p. 471..
Aujourd’hui encore, les chercheurs insistent sur le fait que la médecine doit rester un art, car son objectif de base reste le soin des malades. Il s’agit ici de souligner que la médecine n’a pas été traditionnellement cataloguée comme une science, ou que l’activité du bon médecin était considérée comme une compétence essentiellement scientifique. , insistait Paracelse à la Renaissance, . Le grand clinicien Thomas Sydenham pensait à peu près la même chose au : l’art de la médecine ne s’apprend que par sa pratique et son exerciceBynum F. William et Porter Roy, Companion Encyclopedia of the History of Medicine, Londres, Routledge, 1993, p. 7..
Depuis la grande révolution scientifique des , qui a introduit une nouvelle philosophie de la matière en mouvement et privilégié le mécanisme et les mathématiques, la médecine a toujours poursuivi, et parfois réalisé, un nouveau rêve, celui de rendre ses fondements intellectuels plus sûrs et les pratiques mieux ancrées, en élargissant les connaissances scientifiques de base dans des domaines tels que la physiologie, la pathologie, la nosologie, la biochimie, etc. Au , la justification idéologique de la profession médicale nouvellement réformée était de plus en plus considérée comme son fondement scientifique à l’égard de la médecine orthodoxe (ou ses « prétentions », comme l’ont souligné les critiques, ce qui a suscité l’hostilité des sectaires religieux, des critiques littéraires, des naturopathes et d’autres personnes pour qui les vaines prétentions à la scientificité étaient un anathème).
Une transformation radicale de la médecine s’est rapidement produite à partir de la dernière partie du . L’enseignement de la médecine dépend de plus en plus d’une formation en sciences fondamentales. À côté de certaines sciences fondamentales et appliquées, la médecine a généré ses propres technologies, souvent déployées dans une nouvelle science du diagnostic.
Cette dualité entre le savoir médical et la pratique de soins révèle toute son acuité dès lors qu’on aborde la question des progrès de la médecine : on constate que depuis environ deux siècles, les avancées ont suivi deux voies, parfois convergentes, parfois divergentes. Au et début du , nous pouvons remarquer de formidables avancées grâce à la clinique et peu encore, en ces temps, au laboratoire. Cependant, à partir de la période contemporaine, l’essentiel du progrès vient des laboratoires, qu’ils se consacrent à la recherche biologique ou à la recherche cliniquePicard Jean-François, Mouchet Suzy et Levy Jean-Paul, La métamorphose de la médecine: histoire de la recherche médicale dans la France du , Paris, PUF, 2009, p. 2..